Technologie: Le vote à l'âge de la machine - 2
La récente mise en veilleuse de l'élection au poste de gouverneur de la Californie a mis en lumière les carences du système de vote électronique, le même d'ailleurs que celui utilisé en Floride lors de la controversée élection présidentielle de 2000. Où en sommes-nous avec le vote électronique? Quels sont les grands enjeux reliés à l'utilisation des systèmes de vote électronique et Internet? Deuxième et dernière partie du dossier.
Il y a loin de la coupe aux lèvres avant qu'une élection provinciale utilise les différents mécanismes de vote électronique. Pour les représentants des différents partis politiques, qui savent qu'un seul vote mal comptabilisé peut coûter l'élection d'un candidat, ce sera toujours «bretelles et ceinture» avant même qu'une technologie ne soit utilisée.
Quel que soit le résultat d'une élection, l'essence même de la démocratie veut que tous acceptent le verdict rendu. Une élection permet à une communauté de choisir ceux qui seront ses représentants pour gouverner et prendre des décisions fondamentales pour l'avenir de sa ville, de sa province ou de son pays. L'intégrité du processus électoral est fondamentale à l'intégrité de la démocratie elle-même.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, plusieurs élections et consultations publiques au Québec ont fait appel à la technologie et aux mécanismes de vote électronique. Cependant, si certaines consultations ont pu prendre de vitesse un Bernard Derome, d'autres ont connu des ratés exceptionnels. Parlez-en aux citoyens et aux membres des médias de la ville de Sherbrooke.
Une démocratie en otage?
En effet, lors de l'élection municipale de novembre 2001, les citoyens de la ville de Sherbrooke ont dû patienter jusqu'au lendemain de l'élection avant de connaître les résultats du vote. De la planification déficiente aux urnes électroniques en nombre insuffisant, l'utilisation de la technologie n'a pas contribué à augmenter l'efficacité, ni à réduire les coûts, loin de là.
Des citoyens ont dû attendre de 30 à 60 minutes avant de pouvoir voter. Certains ont même abandonné la partie, las de l'insoutenable attente. Quant au dévoilement des résultats, alors que ceux-ci devaient être connus quelques minutes après la fermeture des bureaux de scrutin, les pauvres journalistes de la presse locale en ont été quittes pour broder un topo sur les aléas de la technologie, tout en se demandant qui était officiellement le grand gagnant.
— «Machine, machine, mais dis-moi qui est le nouveau maire?»
— «Revenez donc demain matin, pour l'instant je cogite les résultats et je verrai si j'ai le goût de vous les donner.»
Rien qui donne confiance au citoyen, mais surtout, rien qui puisse convaincre les plus conservateurs des conservateurs qui soient, les représentants des partis politiques provinciaux qui sont plus que réfractaires à l'utilisation de la technologie. Et il est facile de comprendre leurs appréhensions, surtout après la «publicité» engendrée par le résultat du vote floridien lors de la dernière élection présidentielle américaine.
D'ailleurs, pour Francine Barry, adjointe au Directeur général des élections, «même si les citoyens qui ont eu affaire un jour ou l'autre avec les mécanismes de vote électronique ne semblent pas avoir soulevé des questions de confiance relatives à la fiabilité et à la neutralité d'une urne ou d'un terminal électronique, il n'en demeure pas moins que les plus grandes réticences viendront des représentants des partis».
«Cependant, il y a malgré tout un esprit d'ouverture, la preuve étant que l'élection partielle d'octobre 2001 dans Blainville devait faire appel au vote électronique. Malheureusement, les événements de septembre 2001 ont fait que le fournisseur américain ne pouvait garantir que son matériel soit prêt à temps.»
L'enjeu de la confiance
Toutefois, même si le vote électronique a manqué son premier rendez-vous dans une élection provinciale, cela ne veut pas dire pour autant qu'aux bureaux du DGE, on ne continue pas à croire qu'un jour, un vote électronique à l'ensemble du Québec ne pourrait pas avoir lieu.
«Notre premier souci est de nous assurer de la fiabilité du processus, et que les mécanismes multiples de contrôle sont implantés, précise Mme Barry. En cela, l'enjeu premier c'est la confiance. Nous pouvons dire que les expériences tenues dans des municipalités sont en grande partie satisfaisantes. Cependant, tant que nous n'aurons pas une fiabilité à 100%, et de mécanisme de validation à toute épreuve, il serait surprenant de voir une élection générale au provincial faire appel au vote électronique.»
Et encore une fois, qu'on se le dise, il serait très surprenant de voir une élection générale se tenir sur Internet au cours de la prochaine décennie. Pour le Directeur général des élections, tout est lié aux questions de sécurité et d'authentification. Comment s'assurer que se sont les bonnes personnes qui votent? Comment savoir si une personne ne subit pas de pressions de la part d'une autre personne? Peut-elle exercer son vote en toute liberté?
De même, dans l'état actuel de la technologie, il est possible, et je dis bien possible, de détourner le déroulement d'une consultation en ligne. D'ailleurs, les exemples ne manquent pas. Et qu'arriverait-il en cas d'attaque contre les serveurs ou d'une intrusion? N'oubliez pas qu'il s'agit d'un processus se déroulant en temps réel. Quid du filet de sécurité? Le vote en ligne? Un jour peut-être...
Bon compromis
Pour l'instant, les défis technologiques sont plus simples, mais les enjeux de confiance demeurent. Sans contredit, on verra de plus en plus d'élections faire appel à des mécanismes de vote électronique. Par la simplicité de notre système électoral, l'urne électronique, un système simple et efficace offrant tous les mécanismes de validation, se veut un bon compromis entre le recomptage manuel, et les terminaux de vote.
Quant à l'utilisation des terminaux de vote, pour qu'ils puissent vraiment offrir toutes les garanties de confiance et de neutralité aux citoyens, le Directeur général des élections devra aller un peu plus loin que simplement faire affaire avec les fabricants de ces technologies. Il devra s'impliquer pour qu'à terme, il puisse superviser le développement du logiciel, avoir accès à son code source, et acheter et entreposer lui-même les terminaux. De cette façon, il pourrait reprendre son rôle original, celui d'être le seul intervenant qui supervise du début à la fin le processus électoral. C'est une question de confiance des citoyens envers leurs institutions démocratiques.
Erratum
La semaine dernière, j'avais écrit, à propos des terminaux de vote, que ceux-ci devraient idéalement, une fois le vote du citoyen enregistré, remettre deux reçus. Le citoyen pouvait conserver le premier reçu, et glisser l'autre dans une urne électronique, ceci pour avoir une preuve papier en cas de contestation judiciaire et aussi, pour renforcer la confiance du citoyen dans la technologie. Or, remettre un second reçu au citoyen, reçu qu'il pourrait par la suite conserver, va à l'encontre de toutes les règles de l'art en matière d'élections. Mes excuses pour cette erreur.
- Comme chaque semaine, vous trouverez sur mon carnet Web un florilège de liens pourtant sur le sujet d'aujourd'hui. www.micheldumais.com.
mdumais@ledevoir.com
Il y a loin de la coupe aux lèvres avant qu'une élection provinciale utilise les différents mécanismes de vote électronique. Pour les représentants des différents partis politiques, qui savent qu'un seul vote mal comptabilisé peut coûter l'élection d'un candidat, ce sera toujours «bretelles et ceinture» avant même qu'une technologie ne soit utilisée.
Quel que soit le résultat d'une élection, l'essence même de la démocratie veut que tous acceptent le verdict rendu. Une élection permet à une communauté de choisir ceux qui seront ses représentants pour gouverner et prendre des décisions fondamentales pour l'avenir de sa ville, de sa province ou de son pays. L'intégrité du processus électoral est fondamentale à l'intégrité de la démocratie elle-même.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, plusieurs élections et consultations publiques au Québec ont fait appel à la technologie et aux mécanismes de vote électronique. Cependant, si certaines consultations ont pu prendre de vitesse un Bernard Derome, d'autres ont connu des ratés exceptionnels. Parlez-en aux citoyens et aux membres des médias de la ville de Sherbrooke.
Une démocratie en otage?
En effet, lors de l'élection municipale de novembre 2001, les citoyens de la ville de Sherbrooke ont dû patienter jusqu'au lendemain de l'élection avant de connaître les résultats du vote. De la planification déficiente aux urnes électroniques en nombre insuffisant, l'utilisation de la technologie n'a pas contribué à augmenter l'efficacité, ni à réduire les coûts, loin de là.
Des citoyens ont dû attendre de 30 à 60 minutes avant de pouvoir voter. Certains ont même abandonné la partie, las de l'insoutenable attente. Quant au dévoilement des résultats, alors que ceux-ci devaient être connus quelques minutes après la fermeture des bureaux de scrutin, les pauvres journalistes de la presse locale en ont été quittes pour broder un topo sur les aléas de la technologie, tout en se demandant qui était officiellement le grand gagnant.
— «Machine, machine, mais dis-moi qui est le nouveau maire?»
— «Revenez donc demain matin, pour l'instant je cogite les résultats et je verrai si j'ai le goût de vous les donner.»
Rien qui donne confiance au citoyen, mais surtout, rien qui puisse convaincre les plus conservateurs des conservateurs qui soient, les représentants des partis politiques provinciaux qui sont plus que réfractaires à l'utilisation de la technologie. Et il est facile de comprendre leurs appréhensions, surtout après la «publicité» engendrée par le résultat du vote floridien lors de la dernière élection présidentielle américaine.
D'ailleurs, pour Francine Barry, adjointe au Directeur général des élections, «même si les citoyens qui ont eu affaire un jour ou l'autre avec les mécanismes de vote électronique ne semblent pas avoir soulevé des questions de confiance relatives à la fiabilité et à la neutralité d'une urne ou d'un terminal électronique, il n'en demeure pas moins que les plus grandes réticences viendront des représentants des partis».
«Cependant, il y a malgré tout un esprit d'ouverture, la preuve étant que l'élection partielle d'octobre 2001 dans Blainville devait faire appel au vote électronique. Malheureusement, les événements de septembre 2001 ont fait que le fournisseur américain ne pouvait garantir que son matériel soit prêt à temps.»
L'enjeu de la confiance
Toutefois, même si le vote électronique a manqué son premier rendez-vous dans une élection provinciale, cela ne veut pas dire pour autant qu'aux bureaux du DGE, on ne continue pas à croire qu'un jour, un vote électronique à l'ensemble du Québec ne pourrait pas avoir lieu.
«Notre premier souci est de nous assurer de la fiabilité du processus, et que les mécanismes multiples de contrôle sont implantés, précise Mme Barry. En cela, l'enjeu premier c'est la confiance. Nous pouvons dire que les expériences tenues dans des municipalités sont en grande partie satisfaisantes. Cependant, tant que nous n'aurons pas une fiabilité à 100%, et de mécanisme de validation à toute épreuve, il serait surprenant de voir une élection générale au provincial faire appel au vote électronique.»
Et encore une fois, qu'on se le dise, il serait très surprenant de voir une élection générale se tenir sur Internet au cours de la prochaine décennie. Pour le Directeur général des élections, tout est lié aux questions de sécurité et d'authentification. Comment s'assurer que se sont les bonnes personnes qui votent? Comment savoir si une personne ne subit pas de pressions de la part d'une autre personne? Peut-elle exercer son vote en toute liberté?
De même, dans l'état actuel de la technologie, il est possible, et je dis bien possible, de détourner le déroulement d'une consultation en ligne. D'ailleurs, les exemples ne manquent pas. Et qu'arriverait-il en cas d'attaque contre les serveurs ou d'une intrusion? N'oubliez pas qu'il s'agit d'un processus se déroulant en temps réel. Quid du filet de sécurité? Le vote en ligne? Un jour peut-être...
Bon compromis
Pour l'instant, les défis technologiques sont plus simples, mais les enjeux de confiance demeurent. Sans contredit, on verra de plus en plus d'élections faire appel à des mécanismes de vote électronique. Par la simplicité de notre système électoral, l'urne électronique, un système simple et efficace offrant tous les mécanismes de validation, se veut un bon compromis entre le recomptage manuel, et les terminaux de vote.
Quant à l'utilisation des terminaux de vote, pour qu'ils puissent vraiment offrir toutes les garanties de confiance et de neutralité aux citoyens, le Directeur général des élections devra aller un peu plus loin que simplement faire affaire avec les fabricants de ces technologies. Il devra s'impliquer pour qu'à terme, il puisse superviser le développement du logiciel, avoir accès à son code source, et acheter et entreposer lui-même les terminaux. De cette façon, il pourrait reprendre son rôle original, celui d'être le seul intervenant qui supervise du début à la fin le processus électoral. C'est une question de confiance des citoyens envers leurs institutions démocratiques.
Erratum
La semaine dernière, j'avais écrit, à propos des terminaux de vote, que ceux-ci devraient idéalement, une fois le vote du citoyen enregistré, remettre deux reçus. Le citoyen pouvait conserver le premier reçu, et glisser l'autre dans une urne électronique, ceci pour avoir une preuve papier en cas de contestation judiciaire et aussi, pour renforcer la confiance du citoyen dans la technologie. Or, remettre un second reçu au citoyen, reçu qu'il pourrait par la suite conserver, va à l'encontre de toutes les règles de l'art en matière d'élections. Mes excuses pour cette erreur.
- Comme chaque semaine, vous trouverez sur mon carnet Web un florilège de liens pourtant sur le sujet d'aujourd'hui. www.micheldumais.com.
mdumais@ledevoir.com
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