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    Recherche - La concentration du financement ne garantit pas la rentabilité

    28 septembre 2013 |Pauline Gravel | Science et technologie
    Le taux de réussite aux compétitions pour obtenir des subventions des Instituts de recherche en santé du Canada n’a pas dépassé les 18 % au cours des dernières années.
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le taux de réussite aux compétitions pour obtenir des subventions des Instituts de recherche en santé du Canada n’a pas dépassé les 18 % au cours des dernières années.

    Le mode de financement actuel de la recherche visant à accorder des sommes plus substantielles à une petite élite de chercheurs oeuvrant dans des domaines phares au détriment de tous les autres membres de la communauté scientifique n’accroîtrait pas la productivité. Au contraire, les chercheurs les plus subventionnés produiraient moins d’articles par dollar reçu.

     

    On annonçait cette semaine l’arrivée à l’Université McGill d’une sommité de la génétique de la douleur, Luda Diatchenko. Un véritable pont d’or a été offert à cette chercheuse exceptionnelle pour la convaincre de quitter la réputée Université de la Caroline du Nord à Chapel Hill. Le gouvernement du Canada lui accordera une Chaire d’excellence en recherche du Canada (CERC) d’une valeur de 10 millions en sept ans. La Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) lui donnera 785 000 $ pour équiper son laboratoire. Une somme de 20 millions lui sera également offerte conjointement par le gouvernement du Québec, McGill (8,5 millions) et la pharmaceutique Pfizer.

     

    Est-ce vraiment une bonne stratégie d’accorder une si grande somme à un seul chercheur alors qu’une multitude d’autres chercheurs fort compétents essuient un refus à leur demande de financement ?

     

    « C’est beaucoup d’argent pour une seule personne, mais il faut rappeler qu’une grande part de cet argent servira à embaucher du personnel de recherche de haut niveau qui va oeuvrer ici au Québec », souligne le neuroscientifique de l’Université Laval, Yves De Koninck, qui est président du Réseau québécois de recherche sur la douleur.

     

    Le président et directeur scientifique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM), Tarik Möröy, ne croit pas que « ces CERC vont nuire aux autres programmes de subvention. Elles peuvent permettre d’attirer des sommités venant d’universités américaines, qui leur accordaient déjà des millions de dollars. »

     

    Concentrer pour l’efficacité?

     

    Le programme des CERC qui a été créé par les conservateurs est « fondé sur une idéologie selon laquelle la concentration de très gros moyens sur un très petit nombre de chercheurs sera plus efficace pour l’avancement de la recherche. Or, c’est loin d’être prouvé, affirme Yves Gingras, professeur en histoire et sociologie des sciences à l’UQAM. Des études ont montré qu’au-delà d’un certain montant de subventions, les rendements décroissent. Cela veut dire que la trop grande concentration du financement sur quelques individus ne conduit pas à un usage optimal de l’argent investi par le gouvernement. »

     

    Dans un article publié récemment dans le magazine en ligne Découvrir de l’Acfas, Vincent Larivière, professeur adjoint à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, rappelle que les organismes subventionnaires fédéraux ont réorienté leur mode de financement ces dernières années de sorte qu’ils réservent maintenant la plus grande part des fonds disponibles à une petite « élite » de chercheurs et d’étudiants. « Les chercheurs financés obtiennent des montants de plus en plus élevés, même si le budget total de l’organisme subventionnaire n’a pas bougé, voire a diminué, souligne-t-il. La conséquence de ce mode de financement est une augmentation importante du nombre de chercheurs voyant leur demande de subvention refusée. La tarte a toujours la même taille, mais comme on sert de plus grosses pointes à quelques-uns, il n’en reste alors plus pour les autres membres de la famille. »

     

    Par exemple, le taux de réussite aux compétitions pour obtenir des subventions des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) n’a pas dépassé les 18 % au cours des dernières années. « Cela veut dire que 82 % des demandes sont rejetées, et parmi ces 82 %, il y a d’excellentes demandes », souligne M. Möröy.

     

    Cette tendance à la concentration se manifeste même au niveau des bourses décernées aux étudiants. Le gouvernement fédéral a en effet créé ces dernières années les bourses d’études supérieures du Canada Vanier d’une valeur annuelle de 50 000 $ non imposables pendant trois ans. Et plus récemment, des bourses postdoctorales Banting de 70 000 $ imposables par année et d’une durée de deux ans. « Or, en donnant ce genre de bourses, on finance beaucoup moins d’étudiants. De plus, cela brise la hiérarchie du système académique, car la plupart des professeurs adjoints à l’université gagnent moins que les 50 000 $ exempts d’impôt qu’un doctorant obtient avec une bourse Vanier », fait remarquer M. Larivière.

     

    Rendement moindre

     

    Par ailleurs, des analyses mathématiques ont démontré que les chercheurs qui reçoivent les subventions les plus généreuses présentent un rendement moindre que leurs confrères qui ont été moins gâtés. Le rendement des chercheurs est fondé sur le nombre de publications qu’ils ont produites et l’impact qu’elles ont eu, c’est-à-dire le nombre de fois qu’elles ont été citées. En d’autres termes, « la hausse du nombre de publications ne suit pas la hausse du financement, et ce, dans chacune des trois grandes familles disciplinaires (sciences naturelles et génie, sciences médicales, sciences sociales et humaines) », a observé Vincent Larivière, qui a également relevé la même tendance au niveau de l’impact des recherches.

     

    « Au-delà d’un montant optimal, vous avez beau doubler le financement, vous ne doublerez pas le nombre de publications. Le rendement devient décroissant », explique Yves Gingras.

     

    David Currie, professeur au Département de biologie à l’Université d’Ottawa, vient de publier dans la revue PLOS One une étude démontrant elle aussi que la productivité, soit le nombre de publications et de citations par dollar de subvention, diminue à mesure que le financement augmente. « Vraisemblablement, les chercheurs qui sont les moins financés apprennent à utiliser leurs fonds de façon plus efficace. Somme toute, il semble qu’il est plus rentable de soutenir le plus de monde possible et, ainsi, le plus d’idées différentes possible, parmi lesquelles certaines s’avéreront géniales », souligne-t-il.

     

    Vincent Larivière rappelle qu'« il existe une part de hasard dans la découverte scientifique. C’est donc en finançant le plus grand nombre de chercheurs possible avec un montant raisonnable qu’on augmente les probabilités de nouvelles découvertes. »

     

    Selon Yves Gingras, qui abonde dans le même sens, « la concentration des fonds est un mauvais choix non seulement du point de vue économique, mais aussi scientifique ».

     

    Pour Yves De Koninck, il « est important d’encourager l’excellence et de favoriser les grands projets, mais pas au détriment du financement de base. C’est une erreur d’opposer l’un à l’autre », dit-il.

    Le taux de réussite aux compétitions pour obtenir des subventions des Instituts de recherche en santé du Canada n’a pas dépassé les 18 % au cours des dernières années. Rendement décroissant avec les financements les plus élevés












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