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Université Laval - «Nous investissons dans les menaces perçues plus que dans les menaces réelles»

Stéphane Leman-Langlois, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et cons-truction sociale du risque.<br />
Photo : Source: Université Laval Stéphane Leman-Langlois, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et cons-truction sociale du risque.
Une chaire de recherche étudie la «construction sociale du risque». Qu'il s'agisse de campagnes électorales axées sur la sécurité et s'adressant à des régions tranquilles sans criminalité ou presque, ou de voyageurs qui ont peur de prendre l'avion alors qu'ils utilisent leur automobile chaque jour, statistiquement beaucoup plus meurtrière, le constat est le même: il existe un décalage entre la perception des risques qui pèsent sur nous et les dangers que nous encourons réellement.

«Notre perception du risque, explique Stéphane Leman-Langlois, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque, est influencée par des facteurs politiques, historiques ou encore sociaux.» Cette chaire de recherche, créée en 2009 à l'Université Laval, a précisément pour objet le rapport entre la surveillance et la perception que nous avons du risque. Qu'il s'agisse de caméras de sécurité, de cybersurveillance, de surveillance policière ou de lutte antiterroriste, la chaire se penche sur «la manière dont nous identifions les risques et notre façon de les contrôler».

À ce titre, l'un des axes de recherche de la chaire est consacré au terrorisme et à l'arsenal sécuritaire mis en place après le 11-Septembre. «Un risque plus ou moins flou, mais qui justifie le déploiement de toute une panoplie de techniques et de stratégies de surveillance», nous dit le professeur de criminologie, également directeur de l'équipe de recherche sur le terrorisme et l'antiterrorisme (ERTA). La chaire se penche ainsi sur «la protection des infrastructures essentielles, les dépenses engagées et la façon dont nous avons transformé les lois vers une sécurité intensive». Un exemple: en février 2005, Christian Latreille a dévoilé la sécurité défaillante des installations d'Hydro-Québec. Or le site n'est, selon Stéphane Leman-Langlois, «pas du tout à risque», mais la cicatrice du 11-Septembre n'a pas manqué d'encourager la mobilisation immédiate de ressources financières pour protéger ces infrastructures. «Nous investissons dans les menaces perçues plus que dans les menaces réelles.»

Irrationnel!

Sachant cela, on conçoit aisément que la réaction des autorités après le 11-Septembre brille par son irrationalité. «La plupart des sommes engagées dans la lutte antiterroriste, environ 100 milliards de dollars, ont été grossièrement gaspillées. Rien de tout cela n'a amélioré notre sécurité.» Aux États-Unis, c'est encore pire: un Américain est plus susceptible de mourir frappé par la foudre que victime d'un attentat terroriste aux quatre coins de la planète. Or la facture que représente la lutte antiterroriste atteint les 3700 milliards de dollars.

Le même constat s'impose quant aux procédures de contrôle appliquées dans les aéroports: des «pelures d'oignon», selon le chercheur, qui tout au plus ne servent qu'à rendre le parcours plus difficile aux terroristes à force de multiplier des obstacles globalement inefficaces. «Mais ça sert beaucoup l'industrie», ironise-t-il, une industrie qui conçoit et vend ses différents gadgets parfois très coûteux, comme des scanneurs corporels, pourtant loin d'être infaillibles. «Souvent, les dépenses sont de nature à renforcer l'image de sécurité plus que la sécurité réelle.» En revanche, on peut considérer que deux éléments contribuent certainement, selon le chercheur, à accroître la sécurité: la fermeture des portes du cockpit et le changement d'attitude des passagers, plus vigilants et plus réfractaires à toute tentative de prise de contrôle.

Ces dépenses folles sont-elles pour autant injustifiées? «Les risques d'une attaque terroriste sont très faibles. Mais, malgré les faibles probabilités, les conséquences sont potentiellement graves. Il faut donc faire quelque chose. Mais nous devons nous interroger sur l'ampleur du risque encouru et sur les coûts nécessaires, pour débloquer des fonds selon des priorités.» Stéphane Leman-Langlois rappelle également que d'autres facteurs entrent en ligne de compte au moment de décider des sommes allouées à la lutte antiterroriste, comme l'image publique. «Il ne faut pas négliger l'importance de l'image: elle influence le commerce et les relations internationales. Si le Canada n'avait pas fait de dépenses visibles pour la lutte antiterroriste, les États-Unis auraient renforcé le contrôle aux frontières, et cela aurait nui au commerce transfrontalier.»

Danger: l'extrême droite

À l'avenir, la chaire compte se pencher sur un autre aspect du terrorisme qui ne bénéficie pas de la même émulation que celle déclenchée par les attentats du 11-Septembre: le terrorisme d'extrême droite. «Aujourd'hui, on ne s'en occupe pas. Aux États-Unis, il s'agit quasiment d'un sujet tabou: une directive, qui date de l'époque Bush, interdit d'utiliser les techniques d'analyse antiterroriste pour les groupes d'extrême droite. Et pourtant, l'activité de ces milices a décuplé depuis la campagne présidentielle d'Obama. Au Canada, des filiales de ces groupes existent, mais personne ne se penche là-dessus.»

Mais la surveillance ne se limite pas au terrorisme: les caméras de sécurité et la surveillance policière font aussi partie des objets de recherche de la chaire. Le Canada fait d'ailleurs bande à part parmi les pays occidentaux — l'Angleterre compte par exemple une caméra pour 14 habitants, contre 1 pour 10 000 au Canada. Est-on moins en sécurité au Canada? Pas du tout, selon le chercheur. «Les caméras sur la voie publique sont peu utiles et ont un impact quasi nul sur la prévention de la criminalité.» Une exception, cependant: dans les espaces fermés, comme les stationnements, les caméras parviennent à faire baisser les statistiques de criminalité jusqu'à près de zéro.

Danger: cybersurveillance

Et parmi les autres types de surveillance, beaucoup plus puissante, plus efficace et plus intrusive que n'importe quelle caméra de sécurité, et qui se fait à notre insu: la cybersurveillance. «Chaque jour, un nouveau pas et un nouveau développement sont faits dans la direction d'une sécurité accrue. La liberté de regarder ce qu'on veut diminue rapidement, puisqu'on ne peut plus naviguer sur Internet sans laisser de traces. Les fournisseurs d'accès sont amenés à garder dans des banques de données les sites qu'on a visités. Ce genre de surveillance, c'est du jamais vu», d'autant plus que nous effectuons de plus en plus de démarches par Internet dans notre vie quotidienne.

Alors, s'agirait-il enfin d'un outil de surveillance efficace pour une sécurité collective accrue? Même pas, nous déçoit le chercheur. «Pour l'instant, les banques de données sur les utilisateurs sont surtout destinées à des fins commerciales.» Et, concernant la criminalité, «le problème, c'est que ceux qui sont réellement dangereux et qui préparent des arnaques organisées sauront contourner tout cela, contrairement aux utilisateurs moyens».

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