Des pirates informatiques au service du public
L'«hacktivisme» prend ses distances des terroristes numériques et se pose en gardien de la démocratie
Photo : Source Internet
Des chiffres et des lettres à décoder. Ce casse-tête cryptographique, mis discrètement en ligne par les services secrets britanniques, vise à dénicher les meilleurs pirates informatiques pour les mettre au service de Sa Majesté.
À retenir
Il se passe une chose étrange en ce moment sur le Web. Depuis quelques jours, un casse-tête cryptographique a fait son apparition, discrètement, dans un recoin du cyberespace (canyoucrackit.co.uk). La grille codée, composée de séries de lettres et chiffres, est accompagnée d'une simple question en anglais: «can you crack it?» (Pouvez-vous décoder ça?). Un espace pour la réponse est prévu. Le défi est en ligne jusqu'à dimanche à 23h59. Pas une seconde de plus.
Campagne de marketing audacieuse? Jeu en ligne pour comptables et actuaires en quête de procrastination? Que non! L'exercice, formé de 160 codes alphanumériques, est plutôt un appât à pirates informatiques placé dans le cyberespace il y a quelques semaines par... les services secrets britanniques, a rapporté au début du mois le New York Times dans ses pages.
Et leurs intentions, pour une fois, ne sont pas voilées: dénicher ainsi les meilleurs hackers du monde, ces pirates informatiques qui agissent généralement sans intention de nuire, histoire de les mettre au service de Sa Majesté dans des opérations d'espionnage et de contre-espionnage qui se jouent désormais, de plus en plus, dans le champ numérique de la condition humaine.
«C'est amusant, mais ce n'est pas étonnant», lance à l'autre bout du fil Frédéric Bardeau, coauteur du bouquin Anonymous (éditions FYP), sorte de sociologie du Mouvement des anonymes, ces pirates informatiques qui mettent leur talent pour la défense de causes politiques ou sociales, en général, et en dérapant de temps en temps. «L'Internet est devenu massif et déterminant, politiquement, médiatiquement, économiquement, diplomatiquement... Dans ce contexte, la compétence informatique [y compris celle qui va dans les extrêmes techniques] se retrouve valorisée au maximum. Et le phénomène va aller en s'accentuant»... donnant du coup un autre visage aux pirates informatiques, dont un nombre grandissant veulent aujourd'hui mettre les codes binaires au service du public.
Exit la propagation de virus informatiques dans le but de porter préjudice à un État, une entreprise ou une personne. Exit aussi les intrusions dans des systèmes pour voler de l'argent, dérober des plans ou salir une réputation. Le piratage informatique à valeur sociale, l'«hacktivisme» comme on dit parfois, prend ses distances des terroristes numériques du Web et se pose même en gardien et en architecte d'une nouvelle démocratie, moderne et en réseau.
«Il y a toujours eu des hackers qui ont fait de la politique, dit M. Bardeau. Mais là, on les voit de plus en plus se rapprocher de mouvements sociaux, comme les indignés du mouvement Occupy récemment. Ils se renforcent, s'internationalisent et ils s'organisent. Et c'est peut-être ce qui est différent.»
Pirate contre tyran
En septembre dernier, un groupe baptisé Telecomix, en provenance de la Suède, en a fait une démonstration éloquente en lançant une opération massive de piratage baptisée #OpSyria. Le but? Refaçonner le réseau Internet de la Syrie, contrôlé par le dictateur Bachar al-Assad, pour en faire un réseau libre et sécurisé et permettre du coup à l'opposition d'y prendre la parole et de la diffuser. Des codes alphanumériques ont été mis à contribution dans ce projet. Tout comme des relais placés à l'extérieur du pays pour naviguer sans crainte de représailles du tyran et de son régime. Dans les mois précédents, des attaques similaires avaient été menées en Égypte et en Tunisie. Pour les mêmes raisons.
Les desseins sociorévolutionnaires des pirates informatiques portant le chapeau blanc — une image pour les distinguer des «chapeaux noirs», dont le génie informatique est mis au service du mal — sortent bien sûr des frontières de pays sous dictature et trouvent même un écho dans les démocraties saines, comme le Canada, où ces hackers attisent depuis quelques années le débat sur le principe de «gouvernement ouvert». Selon eux, la technologie doit servir aujourd'hui à mettre une plus grande transparence dans chaque fragment de l'administration publique, et ce, afin de lutter contre la corruption, de promouvoir la participation civique et de refonder la démocratie.
Leur idée d'ouverture fait son chemin. Et sous la pression de ces groupes de programmeurs engagés, de ces pirates indignés, plusieurs administrations — dont celle de Barack Obama —, mais aussi plusieurs municipalités, comme Montréal, commencent à adopter des politiques de libération de leurs données numériques afin de permettre à ces hackers de s'en servir comme matière première pour créer des outils visant à faciliter la vie des citoyens ou encore stimuler l'engagement social et politique.
Solidarité numérique
L'obtention de ces données par des voies légales est d'ailleurs au coeur de la démarche de ces hackers, qui s'évitent ainsi d'y accéder par des chemins non officiels. Elle alimente aussi depuis quelques mois des «hackathons», ces rencontres de gentils pirates qui pendant une journée cherchent à développer de nouveaux outils de communication ou d'information à l'attention du public, sur la base de fichiers numériques que les administrations leur fournissent. Un événement de ce genre a été tenu à Québec début novembre. Demain, Montréal va en accueillir un pour poursuivre le développement de quelques applications imaginées lors d'un «hackathon» précédent, comme des applications pour être informé en temps réel des niveaux de pollution dans la ville, traquer les terrains contaminés ou suivre à la trace les élus fédéraux. En gros.
L'événement va être couru par le génie informatique local, dont quelques éléments, aux jours et aux nuits éclairés par des écrans, pourraient bien être en mesure de trouver la réponse au casse-tête cryptographique mis en ligne par les services secrets britanniques.
Actuellement, rapporte le New York Times, 50 personnes dans le monde auraient réussi à déjouer cette nébuleuse alphanumérique, accédant du coup à une page de félicitations. À l'intérieur, un message sans équivoque qui leur demande de «se servir de leur talent et de leur ingéniosité pour combattre le terrorisme et la cyberterreur» en devenant un élément de l'agence du renseignement britannique. 35 postes sont à pourvoir d'ici ce printemps. Et comme à l'époque de Kim Philby, mais avec désormais d'autres moyens, il est possible que les services secrets de Sa Majesté réussissent, eux, avec ce casse-tête à faire changer de camp à un ou deux pirates informatiques. Qui sait.
Campagne de marketing audacieuse? Jeu en ligne pour comptables et actuaires en quête de procrastination? Que non! L'exercice, formé de 160 codes alphanumériques, est plutôt un appât à pirates informatiques placé dans le cyberespace il y a quelques semaines par... les services secrets britanniques, a rapporté au début du mois le New York Times dans ses pages.
Et leurs intentions, pour une fois, ne sont pas voilées: dénicher ainsi les meilleurs hackers du monde, ces pirates informatiques qui agissent généralement sans intention de nuire, histoire de les mettre au service de Sa Majesté dans des opérations d'espionnage et de contre-espionnage qui se jouent désormais, de plus en plus, dans le champ numérique de la condition humaine.
«C'est amusant, mais ce n'est pas étonnant», lance à l'autre bout du fil Frédéric Bardeau, coauteur du bouquin Anonymous (éditions FYP), sorte de sociologie du Mouvement des anonymes, ces pirates informatiques qui mettent leur talent pour la défense de causes politiques ou sociales, en général, et en dérapant de temps en temps. «L'Internet est devenu massif et déterminant, politiquement, médiatiquement, économiquement, diplomatiquement... Dans ce contexte, la compétence informatique [y compris celle qui va dans les extrêmes techniques] se retrouve valorisée au maximum. Et le phénomène va aller en s'accentuant»... donnant du coup un autre visage aux pirates informatiques, dont un nombre grandissant veulent aujourd'hui mettre les codes binaires au service du public.
Exit la propagation de virus informatiques dans le but de porter préjudice à un État, une entreprise ou une personne. Exit aussi les intrusions dans des systèmes pour voler de l'argent, dérober des plans ou salir une réputation. Le piratage informatique à valeur sociale, l'«hacktivisme» comme on dit parfois, prend ses distances des terroristes numériques du Web et se pose même en gardien et en architecte d'une nouvelle démocratie, moderne et en réseau.
«Il y a toujours eu des hackers qui ont fait de la politique, dit M. Bardeau. Mais là, on les voit de plus en plus se rapprocher de mouvements sociaux, comme les indignés du mouvement Occupy récemment. Ils se renforcent, s'internationalisent et ils s'organisent. Et c'est peut-être ce qui est différent.»
Pirate contre tyran
En septembre dernier, un groupe baptisé Telecomix, en provenance de la Suède, en a fait une démonstration éloquente en lançant une opération massive de piratage baptisée #OpSyria. Le but? Refaçonner le réseau Internet de la Syrie, contrôlé par le dictateur Bachar al-Assad, pour en faire un réseau libre et sécurisé et permettre du coup à l'opposition d'y prendre la parole et de la diffuser. Des codes alphanumériques ont été mis à contribution dans ce projet. Tout comme des relais placés à l'extérieur du pays pour naviguer sans crainte de représailles du tyran et de son régime. Dans les mois précédents, des attaques similaires avaient été menées en Égypte et en Tunisie. Pour les mêmes raisons.
Les desseins sociorévolutionnaires des pirates informatiques portant le chapeau blanc — une image pour les distinguer des «chapeaux noirs», dont le génie informatique est mis au service du mal — sortent bien sûr des frontières de pays sous dictature et trouvent même un écho dans les démocraties saines, comme le Canada, où ces hackers attisent depuis quelques années le débat sur le principe de «gouvernement ouvert». Selon eux, la technologie doit servir aujourd'hui à mettre une plus grande transparence dans chaque fragment de l'administration publique, et ce, afin de lutter contre la corruption, de promouvoir la participation civique et de refonder la démocratie.
Leur idée d'ouverture fait son chemin. Et sous la pression de ces groupes de programmeurs engagés, de ces pirates indignés, plusieurs administrations — dont celle de Barack Obama —, mais aussi plusieurs municipalités, comme Montréal, commencent à adopter des politiques de libération de leurs données numériques afin de permettre à ces hackers de s'en servir comme matière première pour créer des outils visant à faciliter la vie des citoyens ou encore stimuler l'engagement social et politique.
Solidarité numérique
L'obtention de ces données par des voies légales est d'ailleurs au coeur de la démarche de ces hackers, qui s'évitent ainsi d'y accéder par des chemins non officiels. Elle alimente aussi depuis quelques mois des «hackathons», ces rencontres de gentils pirates qui pendant une journée cherchent à développer de nouveaux outils de communication ou d'information à l'attention du public, sur la base de fichiers numériques que les administrations leur fournissent. Un événement de ce genre a été tenu à Québec début novembre. Demain, Montréal va en accueillir un pour poursuivre le développement de quelques applications imaginées lors d'un «hackathon» précédent, comme des applications pour être informé en temps réel des niveaux de pollution dans la ville, traquer les terrains contaminés ou suivre à la trace les élus fédéraux. En gros.
L'événement va être couru par le génie informatique local, dont quelques éléments, aux jours et aux nuits éclairés par des écrans, pourraient bien être en mesure de trouver la réponse au casse-tête cryptographique mis en ligne par les services secrets britanniques.
Actuellement, rapporte le New York Times, 50 personnes dans le monde auraient réussi à déjouer cette nébuleuse alphanumérique, accédant du coup à une page de félicitations. À l'intérieur, un message sans équivoque qui leur demande de «se servir de leur talent et de leur ingéniosité pour combattre le terrorisme et la cyberterreur» en devenant un élément de l'agence du renseignement britannique. 35 postes sont à pourvoir d'ici ce printemps. Et comme à l'époque de Kim Philby, mais avec désormais d'autres moyens, il est possible que les services secrets de Sa Majesté réussissent, eux, avec ce casse-tête à faire changer de camp à un ou deux pirates informatiques. Qui sait.
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