La fertilisation océanique ne remplit pas ses promesses
Le déversement de fer par un entrepreneur controversé dans le Pacifique, au large des côtes de la Colombie-Britannique, est une technique de fertilisation océanique. Il s’agit probablement de la technique de géo-ingénierie la moins coûteuse. Son efficacité à réduire le contenu atmosphérique en dioxyde de carbone (CO2) est toutefois remise en question par diverses expériences menées par des chercheurs.
«On a pensé à ajouter du fer dans les océans parce que 30 % d’entre eux sont pauvres en fer, ce qui freine la production du phytoplancton et des algues. Une de ces régions océaniques est le Pacifique Nord, où a été effectué le récent déversement de poussière de fer», explique le professeur d’océanographie à l’Université Laval Maurice Levasseur, qui a participé en 2002 à une expérience similaire mais de moindre ampleur dans cette même région du Pacifique. «Le fer est un micronutriment qui est essentiel pour la croissance des algues, mais en très petites quantités. Les ingénieurs qui étaient intéressés par les crédits-carbone ont vu très tôt un potentiel économique dans cette technique de géo-ingénierie. Mais pour que la technique s’avère efficace, il faut que le CO2 qui a été emmagasiné par les algues dans leur biomasse se sédimente et coule au fond des océans, où il serait séquestré pour 500, 1000 ans, voire plus longtemps.»
Or, la dizaine d’expériences qui ont été faites dans le monde par des scientifiques ont démontré que le taux de séquestration, c’est-à-dire la quantité de carbone qui sédimente dans le fond de l’océan par rapport à la quantité de fer ajouté, était beaucoup plus faible que ce qu’avaient prévu les ingénieurs parce que ces derniers avaient négligé le phénomène de respiration.
«L’ajout de fer stimule la croissance des algues, lesquelles consomment du CO2 lors de la photosynthèse. Mais les organismes, comme le zooplancton, qui se nourrissent de ces algues rejettent à leur tour du CO2 dans l’eau par le processus de respiration. Et ce CO2 se retrouvera éventuellement à nouveau dans l’atmosphère», explique M. Levasseur.
Une partie de ces algues coulera néanmoins au fond des océans où elles seront dégradées par les bactéries qui y prospèrent. Or, lorsqu’elles décomposent la matière organique, ces bactéries utilisent de l’oxygène et rejettent du CO2. Ce processus, appelé respiration bactérienne, diminue du coup la quantité d’oxygène et accroît l’acidité des eaux.
Or, «en diminuant la quantité d’oxygène dans le fond des océans, on favorise un autre processus bactérien, lequel aboutit à la production d’acide nitreux (N2O), qui est un gaz à effet de serre très puissant. Ainsi, même si on réduit le CO2 dans l’atmosphère pour refroidir le climat, on stimule du même coup la production d’un autre gaz à effet de serre en profondeur qui, dans plusieurs années, remontera vers la surface dans une zone de remontée d’eau profonde ou lors d’un grand mélange d’hiver, et qui se retrouvera finalement dans l’atmosphère», précise le chercheur, avant d’ajouter que l’introduction de fer dans l’océan stimule aussi la croissance d’espèces d’algues toxiques.
«Voilà les arguments qui nous ont conduits, nous les scientifiques, à recommander la mise sur pied de ce moratoire», affirme M. Levasseur, qui a révisé les documents définissant les règles du moratoire. Le chercheur aimerait toutefois que soit maintenue la possibilité de faire des expériences pour la recherche, «mais jamais à des fins commerciales pour l’instant», souligne-t-il.








