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    Une langue qui s'étiole, 140 caractères à la fois

    Le langage s’érode, et ce serait la faute des réseaux sociaux avec tous ces longs mots régis par les 140 caractères qui ne semblent pas vouloir résister à l’instantanéité, à l’ubiquité, à la concision et à la rapidité du présent.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le langage s’érode, et ce serait la faute des réseaux sociaux avec tous ces longs mots régis par les 140 caractères qui ne semblent pas vouloir résister à l’instantanéité, à l’ubiquité, à la concision et à la rapidité du présent.
    C'est le débat récurrent qui colle depuis toujours à la peau de la modernité: les outils de communication actuels seraient-ils en train de mettre en péril la qualité de la langue qu'on parle et surtout de celle qu'on écrit?

    La question est claire. La réponse, elle, est assez floue pour donner de la réminiscence à ce questionnement sans fin et surtout permettre à l'acteur et réalisateur britannique Ralph Fiennes de remettre sur le feu le chaudron de cette polémique technolinguistique, il y a quelques jours à peine.

    C'était à l'occasion du Festival du film de Londres — une institution vieille de 55 ans tenue par le British Film Institute (BFI). Fiennes dénonçait, dans les pages du quotidien anglais The Telegraph, un étiolement de la langue anglaise induite par la multiplication des échanges sociaux en format numérique, mais aussi par un monde «de phrases tronquées et de petites phrases» dont les frontières ont été tracées, entre autres, par le site de microclavardage Twitter.

    Pour lui, le langage «s'érode». Ça s'entend et ça se lit. «Notre expressivité et notre habileté avec certains mots s'estompent de telle manière qu'une phrase avec plus d'une proposition et un mot avec plus de deux syllabes sont désormais un problème pour nous», écrit-il en soulignant au passage la difficulté avec laquelle les aspirants acteurs se frottent aujourd'hui à la «densité des textes de Shakespeare». La faute des réseaux sociaux, estime l'artiste, attristé par tous ces longs mots et cette grammaire d'un autre temps qui ne semblent pas vouloir résister à l'instantanéité, à l'ubiquité, à la concision et à la rapidité du présent.

    La sphère francophone

    Le reproche n'est pas nouveau. Il peut aussi être facilement transposé dans d'autres zones linguistiques comme la sphère francophone, où, selon la logique du Spider de Cronenberg, les outils de communication et les tics langagiers qui découlent de leur usage malmèneraient la biodiversité de langue en encourageant l'utilisation de mots courts aux dépens des plus longs.

    Et tant pis pour la nuance, la précision et, pourquoi pas, la poésie.

    Il suffit en effet de se promener dans la face francophone de Twitter pendant quelques minutes pour prendre un peu la mesure du phénomène d'étiolement. En ces lieux où la pensée s'exprime sur le vif dans un format contraint de 140 caractères, forcément les concepts dépassant plus de deux syllabes, comme le souligne Fiennes, ont rarement droit de cité.

    Le terreau est fertile pour le verbe «dire», préféré aux plus complexes «exprimer», «formuler», «murmurer», «dévoiler», «affirmer» ou «divaguer», qui peinent à trouver leur place dans si peu d'espace. Même chose pour les «extraordinaire», «transcendant», «délicat», «excellent», «remarquable», «convenable», «honorable», qui souvent se résument à «bon» ou encore «très bon».

    Ainsi, les idées vaporeuses deviennent weird. Les projets consensuels perdent un peu de leur texture dans un cool et le consciencieux, avec ses 13 caractères, finit toujours en bien, sous la pression d'une case préformatée qui laisse passer l'essentiel, oui, qui marque les esprits par la concision qu'elle impose, re-oui, mais qui le fait un peu au mépris de la biodiversité des lexiques.

    Des exceptions confirment la règle

    L'appauvrissement est en marche et vient aussi avec ses résistants, comme Jean-Yves Fréchette et Jean-Michel Le Blanc, qui, depuis quelques années, cherchent à donner corps à la twittérature, un croisement entre Twitter et la littérature. Ces jeux de mots en ligne cherchent à démontrer à la face du monde que le message dans ce médium peut parfois sortir de son anémie numérique. À condition de s'en donner la peine.

    Morceau choisi: «La nuit se lève sur la nuit disloquée. Elle n'enlumine plus la voracité des monstres qui gouvernent le monde. Elle attend la fin du sablier», peut-on lire dans Tweet rebelle, une version papier de la création en ligne de M. Fréchette (@pierrepaulpleau pour les intimes) que la maison d'édition L'instant même vient de publier. Le compte des mille et un tweets, de Jean-Michel Leblanc (@Centquarante), a également été lancé le même jour.

    Sur le web, le père du tweet lyrique mentionné ci-haut s'insurge contre les oiseaux de mauvais augure qui prétendent que la technologie fait de nous des humains branchés moins riches en mots. Mais il reconnaît toutefois qu'il faut généralement prendre son temps pour abuser de la diversité de sa langue et introduire dans ses gazouillis des «disgracieuse» plutôt que «laide» ou encore des «traumatisme» au lieu de «choc». Du temps qui s'avère toutefois une denrée bien rare dans une époque en accélération où désormais, l'internaute peut jongler avec des communications dans trois réseaux sociaux différents, en format mobile ou pas, tout en tenant les rênes de sa vie professionnelle et familiale. En gros.

    Des mots à sauver

    Le constat est cruel, mais abdication n'est pas nécessairement un mot de 10 caractères à encourager dans les circonstances. Idée d'action? Il y a quelques jours, la Société Radio-Canada a invité ses auditeurs à relever le défi de la twittérature en leur demandant de produire des micromessages dans lesquels le mot-clic (ce que les anglos appellent hashtag) #temps devait trouver sa place.

    L'idée a donné des assemblages de caractères — pas plus de 140 — pour le moins savoureux révélant que l'abonné de Twitter peut mettre de la bonne volonté linguistique dans ses échanges quand on lui propose des sources d'inspiration. Le mot-clic en faisait office.

    Pourquoi donc ne pas établir en ligne une base de données de mots longs à sauver de la disparition numérique et dans laquelle l'internaute pourrait parfois puiser pour stimuler la biodiversité de sa langue? On fait bien ça pour les semences de tomates...

    Dans cette banque de mots à préserver, on pourrait d'ailleurs commencer par faire entrer «pluralité» ou «hétérogène», pour mieux les lustrer, tout comme «monotonie» et «uniformité», pour mieux les affronter.

    Pourquoi pas.

    ***

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