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    Articles scientifiques

    Les femmes publient moins que les hommes

    1 novembre 2014 | Marie-Hélène Alarie - Collaboratrice | Science et technologie
    Dans un article publié en 2013 dans la revue Nature, Yves Gingras et son équipe ont analysé plus de 5 millions d’articles portant la signature de plus de 27 millions d’auteurs et ont obtenu une cartographie mondiale de l’inégalité de la présence des femmes dans les publications.
    Photo: Gilles Delisle Dans un article publié en 2013 dans la revue Nature, Yves Gingras et son équipe ont analysé plus de 5 millions d’articles portant la signature de plus de 27 millions d’auteurs et ont obtenu une cartographie mondiale de l’inégalité de la présence des femmes dans les publications.
    Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

    Aujourd’hui dans le monde scientifique, une publication dans une revue prestigieuse vaut de l’or. Chaque fois qu’un de ces articles est consulté, sa cote, et donc sa valeur, augmente. Pourtant et malgré leur présence accrue dans plusieurs domaines des sciences, les femmes publient beaucoup, beaucoup moins que les hommes. Pourquoi ?


    Yves Gingras est professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) depuis 1986. Il est le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences. Une de ses spécialisations est l’évaluation de la recherche universitaire. « Depuis plusieurs années, on étudie les données bibliométriques. En 2011, nous avons publié une série d’articles dans la revue Scientometrics sur la productivité relative des hommes et des femmes à travers le temps, soit de l’âge de 30 à 80 ans », explique Yves Gingras. Ces articles montrent les deux courbes de productivité, c’est-à-dire le nombre de textes publiés par chercheur. On constate que, lorsqu’ils sont âgés de 30 à 38 ans, les chercheuses présentent des courbes similaires, mais que, par la suite, les femmes plafonnent leur productivité alors que les hommes poursuivent sur leur lancée. Intuitivement, nous connaissons tous les raisons de cette baisse de productivité et, quoi qu’on en dise, c’est bel et bien le choix de la maternité qui vient stopper la carrière des femmes.

     

    D’abord, Yves Gingras veut en finir avec le mythe qu’il n’y a pas de femmes en sciences. Leur présence est comparable à celle des hommes : « Quand on regarde les chiffres de Statistique Canada pour les années 2000 à 2009 au sujet des diplômés de deuxième cycle en sciences physiques, en sciences de la vie et en sciences technologiques, on constate que la proportion des diplômés de maîtrise est passée de 48 % à 55 % chez les femmes. » Ces mêmes statistiques appliquées aux études du troisième cycle ont elles aussi augmenté, passant de 34 % à 40 %. Malgré ces chiffres encourageants, on constate une plus grande déperdition au doctorat, pour de nombreuses raisons, mais une de ces raisons, selon Yves Gingras, est que, « dans plusieurs domaines, la maîtrise est un diplôme optimal. Par exemple, en sciences de la vie, un diplôme de maîtrise est suffisant pour devenir technicien de laboratoire. » C’est donc ici que la production scientifique stagne.

     

    Si la publication d’articles est importante dans la carrière d’un chercheur, l’impact scientifique de ces articles l’est encore plus. La manière de définir cet impact consiste à calculer le nombre moyen de citations par article, et, « quand les femmes publient, l’impact scientifique moyen est inférieur à celui des hommes », nous dit Yves Gingras, qui explique le phénomène par le fait que le réseau international des femmes n’est pas aussi fort et aussi étendu que celui des hommes : « Les réseaux des femmes sont plus locaux, ce qui fait en sorte que la probabilité d’avoir une collaboration internationale intense est plus faible. On sait par ailleurs qu’un article en collaboration internationale a toujours plus d’impact qu’un article en collaboration locale. » Ça ne veut surtout pas dire que les travaux des femmes sont moins importants ou moins excellents que ceux des hommes, mais, malheureusement, « le mot “ excellent ” ne signifie rien si on ne le mesure pas, si personne statistiquement n’en tient compte ». On pourrait aussi tenter une explication en regardant du côté des comportements hommes-femmes. Serait-ce parce que les femmes ne sont pas dans l’hypercompétitivité comme les hommes ?

     

    Dans un autre article publié, celui-là en 2013, dans la revue Nature, Yves Gingras et son équipe ont analysé plus de cinq millions d’articles portant la signature de plus de 27 millions d’auteurs. Non seulement cet article vient corroborer les conclusions de celui de 2011, mais « l’originalité de cet article, c’est que, pour la première fois, on obtient une cartographie mondiale de l’inégalité de la présence des femmes dans les publications ». Pas seulement en nombre absolu, mais aussi selon la division du globe. On constate, par exemple, que les femmes sont mieux représentées en Amérique du Nord que dans les pays arabes.

     

    Oui, il est souhaitable que la signature des femmes soit plus présente dans les revues scientifiques, mais pas à n’importe quel prix. « Si on veut que les choses changent, il faut faire attention de ne pas absorber le discours dominant qui accorde plus de prestige à travailler sur le sida qu’en diététique. Aujourd’hui, la recherche sur la malbouffe ne fera jamais la une de The Lancet. » Souvent, les travaux des femmes portent sur des sujets pas tout à fait glamour : « C’est la hiérarchie sociale des objets qui existe depuis toujours et qui est reproduite à toutes les échelles : à l’échelle macroscopique, ce sont les sciences physiques qui sont au-dessus de la biologie. À l’intérieur de la physique, la physique des particules occupe le dessus, alors que la physique de l’état solide se retrouve tout en bas. » Tenter de renverser les tendances prend du temps. Mais, puisqu’on est arrivé à faire augmenter le nombre des femmes en sciences en faisant la promotion des disciplines, il serait temps non pas de faire une discrimination positive, mais de voir les femmes elles-mêmes mettre de l’avant leurs recherches : « Il faut arrêter de reproduire le modèle dominant pour finalement admettre que la recherche est diversifiée et commencer à comprendre que les travaux sur l’alimentation ont autant d’importance sociale que la recherche du gène de l’obésité. »

     

    En conclusion, Yves Gingras souhaite que le système s’adapte à la réalité des femmes, et non l’inverse, parce que, dit-il, « il reste à voir si l’augmentation du nombre des femmes dans des postes de pouvoir produira un véritable changement dans la hiérarchie des disciplines scientifiques ou si cette augmentation ne servira qu’à poursuivre le même ordre des choses ».













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