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    Internet - Naviguer... et perdre son innocence

    Les intrusions numériques institutionnalisées menacent des fondations de la démocratie

    14 décembre 2013 |Fabien Deglise | Science et technologie
    La surveillance sur Internet présume que tout le monde est infracteur un potentiel.
    Photo: Agence France-Presse (photo) Fabrice Coffrini La surveillance sur Internet présume que tout le monde est infracteur un potentiel.
    Ce texte fait partie de notre section Perspectives
    Est-ce la fin du temps de l’innocence ? En s’installant dans les univers numériques, au nom d’une certaine sécurité, la surveillance systématique des communications par des gouvernements et des multinationales de la socialisation en ligne semble atteindre désormais un autre objectif : l’attaque des fondations de la démocratie moderne. Une dérive que des centaines de gardiens de la liberté montrent du doigt, pour mieux l’enrayer.


    Innocent jusqu’à preuve du contraire… sauf dans les univers numériques. La surveillance passive des communications électroniques orchestrée par plusieurs États, avec la complicité des géants de la nouvelle socialisation numérique et de la dématérialisation de l’activité humaine, ne menace plus seulement l’intimité et la liberté d’expression.

    Ces intrusions structurées au cœur des rapports humains dématérialisés mettraient également en péril un des piliers fondamentaux de la démocratie : la présomption d’innocence et son corollaire, la liberté de penser, de se déplacer, de partager, de se rapprocher, de débattre et de remettre en question son présent sans peur d’être inquiété par un quelconque pouvoir en place. Une dérive loin d’être une nouvelle anecdote 2.0, qui mérite d’être mise au banc des accusés, puis condamnée, a estimé cette semaine un groupe de 562 écrivains, dont cinq Prix Nobel de littérature, issus de 80 pays, à l’occasion de la Journée mondiale des droits de l’homme, et ce, en raison des conséquences délétères pour le système de justice, la démocratie, le vivre-ensemble, la création, le partage d’opinions… qu’elle entraîne forcément.

    « Dans la tradition démocratique, il y a ce souci de ne pas inquiéter les gens tant qu’on n’a pas des raisons sérieuses de le faire, résume à l’autre bout du fil le juriste Pierre Trudel, titulaire de la Chaire sur le droit des technologies de l’information et du commerce électronique à l’Université de Montréal. Or ce principe est remis en question dans une société où un système de surveillance préjuge de la culpabilité d’une personne avant que celle-ci soit déclarée coupable, postule que tout le monde est un potentiel infracteur qui a fait quelque chose de mal » pour justifier l’écoute en temps réel des communications de chaque citoyen, par-dessus leurs épaules.

    Vivre à travers un PRISM

    C’est l’ex-analyste de la National Security Agency (NSA), aux États-Unis, Edward Snowden, élu personnalité de l’année en début de cette semaine par le quotidien britannique The Guardian, qui a donné la première note au chant de l’indignation. En juin dernier, il lève le voile sur un étrange programme orchestré par les services secrets américains. Son nom de code ? US-984XN. La chose, connue aussi sous l’appellation PRISM, utiliserait des « accès dissimulés » dans les applications installées par les citoyens eux-mêmes dans les ordinateurs, les téléphones et les tablettes pour suivre de près leurs échanges.

    Yahoo, Apple, Skype, Google, Facebook, Microsoft et d’autres ont été fustigés pour leur complicité dans ce programme de surveillance. Plusieurs de ces entreprises avaient déjà des arriérés importants en matière d’espionnage des échanges dans leur environnement et de dérives totalitaires ayant conduit à plusieurs cas de censure. Il y a eu des comptes fermés pour cause d’images montrant des femmes allaitant des enfants ou pour cause de toile de maître exposant des attributs féminins ou masculins que la modernité ne veut pas voir, selon les critères imposés par Facebook.

    Ce cadre, qualifié de liberticide par le groupe d’écrivains, a donné corps à leur appel lancé cette semaine aux Nations unies pour l’adoption d’une Charte internationale des droits numériques reconnaissant « l’importance de la protection des droits civils à l’ère numérique ». Dans une lettre publiée dans les pages de 30 quotidiens à travers le monde, mardi, le groupe, dont font partie Yann Martel, Umberto Eco, Henning Mankell et Philippe Djian, pour ne citer qu’eux, a souligné qu’une personne « placée sous surveillance n’est plus libre et qu’une société sous surveillance n’est plus une démocratie ». « Pour rester valides, nos droits démocratiques doivent s’appliquer aussi bien dans le virtuel que dans le concret », ont-ils ajouté.

    « La technologie, paradoxalement, par l’entremise du cadre de surveillance qu’elle favorise désormais, est en train de nous faire reculer en attaquant un droit absolu : la liberté de penser et de s’exprimer, fait remarquer Anthony Glinoer, titulaire de la Chaire de recherche sur l'histoire de l'édition et la sociologie du littéraire de l'Université de Sherbrooke. Ce droit est une conquête récente dans nos sociétés. Il remonte au dernier demi-siècle », et cette jeunesse, dans le contexte actuel, justifie autant les cris d’alarme qu’une mobilisation massive pour assurer sa sauvegarde, estiment les écrivains.

    L’enjeu n’est pas à prendre à la légère, croit M. Trudel, qui rappelle que la surveillance de tout le monde, « dans l’espoir d’attraper ceux qui ont des choses à se reprocher », peut finir par « inhiber les personnes qui ne font rien de mal, par peur de voir des propos, des idées, des opinions, des amitiés, mal interprétés ». « La répression sur la base d’une mauvaise blague en ligne, d’un échange anodin, n’est pas une vue de l’esprit, dit M. Glinoer. Plusieurs cas ont déjà été répertoriés. »

    « Les premières victimes d’un tel système sont les gens qui s’expriment, qui parlent », mais également, si on remonte le fil historique de la surveillance politique et institutionnelle, « les plus vulnérables, les marginaux, parce que les vrais criminels savent très bien comment se soustraire aux systèmes de surveillance », reprend M. Trudel.

    La menace est des plus inquiétantes, selon lui, en raison de l’actuelle acceptation sociale de cette surveillance, au nom de la sécurité et du bien-être collectif. « On entend ça beaucoup aux États-Unis », poursuit le juriste. Parfois même au Canada. « Les gens consentent à cette surveillance au cas où, et surtout en se disant qu’ils n’ont rien à se reprocher. C’est sans doute le discours le plus dangereux dans nos démocraties. »

    Dangereux, car nourrissant un principe de surveillance qui ébranle sournoisement les assises de cette même démocratie, en l’occurrence le système de justice dont la valeur repose sur sa capacité à ne pas condamner des innocents, poursuit-il, comme pour souligner une évidence qui parfois finit, dans le brouhaha du présent, par être oubliée. « Lorsque la règle de démonstration de la culpabilité n’est plus respectée, ce sont toutes les condamnations qui sont alors remises en question », et ce, de manière encore plus dévastatrice pour une société lorsque cette remise en question, par peur de représailles, doit se faire en cachette.


    Une liberté dans les mains du privé

    Simple question d’écologie : Internet, comme « réseau fortement hiérarchisé », est un espace propice aux contrôles, dit Marcello Vitali-Rosati, prof de littérature et culture numérique à l’Université de Montréal. C’est aussi un endroit où l’auto-surveillance des uns et des autres par les uns et par les autres serait déjà en train d’empêcher les idées trop dans la marge de circuler. « Pour exister en ces lieux, il faut trouver des lecteurs, poursuit l’universitaire, et les contenus consensuels sont plus efficaces que les autres pour atteindre cet objectif. »

    La liberté de penser et de s’exprimer est-elle devenue un leurre en format numérique ? « Une illusion », répond plutôt Anthony Glinoer, de la Chaire de recherche sur l'histoire de l'édition et la sociologie du littéraire de l'Université de Sherbrooke. « On a toujours cru qu’Internet était un espace de liberté où il était possible de s’exprimer librement, en dehors du contrôle du commerce et de l’État. Or tout cela s’est passé très vite, mais Internet s’est privatisé. Aujourd’hui, ce qu’on y fait passe par des entreprises privées », leurs outils de communication et leurs systèmes de collecte de données personnelles, de lecture des interrelations, des chemins fréquentés qui donnent de la valeur commerciale à leur service offert « gratuitement ». « Nous n’avons plus de contrôle sur les moyens de communication, alors on accepte plus facilement la surveillance. »












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