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    Nos chercheurs sont-ils intègres?

    À l’instar de maints autres pays dans le monde, les Fonds de recherche du Québec (FRQ) viennent de se doter d’une politique sur la conduite responsable en recherche. Cette politique rappelle aux acteurs de la recherche, chercheurs, étudiants et gestionnaires de fonds, les valeurs et les pratiques exemplaires à adopter et précise comment les allégations de manquement à la conduite responsable seront traitées et gérées. Cette politique est-elle le signe d’un accroissement de la malhonnêteté scientifique ? Vraisemblablement pas. Elle est plutôt le signe d’une plus grande vigilance de la communauté scientifique.
     

    En septembre 2011, l’Université de Tilburg aux Pays-Bas découvre avec stupéfaction que l’un de ses éminents professeurs de psychologie sociale, Diederik Stapel, a falsifié des données, voire fabriqué de toutes pièces les résultats de ses expériences depuis au moins 2004. Charismatique et dévoué envers ses étudiants et ses collègues, Stapel préparait avec eux les expériences, mais refusait catégoriquement qu’ils participent à la collecte des données, prétextant que des assistants de recherche — auxquels il attribuait des noms fictifs — l’aidaient à la mener. Il mettait ensuite à la disposition de ses collaborateurs non pas les données brutes, mais les résultats d’analyse de ses expériences. Trois jeunes chercheurs de son département ayant remarqué des irrégularités dans les publications de Stapel ont alerté les autorités universitaires. L’enquête menée par l’Université de Tilburg, mais aussi celles d’Amsterdam et de Groningen où le chercheur avait travaillé précédemment, a montré que les résultats frauduleux de Stapel avaient servi à la publication d’une trentaine d’articles à comité de lecture et à la rédaction d’une dizaine de thèses de doctorat.

     

    Plus près de nous, en juin 2006, Eric Poehlman était condamné à un an de prison aux États-Unis pour avoir falsifié et fabriqué des données qu’il avait inscrites dans une quinzaine de demandes de fonds aux National Institutes of Health (NIH) et dans de multiples articles scientifiques publiés depuis 1992. Professeur à l’Université du Vermont, il jouissait d’une grande réputation en matière d’obésité, de ménopause et de vieillissement, sujet chaud de l’heure pour lequel il a reçu 2,9 millions $US en subventions. En 2001, il est embauché par l’Université de Montréal, et les Chaires de recherche du Canada lui accordent une chaire en nutrition et métabolisme d’un million de dollars, tandis que la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) et les Instituts de recherches en santé du Canada (IRSC) lui allouent 200 000 $ pour équiper son laboratoire. Lors de la rétractation d’un de ses articles scientifiques, l’Université de Montréal contacte les autorités de l’Université du Vermont, qui refusent de divulguer les renseignements qu’elles possèdent sur Poehlman en vertu de la loi sur la confidentialité qui s’applique durant l’enquête dont fait alors l’objet le chercheur. M. Poehlman a pu agir ainsi pendant longtemps sans éveiller les soupçons parce que « ses travaux validaient des hypothèses généralement acceptées au sein de la collectivité », mais aussi en raison du « coût » des études longitudinales et « de la difficulté à reproduire ce genre d’études », fait-on remarquer dans le rapport qu’un comité d’experts en intégrité de la recherche a préparé en 2010 à la demande du Conseil des académies canadiennes.

     

    Prévalence du phénomène

     

    Ce genre de fraudes graves demeure néanmoins peu fréquent. Dans la plupart des pays, on en découvre un ou deux par année. Aux États-Unis, le Bureau de l’intégrité en recherche, qui supervise les investigations et publie leurs conclusions, fait état d’une douzaine de cas par année. « On peut imaginer que leur nombre est plus grand, car il y en a plusieurs que l’on ne découvre pas, mais il est réaliste de penser qu’ils sont très rares », affirme Daniele Fanelli, professeur invité à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal.

     

    Dans des enquêtes anonymes menées auprès des chercheurs, de 1 à 2 % des répondants ont reconnu avoir manipulé ou fabriqué des données au moins une fois par le passé, dans le but d’améliorer leurs résultats de recherche.

     

    Néanmoins, la majorité des manquements à l’intégrité ne sont pas intentionnels, croit Daniele Fanelli. « Les scientifiques essaient de faire de leur mieux, mais quelquefois ils n’ont pas la préparation adéquate. De plus, il y a certains comportements que la plupart des scientifiques ne considèrent pas comme problématiques alors qu’ils le sont. Le plus commun d’entre eux est celui où les chercheurs multiplient les analyses de leurs données en essayant différentes méthodes statistiques dans l’espoir d’en extraire des résultats clairs qui confirmeront leur hypothèse de départ. Et au moment de publier, ils éliminent souvent tout ce qu’ils considèrent comme peu intéressants ou pas importants, notamment parce que cela allongerait trop leur article. Or cette façon de faire augmente le risque que le phénomène qu’ils rapportent ne soit pas vrai et qu’il s’agisse seulement d’une observation fortuite. »

     

    « Les scientifiques sont des êtres humains comme tous les autres. Certains sont malhonnêtes, la plupart sont imparfaits et ils feront des erreurs et seront parfois biaisés », fait valoir M. Fanelli avant d’ajouter que « les chercheurs savent aussi que, s’ils obtiennent des résultats peu originaux ou négatifs, ils auront moins de succès dans leur carrière ».

     

    Les facteurs qui prédisposent

     

    Daniele Fanelli s’est appliqué à mesurer l’ampleur de cette tendance. Il a ainsi remarqué que la proportion des publications scientifiques dont les résultats sont positifs s’est accrue au cours des 30 dernières années. « Le biais envers les résultats positifs par opposition aux résultats négatifs est en croissance dans plusieurs pays et dans plusieurs disciplines, dont les sciences biomédicales et les sciences sociales, comme la psychologie et la sociologie. Au Canada, cette croissance est toutefois mineure », précise-t-il.

     

    On accuse souvent la compétition féroce qui prévaut dans le milieu de la recherche pour expliquer cette tendance. « Mais souvent ce ne sont ni les éditeurs, ni les universités, ni les organismes de financement qui favorisent les résultats positifs, mais les chercheurs eux-mêmes, qui ne parviennent pas à contrôler leur biais quand leurs données ne donnent pas ce qu’ils attendaient. Il est très difficile pour un chercheur de rester précis et objectif devant ses résultats car il est souvent convaincu de la véracité de son hypothèse. En plus, il sait qu’il fera une carrière plus brillante s’il démontre un phénomène important, indique le chercheur. Mais il ne faut pas penser comme ça car la science progresse par essais et erreurs et par des résultats négatifs. Les organismes de financement ne doivent pas trop faire pression pour que les chercheurs publient des résultats positifs. Il faut plutôt encourager l’objectivité et la transparence. »

     

    Selon Daniele Fanelli, les bailleurs de fonds devraient même attribuer une proportion de leur financement aux études de réplication qui ne visent pas à découvrir de nouvelles connaissances, mais qui sont destinées à vérifier que les résultats déjà publiés sont justes.

     

    Les rétractations en hausse

     

    « Nombreux sont ceux qui croient que la croissance exponentielle du nombre de rétractations dans la littérature scientifique est attribuable à une explosion de fraudes scientifiques. Ce n’est pas vrai du tout », déclare le chercheur, qui a montré dans une étude que la multiplication des rétractations s’explique par le nombre croissant de revues scientifiques qui se dotent de politiques visant à retirer les articles contenant des éléments (résultats, figures, etc.) incorrects ou trafiqués. « Les grandes revues comme Science et Nature qui ont une réputation à défendre ont toujours été très vigilantes et le sont encore. C’est pour cette raison qu’elles affichent un plus grand nombre de rétractations et non parce qu’elles publient plus de papiers frauduleux que les autres, comme certains le disent », souligne M. Fanelli.

     

    Il y a même un nouveau phénomène qui apparaît dans la sphère scientifique. « Des chercheurs contactent de leur propre chef l’éditeur de la revue dans laquelle ils ont publié pour lui demander de retirer leur article quand ils découvrent que celui-ci comporte une erreur. Alors qu’avant ils ne faisaient rien. Bien que la plupart des rétractations semblent être associées directement ou indirectement à une fraude, il y a une proportion croissante d’articles qui sont retirés spontanément par les auteurs », affirme le spécialiste.

     

    Une politique nécessaire

     

    Daniele Fanelli salue la politique sur la conduite responsable adoptée par les FRQ. « Il faut des structures pour recevoir les allégations et éventuellement conduire des investigations, puis s’assurer que les publications erronées soient retirées ou corrigées. De plus en plus de pays sont en train de se doter de ce genre de politique destinée à gérer les cas de malhonnêteté et les problèmes plus subtils qui menacent l’objectivité de la recherche », affirme-t-il tout en soulignant que le Québec et le Canada sont à l’avant-garde en cette matière.

     

    Mylène Deschênes, qui a dirigé les travaux d’élaboration de la politique sur la conduite responsable en recherche des FRQ, travaux auxquels ont participé les acteurs de la recherche au Québec ainsi que des experts canadiens et internationaux, souligne combien « la recherche est complexe de nos jours ». « Les projets de recherche impliquent la participation de nombreuses personnes, parfois de partenaires publics et privés, chacun apportant une contribution plus ou moins grande. Au moment de publier les résultats, on doit se demander quels participants méritent d’être inscrits comme coauteurs. Le chercheur peut se retrouver en situation de conflit d’intérêts et, dans ce cas, il ne sait pas trop quelle conduite adopter. »

     

    Il y a des actes répréhensibles qui sont évidents, comme la falsification, l’invention de données, le plagiat, le vol d’idées, que d’instinct les chercheurs s’interdisent, mais il y a d’autres situations plus nuancées, où par exemple le chercheur se retrouve en conflit d’intérêts ou en conflit d’idéologie lorsqu’il évalue une demande de fonds ou un article scientifique qui a été soumis pour publication, explique Mme Deschênes, qui est la directrice du Service des affaires éthiques et juridiques aux FRQ. « Le but de notre politique est de favoriser la culture de l’éthique et de l’intégrité en recherche dans le quotidien de nos chercheurs. Nous désirons que ceux-ci aient le réflexe de se poser des questions, comme : Ai-je reconnu les coauteurs adéquatement ? Ai-je mentionné mes sources ? Ai-je déclaré mes conflits d’intérêts ? Ai-je divulgué toutes les contributions financières, privées ou publiques, que j’ai reçues pour la réalisation de mon projet de recherche ? Est-ce que je conserve mes données adéquatement ? Suis-je honnête dans l’interprétation de mes résultats ? »

     

    « Notre démarche s’inscrit dans une mouvance mondiale où les bailleurs de fonds, publics surtout, exigent des chercheurs et de leurs collaborateurs qu’ils adoptent une conduite responsable et qu’ils soient encadrés par des balises en ce sens. C’est le cas notamment d’Horizon 2020, le programme européen de financement de la recherche et de l’innovation, qui est doté de 79 milliards d’euros. Notre politique permettra ainsi à nos chercheurs de se qualifier pour ce genre de financements étrangers », indique Mme Deschênes.













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