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    Science et société

    Notre rapport paradoxal avec la science

    1 novembre 2014 | Hélène Roulot-Ganzmann - Collaboratrice | Science et technologie
    Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    « L’importance que les données scientifiques ont prise dans nos décisions a considérablement augmenté au cours des dernières décennies », estime Frédéric Bouchard, professeur agrégé de l’Université de Montréal, philosophe des sciences et directeur du Centre de recherche sur la science et la technologie. Pour le meilleur ou pour le pire ? Le chercheur croit en tout cas que les décideurs gagneraient à porter un regard plus critique et dénué d’idéologie sur les résultats dont ils disposent. Entrevue.


    Les résultats scientifiques prennent-ils aujourd’hui trop de place dans les décisions des pouvoirs publics ? La science offre une expertise qu’il est important d’avoir pour prendre des décisions. Ça ne veut pas dire qu’elle doit primer sur toutes les autres considérations. Ce n’est pas aux scientifiques de choisir, ils ne sont pas élus pour cela. Leurs résultats doivent seulement être mis sur la table pour faciliter la prise de décisions. Aujourd’hui, tout projet de développement important doit soumettre une évaluation des impacts, qu’ils soient économiques, écologiques ou sociaux. C’est la recherche scientifique qui les détermine, mais c’est ensuite aux décideurs de trancher : ces impacts sont-ils acceptables ou non ?

     

    Aujourd’hui, les décideurs s’en remettent-ils trop aux scientifiques ?

     

    L’évolution du rapport entre la science et la société est paradoxale. Oui, l’expertise scientifique n’a jamais été aussi mobilisée dans le processus décisionnel, mais on observe une sorte de polarisation de notre rapport avec elle. Certains groupes surévaluent son aspect décisif, quand d’autres tendent à en éliminer l’importance. Certains acceptent béatement ce que l’expertise recommande, quand d’autres la rejettent au complet. On a perdu un juste milieu.

     

    Vous pensez notamment aux changements climatiques…

     

    Je pense bien sûr aux changements climatiques, car on voit bien là que plusieurs pouvoirs politiques minimisent, relativisent, vont jusqu’à ridiculiser un consensus scientifique qui est assez fort. Mais ça peut aussi aller dans le grand public. Je pense notamment au scepticisme de plusieurs parents à propos des bienfaits de la vaccination. Le consensus scientifique est évident et pourtant on a des pans entiers de la société civile, et non les décideurs publics cette fois, qui restent sceptiques.

     

    Pour revenir aux changements climatiques, on peut vraiment parler d’un consensus scientifique…

     

    Du côté des climatologues, oui. Chez eux, le scepticisme est plus modéré et il porte surtout sur les modèles à adopter, la durée de référence à prendre en compte, etc. Mais, en gros, le consensus presque unanime, c’est qu’on s’en va vers un mur. Mais, du point de vue des économistes, la vision n’est pas la même : le climatoscepticisme est nourri par des analyses économiques, ce qui n’est pas absurde puisqu’eux se préoccupent des bouleversements économiques. Comment s’étonner qu’ils s’inquiètent des répercussions que pourraient avoir les changements de vie sur l’économie ? C’est pour cela qu’on encourage la recherche intersectorielle. Pour avoir une image complète des bouleversements, mais aussi des différentes options qui s’offrent à nous pour réagir, il faut des économistes, des climatologues, des sociologues, des anthropologues, des chimistes et d’autres.

     

    Ça signifie que, lorsqu’elle travaille seule dans son coin, chaque discipline exagère les impacts ?

     

    Reprenons le cas des changements climatiques : la description que le climatologue en fait souligne les processus climatologiques. Ce n’est pas sa tâche de déterminer si notre réponse à ces bouleversements fait augmenter ou diminuer la justice sociale, la démocratie ou le PIB d’un État. En revanche, c’est aux pouvoirs publics de déterminer quel impact négatif, s’il y a lieu, est le plus acceptable. Le problème, c’est que les citoyens, comme la plupart des décideurs d’ailleurs, sont dépourvus d’une culture scientifique, ce qui les empêche de porter un regard critique sur ces données. Les secteurs de la société civile qui ont une meilleure culture scientifique, qui comprennent comment la science est produite et qui en saisissent les incertitudes développent un rapport plus sain avec ses promesses et ses limites.

     

    Il est pourtant de plus en plus facile, avec l’avènement du numérique, d’avoir accès aux résultats de recherche, aux commentaires, résumés, critiques, et de se forger un point de vue…

     

    D’un côté, je crois que nous nous sommes déresponsabilisés par rapport à cette nécessité de porter un regard critique sur les informations qu’on nous donne. De l’autre, oui, les sources d’information sont aujourd’hui plus importantes. Mais elles sont tellement nombreuses qu’il est devenu difficile de les hiérarchiser. Au final, ça fait surtout beaucoup de bruit. On a l’illusion d’un accès plus grand à la connaissance, mais on a aussi un accès plus grand à une multiplicité d’ignorances.

     

    Il y a ceux qui ne portent pas de jugement critique sur les données scientifiques qu’on leur offre, mais, à l’autre bout du spectre, il y a ceux qui estiment que les chercheurs sont vendus à l’industrie et que leurs résultats ne sont pas neutres…

     

    Qu’un biologiste marin soit par ailleurs membre de Greenpeace ne me dérange pas s’il ne le cache pas. C’est à la société civile de le prendre en compte dans ses décisions. En ce qui concerne le financement, oui, les fonds publics sont essentiels parce qu’ils sont le gage d’une exploration moins biaisée, ce qui ne veut pas dire que l’argent qui vient du secteur privé ou de fondations conduit nécessairement à des résultats faussés. Mais c’est certes plus difficile de créer des conditions de liberté. Si la société civile veut se doter d’une expertise qui lui soit utile, il faut qu’elle rende possible une recherche libre et exploratoire, non déterminée par les besoins et les souhaits de ceux qui la financent.

     

    Au Québec et au Canada, les conditions de cette liberté existent-elles ?

     

    D’où que vienne le financement, il faut toujours rester très vigilant par rapport à la liberté des chercheurs. Je suis préoccupé parce que nous avons plus d’étudiants dans les universités, alors que l’augmentation des budgets de recherche n’a pas suivi. Cela dit, je crois que nous sommes extrêmement privilégiés. Même si je ne sens pas un désir politique fort d’augmenter les sommes allouées à la recherche, le Québec et le Canada font des efforts nettement plus importants que beaucoup d’autres pays. Bref, quand on se compare, on se console.













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