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    Technologie: À propos du journalisme citoyen

    Fondamentalement engagé, ce type de journalisme peut servir de contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l'industrie des communications

    Trop souvent, dans les réflexions tenues sur la Toile à propos des carnets Web, se trouvent évacués les grands enjeux relatifs à cette nouvelle évolution du Web qui a permis la naissance d'un nouveau type de journalisme, le journalisme citoyen. Ce journalisme citoyen, de nature fondamentalement engagé, peut servir de contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l'industrie des communications. D'ailleurs, ne nous leurrons pas; c'est en partie à cause d'une certaine crise de confiance envers les médias que plusieurs internautes ressentent le besoin de s'engager et de prendre la plume pour publier leurs réflexions pour le bénéfice du plus grand nombre.

    Au cours de la dernière année, plusieurs événements ont tranquillement érodé la confiance des citoyens envers les médias traditionnels: la crise qu'a connue la rédaction du New York Times, le «départ» de Russell Mills de l'Ottawa Citizen pour avoir enfreint les politiques de la famille Asper, l'absence de recul et de sens critique des médias américains lors de la guerre en Irak, la politique de convergence de Quebecor et un certain dérapage médiatique entourant l'émission Star Académie, etc. Même si pour certains, ce ne sont là que les soubresauts normaux d'une industrie en pleine évolution, un fait n'en demeure pas moins: le lecteur, auditeur, téléspectateur ou internaute affiche un cynisme de plus en plus exacerbé à l'égard de cette industrie.

    Car, pour ceux qui en douteraient encore, il s'agit bien d'une industrie, avec des dirigeants beaucoup plus concernés par des objectifs de rentabilité et les dividendes versés aux actionnaires que par l'impartialité de l'information et de l'indépendance de ses artisans. Avouons-le, nous sommes plutôt loin de l'époque glorieuse d'un Arthur Sulzberger beaucoup plus préoccupé par la qualité de l'information et de l'autonomie de ses journalistes, que de la rentabilité de sa propre société éditrice, la New York Times Company.

    Pour la radio et la télévision publique, cette crise de confiance du citoyen envers l'industrie de l'information est une occasion incroyable de mettre en valeur son impartialité devant les diktats auxquels sont soumis les grands groupes privés de communication: cotes d'écoute, tirages, augmentation des revenus publicitaires, etc. Pour les dirigeants de tous les services publics de par le monde (Radio-Canada, BBC, PBS et autres), cette crise est une occasion unique pour afficher leur différence. Et rapidement.

    Cependant, en attendant que le service public ne saisisse cette occasion et qu'il transfère cette différence sur la Toile, le citoyen — Monsieur Joe Public — constatant les dérives des médias privés auxquels il accorde traditionnellement sa confiance, est susceptible de porter une attention accrue à l'émergence d'un phénomène dont l'ampleur ne se dément pas. Et c'est une des raisons derrière l'émergence d'un nouveau journalisme, un journalisme plus engagé, moins orienté et plus ouvert favorisant ainsi une bidirectionnalité: le journalisme citoyen. Et la multiplication de carnets Web.

    Crise de confiance

    Mais cette crise de confiance est-elle réelle? Pour Pierre C. Bélanger, professeur au département de communication de l'Université d'Ottawa, «il y a effectivement un malaise dans la relation qu'entretient le citoyen avec les médias. C'est très sain pour la démocratie quand on observe que des lumières rouges s'allument ici et là. Cela démontre que le citoyen n'est pas aussi inerte qu'on peut le croire.»

    Et cette crise de confiance est bien présente de l'autre côté de la frontière. Trois journalistes américains, Dan Gillmor chroniqueur émérite au SanJose MercuryNews, Doc Searls, journaliste et co-auteur du Cluetrain Manifesto et JD Lasica, rédacteur au Online Journalism Review, constatent eux aussi que cette crise est bien palpable et, selon Gillmor, «celle-ci ira en s'amplifiant. En ce moment, le citoyen remet en question l'exactitude des faits rapportés et l'impartialité des médias». Pour Gillmor, l'industrie se doit donc de rehausser ses normes et de faire un meilleur travail.

    Doc Searls va beaucoup plus loin. «Je pense qu'il y a toujours eu des problèmes de crédibilité, et pas seulement avec Monsieur Joe Public. Ces crises résultent de ce nouvel écosystème journalistique créé par Internet.» Quoi qu'il en soit, un fossé existe (et s'agrandit constamment) entre ce que les médias rapportent et ce que le citoyen croit. Pour JD Lasica, «la multiplication des sources d'informations a soudainement fait prendre conscience au public que ce qu'ils lisent dans les journaux ou ce qu'ils voient à la télé ne reflète pas nécessairement leur propre réalité.»

    Et soudain, les blogues et le journalisme citoyen

    C'est probablement en réaction à cette crise de confiance que la dernière année a vu la Toile exploser sous l'afflux de ces nouveaux espaces de réflexion, de discussions et de publications que sont les carnet Web, connus aussi sous le nom de blogues. Pour Pierre C. Bélanger, «sur le plan social, les blogues sont une évolution naturelle de la technologie. Autrefois, l'information était la chasse gardée des professionnels de l'information que sont les journalistes. Or aujourd'hui, la masse dispose d'outils conviviaux leur permettant de jouer le rôle de journaliste... ou de relayeur». Un rôle de relayeur que Bélanger compare à celui de ces orateurs qui font depuis toujours les délices de ceux qui fréquentent Hyde Park, à Londres.

    «J'ai malheureusement peur que trop souvent, ce journalisme citoyen tombe dans un journalisme populiste et anecdotique. Comprenez-moi, je ne repousse pas du revers de la main ce qui se fait sur la Toile, bien au contraire. Je trouve bénéfique pour la profession l'émergence de ce journalisme citoyen. Mais que ce soit pour du journalisme traditionnel ou pour ce journalisme citoyen, j'ai toujours ce même réflexe: Qui me parle? Quelles sont ses sources? Sont-elles crédibles? Et aussi, quel est le filtre utilisé par l'éditeur de ce carnet? Après tout, nul ne peut nier que chaque média a son filtre, et que la même nouvelle peut être rapportée différemment, selon que l'on lise Les Affaires ou Recto-Verso. Quand je lis les Affaires, ou que je feuillette Recto-Verso, je connais la couleur de leur filtre.»

    Crédibilité, intégrité et anonymat

    En effet, si très souvent les billets postés sur un carnet Web sont du matériel brut qui ne passe pas entre les mains d'un chef de pupitre ou d'un éditeur, plusieurs carnets ont malgré tout un ensemble de filtres qui ne les empêchent pas d'avoir une crédibilité bien établie sur la Toile en plus d'être intègres.

    Pour JD Lasica, du Online Journalism Review, la majorité des blogueurs ne sont pas moins intègres que les journalistes. «Les blogueurs sont des passionnés qui désirent de manière totalement désintéressée partager leur passion. Ils ne le font pas pour l'argent. Or, c'est principalement le journalisme institutionnel qui est montré du doigt à propos d'histoires fabriquées, de conflits d'intérêts et de comportements qui sont contraires à l'éthique. Attention, les blogueurs ne sont pas tous honnêtes, mais les lecteurs qui fréquentent la blogosphère et les carnets Web sont prompts à rapporter les erreurs factuelles et à les dénoncer.»

    D'ailleurs, Dan Gillmor, sur son carnet Web, le déclare haut et fort et sans fausse gêne, «mes lecteurs en savent souvent plus que moi sur un sujet». C'est pourquoi il n'éprouve aucun malaise à demander à ceux-ci de l'aider à rédiger son prochain livre, Making the News, qui justement étudiera en détail l'émergence de ce nouveau journalisme et de son impact sur le journalisme traditionnel.

    Ce que fait aussi Doc Searls sur son carnet Web. «J'utilise régulièrement la fenêtre qui m'est offerte par mon carnet Web pour solliciter de mes lecteurs des informations sur un sujet en particulier. Une fois tous les faits connus, le carnet Web est aussi un outil privilégié pour redonner à la communauté sous forme de synthèse ce qu'elle m'a procuré en premier.»

    Et Searls de vanter aussi le pouvoir de la communauté à constamment valider les affirmations de l'un et de l'autre. «Les blogueurs font un excellent boulot de vérification de l'information publiée par un éditeur de carnet Web. Les meilleurs se font même un devoir de ne pas publier une information ou une nouvelle sur leur carnet à moins d'être totalement sûrs de leurs sources. En cas de doute, ceux-ci n'hésitent pas à mettre leurs lecteurs en garde.»

    Quid de l'anonymat alors? Pour JD Lasica, la réponse est fort simple: «je ne lis pas les carnets Web anonymes, et je ne comprends pas ceux qui le font. La première chose que je fais lorsque je me promène sur la Toile et que je lis un nouveau carnet, c'est de rechercher l'identité de la personne et "ses lettres de créances". Comment faire confiance aux propos publiés sur un carnet lorsqu'on ne sait pas à qui l'on a affaire. Ce qui ne veut pas dire que seuls les professionnels de l'information sont crédibles. Mais à tout le moins, j'exige de savoir qui me parle.»

    Dan Gillmor, lui, ne fait confiance à aucun carnet anonyme. Purement et simplement. Mais Doc Searls est beaucoup plus nuancé dans ses propos. «Je préfère lorsqu'un blogueur se présente clairement. Personnellement, je n'aime pas les carnets Web anonymes. Cependant, je lis certains carnets dont l'auteur préfère garder l'anonymat ou encore qui sont publiés sous un pseudonyme. Je trouve que leurs auteurs se mettent en position en position défavorable. Mais c'est à eux de juger si l'anonymat est un avantage.»

    Un code de déontologie du blogueur serait-il la solution? Plusieurs se sont essayés à en rédiger un, mais force est de constater que personne n'y adhère vraiment. Des mécanismes pourraient-ils être implantés pour permettre à la communauté de juger de la crédibilité et de l'intégrité de l'ensemble des carnets Web de la blogosphère? Cette communauté réussit-elle, par son propre poids, à s'autoréguler?

    La semaine prochaine, nous aborderons les aspects sociaux, légaux, éthiques et d'autorégulation du journalisme citoyen, mais surtout, nous verrons comment celui-ci peut cohabiter en harmonie avec le journalisme traditionnel. Nous examinerons comment les deux milieux peuvent tirer parti l'un de l'autre de cette coexistence. De plus, la totalité des échanges entre les personnes interviewées (plus de 30 pages de réflexion et d'échange) sera disponible sur mon carnet Web la semaine prochaine, à la suite de la publication de la seconde partie.

    mdumais@ledevoir.com
     
     
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