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    #chroniquefd - La modernité expliquée à sa mère (1)

    Voici la première d'une série de chroniques sporadiques qui vont aborder le thème de la modernité en l'expliquant à ceux qui peinent à y entrer.

    L'histoire est vraie et a été vécue un jour, au milieu des années 90, dans un minuscule laboratoire informatique d'une université montréalaise. Les personnages? Deux jeunes et deux ordinateurs Macintosh Plus sur le point d'être mis en réseau. Le but visé? Faire passer un message de quelques lignes d'une machine à une autre par un réseau Internet alors naissant.

    Excitation, fébrilité et impression de partager un fragment de modernité. «On va pouvoir se parler avec nos Mac», dira l'un. «Oui, mais pourquoi? Dans ce labo grand comme un placard à balais, on a juste à se parler», va répondre l'autre. L'absurde de l'échange fera sourire. Et restera, du coup, gravé...

    Communiquer de manière ludique par ordinateur interposé alors qu'on est dans la même pièce: l'idée avait effectivement tout pour être saugrenue. Mais cela ne semble plus être le cas en 2012 où, finalement, loin d'avoir été emporté par le poids du grotesque, le projet semble avoir trouvé un terrain propice à son expansion. Surtout chez les jeunes.

    L'étude du Pew Research Center sur les adolescents, les téléphones dits intelligents et les textos aux États-Unis, dévoilée il y a quelques jours, donne la pleine mesure du phénomène. Sans surprise, on y apprend que les jeunes produisent désormais entre 50 et 100 textos chaque jour, soit près de 35 000 par année. Le célèbre «T'es où?» est comptabilisé plusieurs fois.

    Multiplier les échanges par textos

    On y apprend également que l'échange de ces messages, en s'intensifiant, se joue à des endroits pour le moins étonnants: alors que l'ado est dans une salle de classe en train de suivre un cours, mais aussi quand il se trouve dans la même pièce, physiquement s'entend, que son interlocuteur. Et ce, sans que cela le fasse sourciller.

    Vue de loin et même de côté, la pratique semble curieuse: pourquoi multiplier à ce point les échanges par textos? Et surtout, pourquoi le faire parfois avec des gens situés dans le même espace physique que nous? Un pas, une parole suffisent pour entrer en communication, comme au temps où les Beatles faisaient hurler les jeunes filles, où Perrette distribuait encore ses pintes de lait aux portes et où la communication à distance passait par le téléphone. Quand il y en avait un dans la maison.

    Mais les temps ont changé et, désormais, loin d'être cantonné à un rôle d'objet pour communiquer, le téléphone cellulaire tout comme son cousin à écran tactile, qui prétend révolutionner notre rapport au monde, sont devenus des marqueurs d'une nouvelle socialisation, mais également des objets incontournables qui donnent de la contenance et de la valeur quand on les tient dans nos mains. Un peu comme le faisait la cigarette, à un autre moment de l'histoire humaine, dans les cours de récréation et sur les bancs de parc.

    À une époque de la vie — l'adolescence — où les bras poussent aussi vite que l'acné, où la voix mue et où l'identité n'est pas totalement cristallisée, le geste indiquant qu'on envoie un texto serait donc en train de devenir le nouveau tabac des jeunes, ce truc qui donne du corps à celui ou celle qui en cherche, qui distingue les cool de ceux qui ne le sont pas, et auquel on finit par ne plus pouvoir résister.

    Le rapport à la chose peut devenir maladif, poussé aussi par une époque qui incite à se mettre en scène chaque jour dans les mondes numériques pour affirmer qu'on existe. La pression est forte. Cette existence se construit d'ailleurs par l'entremise d'une communication de plus en plus aseptisée et superficielle que les textos et leurs contraintes d'espace alimentent très bien. C'est idéal pour dire peu, mais tout, pour paraître plutôt qu'être. Et tout le monde semble s'en satisfaire.

    Dans ce monde idéal, la conversation bien réelle, avec ses excès parfois d'émotion dans les yeux, cette lassitude qui peut s'inscrire dans la tonalité d'une voix, cette colère qu'un rictus peut trahir, est de moins en moins bien perçue. Aujourd'hui, il y a obligation sociale et numérique de respirer le bonheur, le consensus, la perfection, le succès, l'harmonie, chaque seconde... et surtout d'en faire part à la terre entière, un tweet, un texto, un message Facebook à la fois, même si la personne à qui s'adresse ce message est en face de nous.

    Les masques des Japonais

    C'est amusant? Un peu. Et ce n'est pas sans rappeler le rapport trouble qu'entretiennent aujourd'hui les Japonais avec leurs masques chirurgicaux qu'un grand nombre portent en permanence, dans la rue, au travail et même durant leurs activités sociales. Symbole fort, ce bout de tissu posé sur la bouche et le nez répond à un besoin culturel de limiter son exposition à la pollution et aux virus et la transmission de bactéries à d'autres quand on est malade.

    En 2002, le chercheur américain Dov Cohen a également découvert que ce masque s'incrustait de plus en plus dans une frange de la population pour une autre raison: dans une société où la différence ne doit pas s'exhiber hors du cadre très privé et où l'angoisse première est d'avoir l'air fou en public, ce masque permet aussi de se soustraire au jugement des autres, estime-t-il. Bref, de se cacher derrière. Et, bien sûr, l'analyse a désormais tout pour entrer dans un texto.

    ***

    Sur twitter: @FabienDeglise
     
     
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