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    Prix Wilder-Penfield - Et la patience porte fruit

    «Il faut laisser aux scientifiques une liberté de pensée»

    12 novembre 2011 |Claude Lafleur | Science et technologie
    Nabil Seidah, directeur du Laboratoire de biochimie neuroendocrinienne de l’Institut de recherches cliniques de Montréal<br />
    Photo: Rémy Boily Nabil Seidah, directeur du Laboratoire de biochimie neuroendocrinienne de l’Institut de recherches cliniques de Montréal
    Dès sa plus tendre enfance, Nabil Seidah rêvait de découvrir comment fonctionne le cerveau. Or voilà qu'à présent il dirige une équipe de chercheurs qui met au point une série de médicaments qui pourraient un jour traiter des problèmes de santé aussi variés que le mauvais cholestérol, l'anxiété, le cancer et les maladies cardiaques. Pour ses travaux et découvertes, le directeur du Laboratoire de biochimie neuroendocrinienne de l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) a reçu le prix Wilder-Penfield.

    «Pour moi, il est une force de la nature impressionnante avec un des cerveaux les plus rapides, incisifs et créateurs qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma carrière scientifique, rapporte Jean Davignon, chercheur émérite à l'IRCM. En plus d'être une véritable encyclopédie ambulante, cet être dynamique, motivé par les défis, éloquent et pragmatique, est incessamment centré sur les mécanismes physiopathologiques. Il est plutôt difficile à suivre. C'est un gentilhomme et un savant avec qui j'ai beaucoup aimé travailler.»

    Du Caire à Montréal

    «J'ai vraiment commencé à m'intéresser aux sciences lorsque j'avais cinq ans, raconte Nabil Seidah. J'habitais alors chez ma grand-mère, en banlieue du Caire. Elle avait une collection de Larousse médicaux illustrés dans lesquels on présentait différentes maladies et pathologies humaines. Ça m'a fasciné! À sept ans, j'avais une grand-mère qui était schizophrène — même si, dans ce temps-là, on ne savait pas qu'il s'agissait de cela. Ça m'a beaucoup ébranlé. Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai décidé de faire quelque chose pour elle, que je chercherais à comprendre le fonctionnement du cerveau.»

    Le jeune Seidah entreprend donc des études qui le mènent, en 1969, à entreprendre un doctorat à l'Université Georgetown, à Washington D.C.. C'était l'époque de la guerre du Vietnam, rappelle-t-il, ce qui m'a plongé dans une grande agitation; dans les rues, on marchait contre l'utilisation du napalm au Vietnam. Eh oui, comme tout le monde, je suis descendu dans les rues...»

    Son doctorat en poche, en 1973, il décide de s'installer à Montréal, plutôt que de retourner dans son pays, alors en guerre contre Israël. «Pourquoi Montréal? pose-t-il. Parce que d'abord ma langue maternelle est le français et que ma soeur et deux de mes frères s'y trouvaient déjà.» Le jeune chercheur se joint alors à l'équipe du Dr Michel Chrétien, qui venait d'ouvrir un laboratoire d'endocrinologie à l'Institut de recherches cliniques de Montréal.

    14 ans... avant de trouver!


    «J'ai tout appris avec le Dr Chrétien, dit-il. Nous cherchions à comprendre comment le cerveau communique avec les différents organes. Cela nous a finalement menés à découvrir, en 1976, la bêta-endorphine, ce qui nous a catapultés sur la scène mondiale.»

    «Mais nous voulions comprendre comment les hormones étaient construites. Et ç'a été long — 14 ans! — avant de finalement réussir à percer ce mystère. En 1990, on a découvert les deux premières enzymes, PC1 et PC2, les plus importantes pour fabriquer certaines des hormones.» Puis, durant la décennie suivante, son équipe identifie les sept autres membres de la famille. En particulier, les deux derniers (PCSK8 et 9) sont directement liés à la synthèse et à la régulation du cholestérol. Depuis ce jour émergent de nouvelles applications à partir de ces molécules.

    Fort de ces découvertes, l'équipe de Nabil Seidah se consacre désormais à la conception d'un médicament destiné à contrôler le cholestérol. «On a déjà mis au point ce médicament et il s'agit maintenant de le tester pour s'assurer qu'il n'y a pas de toxicité, précise le chercheur. C'est un long processus, puisqu'il faut tout vérifier afin de s'assurer qu'il n'y a pas d'effets secondaires. On en est là.»

    Si tout va bien, il espère que ce médicament sera disponible d'ici une dizaine d'années — le temps de réaliser tous les essais cliniques et d'obtenir les diverses approbations gouvernementales. «Pour le moment, tout va bien, indique le chercheur, puisque les patients se portent bien. Il faut cependant encore réaliser les phases 3 et 4 des essais cliniques, mais je crois qu'on est en très bonne voie...»

    En outre, son équipe continue à étudier les autres membres de la famille des PC. «Certains jouent un rôle dans le comportement de la mémoire ou sur l'anxiété, illustre le chercheur. Nous pourrions donc parvenir à obtenir de nouveaux médicaments...»

    Tuer la recherche fondamentale?

    En près de quarante ans de carrière, Nabil Seidah observe que la recherche scientifique a bien changé, à tel point que le cheminement qu'il a réalisé ne serait peut-être plus possible aujourd'hui. «Je reviens d'un congrès aux États-Unis, dit-il, et tout le monde se pose une question: est-on en train de "tuer" la recherche fondamentale au profit de la recherche appliquée?»

    Nombre de chercheurs, rapporte-t-il, s'inquiètent de ce que nos dirigeants politiques, les organismes subventionnaires et, plus globalement, la société en général exigent de plus en plus que la recherche scientifique donne des résultats concrets. On laisse par conséquent moins de liberté aux chercheurs pour qu'ils explorent des avenues moins proches des applications.

    «Il faut que nos gouvernements nous soutiennent dans nos recherches fondamentales, et pas juste pour la recherche appliquée, insiste M. Seidah. Par exemple, dans mon cas, au départ, mes travaux n'étaient pas orientés vers le traitement du cholestérol... Et je crois qu'il faut laisser aux scientifiques une liberté de pensée qui peut nous mener dans des directions inattendues. C'est important que l'on comprenne cela.»

    Selon lui, les exigences imposées aux chercheurs ont beaucoup changé depuis les années 1980. «J'ai eu la chance d'être subventionné depuis toujours par les gouvernements, dit-il, et de bénéficier de collaborateurs extraordinaires, car la recherche, ça se fait toujours en équipe. Toutefois, il est possible que si, aujourd'hui, c'était à recommencer, je ne parvienne peut-être pas à faire les mêmes découvertes!»

    ***

    Collaborateur du Devoir












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