Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    #chroniquefd

    Saut dans le vide

    Finalement, le gros problème avec la technologie, c’est l’étroitesse des rêves qu’elle fait émerger. Surtout dans les dernières années. Et la semaine dernière encore.

     

    Un doute ? Dans les pages numériques du Huffington Post — version américaine —, sept futurologues d’envergure internationale étaient invités à se prononcer sur les grandes révolutions numériques des dix prochaines années. Des révolutions qui vont être bonnes pour le commerce, le marché, la consommation, la dépense et le profit, selon eux. Pour les humains ? Difficile à dire, car, malgré les apparences, il en était finalement très peu question.

     

    En se projetant en 2025, Ray Kurzweil, inventeur, pionnier du numérique et directeur de l’ingénierie chez Google, voit en effet des imprimantes 3D qui vont permettre d’imprimer des vêtements chez soi, à bas prix. Mais il y aura aussi un marché, précise-t-il, pour du prêt-à-imprimer plus chic, en téléchargeant contre dollars des fichiers de vêtements de grands designers pour les confectionner à la pièce sur ce type d’imprimante.

     

    Socialement, il voit aussi des choses : une généralisation de la réalité virtuelle qui va permettre, selon lui, de favoriser les rencontres sociales, y compris avec des personnes physiquement à 700 kilomètres de chez nous. Le mode de financement de cette pratique n’est toutefois pas précisé. Il risque de reposer sur le pillage et la monétisation des données personnelles des usagers de ces services de rapprochement dématérialisé. Forcément.

     

    Futurologie rime avec folie

     

    James Canton, patron de l’Institute for Global Futures, a aussi des rêves de grandeurs… pour l’industrie pharmaceutique et celle de la médecine qui vont pouvoir profiter de la prolifération d’ordinateurs portables, comme les montres connectées, de plus en plus branchés sur les signes vitaux de leurs propriétaires afin de donner corps à la médecine dite prédictive, celle qui dit au patient qu’il a le rhume avant même qu’il ait eu le temps d’éternuer. Puissant, non ?

     

    Jason Silva, qui anime l’émission Brain Games sur le canal télévisé du National Geographic en rajoute, en parlant de la généralisation du principe de consommation « à la demande » qui va transformer toutes les strates de nos vies, du divertissement au transport en passant par la santé et le bien-être, alors que Michio Kaku, professeur de physique théorique à la City University de New York et auteur de The Future of the Mind (L’avenir de l’intelligence) évoque la commercialisation de sentiments et de sensations qui pourront d’ici dix ans être injectés dans la mémoire humaine en passant par les réseaux. Futurologie ne rime pas pour rien avec folie.

     

    Les prévisions des penseurs de l’avenir sont variées, mais restent toutes sur cette même tonalité : celle qui résume l’humain, le citoyen à sa seule dimension « consommante ». Et bien sûr, ils auraient pu faire mieux, en évoquant, à titre d’exemple, pour 2025 un univers numérique ayant fait disparaître la corruption et l’indolence des administrations publiques face au dollar mal dépensé. Vous savez : le contrat attribué pour remercier, le bout de rue mal asphalté après deux mois de travaux, le mobilier public payé dix fois trop cher…

     

    La transparence — la vraie, pas celle dont parlent les politiciens de 2015 dans l’espoir d’endormir tout le monde et surtout en pratiquant le contraire —, la logique collaborative, l’algorithmie prédictive va être en partie responsable de la mutation, en détournant le principe de surveillance au nom du bien commun, plutôt que du commerce et des politiques de peur à saveur conservatrices, comme c’est le cas actuellement.

     

    Un autre monde de l’éducation

     

    Le monde de l’éducation va être aussi un autre monde en 2025. Un monde dans lequel les enseignants talentueux pourront transmettre leur savoir à un vaste auditoire, avec comme seules frontières celles de la langue, et ce, en passant par des plateformes numériques, favorisant le partage, le son, la vidéo, l’apprentissage sérieux par le jeu. Pour ne citer que ceux-ci. Le principe de classe et de cours magistral sera en train de gérer sa décroissance. Celui de « compétences transversales » fera encore et toujours bien rire.

     

    Dans dix ans, un gourou de la techno pourrait aussi imaginer des réseaux sociaux usés par l’asservissement commercial qui a présidé à leur émergence. Le citoyen s’en est blasé en 2025 pour investir des lieux plus neutres, « internationalisés », devenus service public, où les débats sociaux peuvent se tenir loin de l’indignation pixelisée — jugée toxique et bannie du Net comme la cigarette l’a été des terrasses —, loin aussi de la mise en commerce de l’engagement social, de l’échange, du partage, de la recommandation…

     

    Mieux, dans ce futur pas si lointain, les livres seront toujours imprimés sur du papier, auraient-ils pu affirmer. La mutation numérique dans l’univers de l’écrit ayant donné quelque chose de nouveau, sans remplacer finalement l’essentiel.

     

    Mais pour en arriver là, il faudrait amorcer tout de suite une autre révolution pour faire en sorte que les rêveurs du futur ne soient plus seulement ceux et celles qui ont un intérêt économique dedans.













    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.