Les espoirs d’éradication du sida
Françoise Barré-Sinoussi, qui a participé à la découverte du VIH, a donné le coup d’envoi à un vaste projet international de recherche
«Éradication est un bien grand mot », déclare d’entrée de jeu Françoise Barré-Sinoussi, qui a participé à la découverte du VIH. « Mais le patient de Berlin [voir l’encadré] est la preuve conceptuelle qu’une éradication doit être possible puisque, jusqu’à présent, on ne détecte plus de virus chez lui avec les technologies dont nous disposons. On voit aussi ses anticorps diminuer progressivement au fil du temps. Il y a donc un certain nombre de signes qui laissent penser que le virus est éradiqué de ce patient. »
L’éradication demeure toutefois un grand défi, prévient la chercheu se française, en raison des réservoirs viraux - c’est-à-dire ces cellules qui possèdent le virus dans leur génome à l’é tat dormant - qui subsistent dans certains compartiments de l’organisme malgré la prise d’un puissant cocktail d’antiviraux.
En effet, explique le chercheur-clinicien Jean-Pierre Routy, du département d’hématologie au Centre universitaire de santé McGill, « les personnes qui sont traitées depuis quatre à cinq ans retrouvent une santé comparable à celles qui n’ont pas été infectées par le VIH.Mais, même après dix ans de succès, si ces patients arrêtent leur trithérapie, le virus réapparaît en l’espace de deux semaines. »
Selon Françoise Barré-Sinoussi, il faut atteindre tous les compartiments de l’organisme où dort le virus afin de le réactiver, pour ensuite abattre les cellules qui l’hébergent et ainsi empêcher que des virus aillent infecter d’autres cellules et reconstituent des cellules réservoirs.
« Il y a un certain nombre d’éléments aujourd’hui qui nous font penser qu’on peut diminuer les réservoirs viraux par certaines approches. Notamment, des traitements permettent de lever la latence virale. Aussi, il faut très certainement stimuler la réponse immunitaire, peut-être par des vaccins thérapeutiques », suggère-t-elle.
La virologue croit qu’il faudra aussi essayer de comprendre pourquoi certains patients qui ont été traités très tôt durant la primo-infection (soit dix semaines en moyenne après le début de l’apparition des anticorps dans le sang, appelée séroconversion) arrivent à contrôler leur charge virale quand ils cessent leur traitement.
Chez ces patients qui interrompent leur traitement après quelques années, on ne détecte plus de virus dans leur plasma même six ans plus tard. Ils présentent toutefois « un très faible niveau de réservoir viral qui nous fait penser à ce qu’on trouve chez les patients qui contrôlent naturellement le virus et qu’on appelle elite controllers[con trôleurs élites du VIH], mais les mécanismes en jeu semblent différents puisqu’ils ne possèdent pas les marqueurs génétiques et les cellules CD8 suppressives des contrôleurs élites ».
Les contrôleurs élites sont des personnes séropositives qui ne développent pas le sida et qui demeurent asymptomatiques grâce à leur force immunitaire parvenant à con trôler la réplication du virus et à le maintenir à des niveaux indétectables, ou presque.
« L’ensemble de ces observations nous fait penser aujourd’hui qu’on doit pouvoir arriver, si ce n’est à une éradication - je reste prudente car essayer d’éliminer toutes les cellules dans lesquelles le virus est à l’état latent est une tâche très difficile -, du moins à une « guérison fonctionnelle », une rémission en tous les cas permanente sans traitement, com me pour les patients qui ont été traités en primo-infection et les contrôleurs élites, qui vivent très bien avec très peu de virus, très peu de réservoirs viraux, et qui ne peuvent plus transmettre le virus à d’autres.
«Cette rémission permanente aurait un double bénéfice, à la fois individuel pour les patients, et collectif puisque ceux-ci ne risqueraient plus de contaminer leur partenaire », affirme la chercheuse qui préside la Société internationale sur le sida.
Le défi est néanmoins de taille et Françoise Barré-Sinoussi estime qu’il « nécessite un effort de recherche coordonné au niveau international », en recherche fondamentale, d’une part, afin d’éclaircir les mécanismes à la fois cellulaires et moléculaires de la persistance virale et les mécanismes immunologiques nécessaires pour obtenir une éradication.
« Cette recherche fondamentale doit être alimentée en même temps par la recherche clinique et prendre en considération les grandes questions éthiques que soulèveront de nouveaux essais thérapeutiques, qui risquent d’être éprouvants alors qu’on dispose aujourd’hui de traitements qui marchent », affirme la chercheuse, qui insiste sur l’importance de discuter avec les communautés de patients pour savoir ce qu’ils sont prêts à accepter.
« Souvent, quand je rencontre des patients en Afrique et en Asie, je leur pose la question : « Qu’attendez-vous de nous, chercheurs ? » Et leur réponse est toujours la même : « Un traitement qu’on pourrait arrêter. » Il y a une attente. Maintenant, il faut savoir jusqu’où ils sont prêts à aller dans les risques associés aux nouveaux traitements.» Mme Barré-Sinoussi prévoit aussi travailler avec des économistes de la santé et des compagnies pharmaceutiques afin de procéder à « des évaluations coût-efficacité des schémas thérapeutiques du futur ».
Ces évaluations permettront « de contre-sélectionner certaines approches que nous, chercheurs, pensons possibles mais qui ne le sont pas du tout, ce qui fait que ce ne serait pas la peine d’investir trop d’argent non plus dans des approches qui ne seront jamais utilisées ou utilisables, dit-elle.
«Développer de nouvelles combinaisons thérapeutiques qui peut-être marcheront mais ne seront accessibles qu’à un petit nombre de personnes n’est pas souhaitable. Nous visons une approche qui soit accessible au niveau universel, qui soit moins coûteuse que les traitements d’aujourd’hui et qui ait plus d’efficacité. »
Un enthousiasme palpable
Mme Barré-Sinoussi espère que la communauté scientifique retrouvera « l’é lan de solidarité international qui s’était mis en place pour aller le plus vite possible », dans les années 1980, face à la crise sanitaire provoquée par cette maladie dramatique qui fauchait de jeunes patients et prenait de l’ampleur mondialement.
« Cet effort coordonné au niveau international, on en a vu les fruits : le développement rapide de tests de diagnostic et de traitements qui sont utilisés aujourd’hui. »
L’enthousiasme est déjà palpable au sein du groupe d’experts dont elle s’est entourée et dont fait partie le Dr Routy de McGill.
À l’entendre, on sent que Françoise Barré-Sinoussi est toujours aussi passionnée par la recherche. « C’est la rencontre des personnes qui vivent avec le VIH qui me motive le plus. Quand je vois cet espoir qu’ils ont dans la recherche, l’espoir pour aujourd’hui, pour demain, je me dis qu’on n’a pas le droit de les décevoir. »
***
Prix Nobel de médecine 2008
Aujourd’hui âgée de 65 ans, Françoise Barré-Sinoussi recevait en 2008 le prix Nobel de médecine avec Luc Montagnier pour leur découverte du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), à l’origine du sida.
Cette découverte survient en 1983, alors que le médecin Willy Rozembaum, de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, envoie une biopsie ganglionnaire d’un patient se trouvant au stade de présida — qui précède l’immunodéficience profonde — au laboratoire de Luc Montagnier à l’Institut Pasteur.
Les échantillons de ganglion sont mis en culture et, quelques semaines plus tard, Françoise Barré-Sinoussi et son directeur Jean-Claude Chermann mettent en évidence la présence d’un rétrovirus dans le surnageant (liquide) des cultures. Les deux virologues introduisent ensuite des globules blancs dans le surnageant et remarquent que le rétrovirus entraîne la mort des lymphocytes CD4.
Les chercheurs font part de leur découverte dans un article scientifique paru dans le magazine Science en mai 1983.
Françoise Barré-Sinoussi dirige actuellement l’Unité Régulation des infections rétrovirales à l’Institut Pasteur.
***
Le patient de Berlin
Déclaré séropositif en 1995, l’Américain Timothy Brown est aujourd’hui le seul cas connu au monde de guérison du sida. Atteint d’une leucémie en 2006, il consulte l’hématologue Gero Hütter à l’hôpital de la Charité de Berlin, qui lui propose de procéder à une greffe de moelle osseuse. La moelle proviendrait d’un donneur dont les cellules immunitaires sont mutantes et résistantes au VIH.
On estime que 0,3 % de la population mondiale est dotée de cette immunité naturelle qui découle d’une mutation touchant le récepteur CCR5, soit la serrure par laquelle le virus infecte les lymphocytes CD4 du sang. Deux greffes consécutives permettent à Timothy Brown de se débarrasser complètement du virus. « Des biopsies lombaires, ganglionnaires et du côlon ont été envoyées à huit laboratoires différents dans le monde et ceux-ci ont confirmé officiellement que le virus n’est plus là. Le patient est donc guéri », précise le Dr Jean-Pierre Routy, du département d’hématologie au Centre universitaire de santé McGill, avant de rappeler que c’est en décembre 2012 que parut dans la revue Blood un article scientifique confirmant que la guérison était désormais possible chez l’humain.
Le cas de Timothy Brown a insufflé une grande motivation au sein de la communauté scientifique, même si l’on sait que le traitement qu’il a subi n’est pas la solution pour les 34 millions de malades dans le monde, car il n’y aurait pas assez de donneurs et la thérapie est mortelle dans 5 à 10 % des cas.










