Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Humanités 2.0 - Géoweb, mapping et autres chinoiseries

    La plateforme 3D en ligne YouSayCity.com permet aux membres d’une communauté de débattre de propositions de développement de villes ou de territoires.
    Photo: www.yousaycity.com La plateforme 3D en ligne YouSayCity.com permet aux membres d’une communauté de débattre de propositions de développement de villes ou de territoires.
    Pour consulter le portail du groupe.
    Les nouvelles technologies transforment la production et la diffusion des savoirs. Le Devoir propose une série estivale sur les digital humanities et des sciences sociales numériques. Aujourd’hui : comment la néogéographie aide à comprendre, à réseauter et à visualiser autrement le monde.

    Le matin de l’entrevue, la Ville de Montréal venait de diffuser un avis d’ébullition d’une ampleur sans précédent touchant 1,3 million de personnes, résultat de la mauvaise conduite de travaux de mise aux normes de l’usine de traitement des eaux à Atwater. Le bon vieux téléphone de la professeure Renee Sieber a sonné dans son bureau du campus de l’Université McGill, au centre-ville de Montréal. Un proche voulait lui apprendre la mauvaise nouvelle tout en lui recommandant de ne pas consommer d’eau des robinets.

    « Cette information aurait pu me parvenir par Twitter ou par courriel, notait la professeure, après la courte conversation téléphonique. Comment les nouveaux outils de communication facilitent-ils les rapports entre les citoyens et les gouvernements ? Qu’arrivera-t-il aux citoyens non branchés ? Ou à ceux qui n’auront toujours pas de téléphone ? »

    Son équipe de chercheurs vient de toucher le gros lot avec une subvention de 5,7 millions pour une nouvelle phase du projet GeoThink, vaste enquête nord-américaine sur l’utilisation du géoweb (la géographie mêlée au Web participatif) et les données ouvertes par les villes.

    « Nous voulons comprendre comment le géoweb peut transformer les rapports entre les citoyens et les villes, poursuit la professeure. Nous voulons comprendre comment les administrations et les administrés se parlent entre eux. Nous voulons aussi comprendre comment ces moyens de communication affectent nos connaissances de la société. »

    Les questions et les répercussions se bousculent. Mme Sieber les formule pêle-mêle en présentant son nouveau projet de recherche. « Quelles sont les conséquences de la participation en ligne aux débats publics ? Un anglophone expatrié peut se mêler des débats sur la place de sa communauté dans la vie montréalaise. Ou un francophone de l’autre bout du pays peut intervenir en ligne sur la scène québécoise. Des concepts politiques se redéfinissent fondamentalement avec ces nouveaux outils de communication. Qu’est-ce que la citoyenneté ? Qu’est-ce qu’une communauté ? Ou commence et où finit une ville ? Qui possède les droits sur les opinions émises sur les sites gouvernementaux ? Ou plus prosaïquement : pourquoi faut-il encore publier les avis officiels d’une municipalité dans les journaux, sur papier ? »

    Le portail du groupe de recherche diffuse déjà des résultats préliminaires. L’enquête porte sur 35 villes canadiennes. « Il y a beaucoup plus de mouvement dans ce domaine aux États-Unis, où le mapping est beaucoup plus populaire à cause de la plus grande accessibilité des données, dit la professeure Sieber. Au Canada, les gouvernements conservent les droits sur les données. Au Québec, c’est encore pire, à cause de la tradition française de faire confiance à l’expert. Le Web 2.0 fait confiance à la sagesse du peuple au lieu de craindre la stupidité des masses. L’expertise peut se démocratiser. »

    Un levier à questions

    Liée au Département de géographie de l’Université McGill, Renee Sieber incarne les pratiques interdisciplinaires induites par les nouveaux outils numériques. La spécialiste s’intéresse aux possibilités du logiciel Google Maps, à ses interfaces de programmation et aux retombées des applications composites, soit la possibilité d’agréger du contenu provenant de différents sites pour en créer un nouveau.

    « Je suis rattachée à une école de l’environnement, dans un département de géographie. J’ai un diplôme en urbanisme et je travaille aussi beaucoup en informatique. Mes recherches se situent à l’intersection des théories sociales et des technologies d’information et de communication, explique la professeure. Les sciences sociales numériques aident à créer ces ponts, à créer de nouvelles disciplines. Personnellement, je suis très attirée par la façon dont les outils d’observation changent la manière de percevoir le monde. »

    Elle se décrit aussi comme une spécialiste de la géomatique, au croisement de la géographie et de l’informatique. L’équipe autour de Mme Sieber tient un blogue (rose.geog.mcgill.ca) sur les « modèles numériques pour les sciences sociales ». Elle-même a forgé des outils numériques pour suivre les changements climatiques, faciliter le travail de chirurgiens en Afrique du Sud et comprendre les rapports généalogiques de poétesses chinoises. (Voir l’encadré.)

    Ses étudiants fabriquent des outils numériques et testent leur utilité dans la perception et l’aménagement du territoire. Les corridors de son étage du Département de géographie montrent des panneaux didactiques du groupe. On y retrouve des images numériques, des citations d’entrevues, des extraits de poèmes, sur l’aménagement urbain de quartiers ou de villes du pays.

    « La géoweb permet des applications dans à peu près tous les domaines, explique la professeure. Les retombées sont importantes dans les situations de crise, en cas de catastrophe naturelle par exemple. On peut aussi utiliser cet outil dans le domaine médical ou militaire, n’importe où en fait. »

    Son étudiant Pierre Beaudreau a récemment mis au point la plateforme 3D en ligne YouSayCity.com qui permet aux membres d’une communauté de débattre de propositions de développement de villes ou de territoires. Les discussions portent déjà sur une quinzaine de villes du monde, dont Boston, Londres, Chicago, Toronto et Montréal. On peut découvrir et commenter une trentaine de propositions concrètes d’aménagement dans la métropole québécoise, allant de la restauration du belvédère d’observation de la tour du mat du Stade olympique à divers projets de construction de condos. La plateforme utilise des images fournies par Google Earth et permet de naviguer d’un bout à l’autre de la planète.

    « Ces outils aident le processus de consultation, explique la professeure. Ils devraient permettre de court-circuiter le pôle gouvernemental ou administratif pour se concentrer sur les échanges citoyens. Ils peuvent aussi faciliter la mobilisation pour ou contre un projet. Mais les décideurs peuvent aussi se servir des résultats, évidemment. Ils peuvent aussi les manipuler, par exemple en participant aux débats en ligne sans s’identifier clairement. »

    D’autant plus que la désaffection pour la chose publique a des effets jusque dans la baisse d’attrait des activités de consultation, un effet pervers encore plus ressenti au Québec, où le développement se balise davantage par la « consultation » que par la « mobilisation ». Seulement, il ne faut pas renverser l’ordre des choses, mélanger la cause et l’effet, rappelle la professeure en citant Evgeny Morozv, auteur de l’essai To Solve Everything, Click Here, qui théorise le solutionisme technologique, cette utopie digitale misant aveuglément sur Internet et les réseaux sociaux pour régler des problèmes éthiques ou politiques.

    « La participation ne va pas gonfler soudainement parce que chacun est branché en ligne. Nous fantasmons beaucoup autour des technologies, des réseaux, etc. On en arrive même à concevoir comme des problèmes toute situation qui ne cadre pas dans le contexte technologique. Je peux le dire encore plus clairement : ces outils ne vont pas résoudre les failles démocratiques. Après quelques visites, en général, les citoyens ne reviennent pas sur les sites. C’est la participation, le problème, pas la technique. »

    ***

    Casse-tête généalogique

    La géo 2.0 mène à tout, même en Chine ancienne. La néogéographe Renee Sieber de l’Université McGill a contribué à la conception d’un intergiciel (middleware) pour la création et l’étude d’une banque de données sur des écrits de femmes de la dynastie Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911), projet dirigé par sa collègue Grace S. Fong du Département des études orientales. Ces documents exceptionnels conservés à la Harvard-Yenching Library contiennent des informations sur quelque 5000 femmes poètes, environ 10000 poèmes et plus de 20000 images. Le trésor de la littérature mondiale peut main- tenant être consulté en ligne. La banque propose aussi une chronologie exhaustive couvrant 16 dynasties, 580 règnes et 3045 ans (jusqu’en 1911).

    « Nous vivons dans un monde de plus en plus intéressé par les grandes bases de données [big data] mais il ne faut pas pour autant négliger les petites banques », résume la professeure.

    En fouillant dans la bibliothèque chinoise, les chercheurs perdaient énormément de temps à vérifier des faits. Dans les écrits de la dynastie Ming et Qing pas exemple,    il    semble    difficile de confirmer les identités des femmes mentionnées comme des hommes. En plus, des protagonistes utilisent plu- sieurs surnoms et certaines ascendances s’avèrent hyper- complexes, une seule per- sonne pouvant compter plu- sieurs « vraies » mères.

    On    le    répète :    par fois,    plu- sieurs femmes se présentent comme génitrices d’un même enfant noble et prestigieux.

    Du point de vue de la biologie, c’est un non-sens, évidemment. Du point de vue de l’histoire et des sciences sociales, il faut comprendre cette curiosité culturelle.

    « Les nouvelles technologies nous aident à résoudre des problèmes en facilitant l’identification des personnes, mais elles nous aident aussi à considérer la complexité du problème en ne niant pas l’existence de plusieurs mères d’un même enfant dans cette culture particulière, dit la professeure. Je suis particulièrement intéressée par les possibilités offertes par ces outils, mais aussi par les conséquences de cette utilisation sur nos connaissances. Les outils numériques nous ai- dent à suivre des fils pour dé- mêler la confusion sans toute- fois éliminer cette riche confusion. »
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel