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    Ouvert sur le monde, mais finalement replié sur soi

    À l’heure de la mondialisation, de la multiplication des ponts entre les économies et les cultures, les gens s’enferment en ligne dans le confort de leur communauté et cultivent du coup l’uniformité par la pensée circulaire. <br />
    Photo: Agence France-Presse (photo) Greg Wood À l’heure de la mondialisation, de la multiplication des ponts entre les économies et les cultures, les gens s’enferment en ligne dans le confort de leur communauté et cultivent du coup l’uniformité par la pensée circulaire.
    «Cherche propriétaire de salle de spectacle populaire, en Asie, pour suivre sur réseau social sa perception du réel. Complaisance et détails insignifiants sur sa vie personnelle non requis.» «Ouvert à fréquenter en ligne une vétérinaire urbaine américaine aimant les sports de voile et inclinant parfois à droite.» «Afro-Canadien vivant à Toronto, altermondialiste et allumé, recherché pour partager réflexions quotidiennes en ligne. Jeune professionnel néo-zélandais pourrait aussi faire l'affaire.»

    Les petites annonces sont fictives, mais elles gagneraient à se multiplier sur la Toile par les temps qui courent, histoire de diluer un peu l'homogénéité qui, d'une façon naturelle et peut-être sournoise, semble participer à la construction de la nouvelle socialisation en format binaire. Ici comme ailleurs.

    Un petit tour dans la section de ses amis numériques sur Facebook, Twitter, Google+ ou tout autre substitut acceptable suffit d'ailleurs pour s'en convaincre.

    Vendus depuis leur avènement comme d'incroyables fenêtres ouvertes sur le monde, structurés sans doute sans préméditation comme des outils capables de transcender l'espace et de faire tomber les frontières, les réseaux sociaux sont généralement utilisés, par les millions d'internautes qui y ont succombé, comme des succursales électroniques de leur environnement proche et direct, de leur réalité bien locale.

    Des espaces où s'articule forcément une vision de leur monde, très prévisible, trop homogène et à l'ouverture inversement proportionnelle au vide qui se cultive parfois en ces lieux.

    Et ce n'est pas parce que c'est un travers humain qui s'appuie à deux mains sur les barrières de la langue, qui trébuche facilement sur les clivages culturels ou corporatistes, et ce, depuis l'apparition du premier village et de la première guerre de clochers, qu'il ne faut pas s'en préoccuper un peu... pour lui faire la vie dure.

    Produire des annonces en ligne pour diversifier les humains à qui l'on est interconnecté? L'idée pourrait facilement être attrapée au bond par les actuaires blancs et francophones, accrochés dans le cyberespace uniquement à d'autres amoureux des chiffres qui partagent le même profil socioculturel qu'eux.

    Le constat s'applique de la même manière, et avec le même sourire en coin, aux travailleurs de l'aéronautique, aux acteurs du réseau de la santé, aux journalistes — oui, même eux! —, aux enseignants, aux amateurs de jeux de rôle, aux jeunes, aux vieux, aux techniciens de scène, aux adeptes de miniatures ferroviaires... Et pour cause.

    À l'heure de la mondialisation, de la multiplication des ponts entre les économies et les cultures, ils s'enferment en ligne dans le confort de leur communauté et cultivent du coup l'uniformité par la pensée circulaire.

    Les amitiés numériques


    Les quelques études sur la structure des amitiés numérisées maintiennent la perception en montrant qu'ici comme ailleurs, les activités sociales en ligne se jouent d'une manière hyperlocalisée — les Montréalais avec les Montréalais, les Américains de la côte est avec les Américains de la côte est, les branchés de Hong Kong avec les branchés de Hong Kong... — et puisent dans des bassins proches et restreints de contacts. Et tout le monde semble s'en satisfaire en donnant du coup de la pertinence au regard posé par Yves Winkin, théoricien belge de la communication sur l'invention du télégraphe.

    C'était à une autre époque. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les Américains de la côte atlantique pouvaient savoir ce qui se passait du côté de l'Amérique bordée par le Pacifique. En théorie, bien sûr, raconte le bonhomme dans La nouvelle communication (Seuil), parce que ces nouvelles venant de loin ne les intéressaient pas vraiment.

    C'est que l'humain est ainsi fait et se raconte finalement la même histoire — jouée sur la même partition —, peu importe l'outil de communication qu'on lui met entre les mains pour le faire. Et il malmène du coup les concepts d'ouverture, de diversité, de circulation d'idées dans lesquels il aime pourtant se draper pour se montrer progressiste.

    Le présent le confirme. Aujourd'hui, pour afficher sa distinction, on peut choisir de s'attacher, dans les espaces numériques, à un artiste marginal — tout aussi blanc et pseudocatholique que nous —, ou, mieux, de tisser des liens avec un Afro-Américain, une denrée rare dans les réseaux sociaux, selon une récente étude de la boîte Edison Research.

    Dans cette quête de diversité, parce qu'on n'est jamais trop curieux, la traque d'un producteur de tweets en provenance du Pacifique Sud comme des îles Fidji, ou d'un autre en direct de la banlieue sud de Tokyo, pourrait aussi être encouragée.

    Les commentaires en provenance du quotidien d'un Qatari, d'un plongeur sous-marin dans les lacs de l'Arizona, d'un restaurateur de Mexico, d'une prof de tango de Buenos Aires, sont aussi valables pour cultiver son jardin personnel, comme l'a écrit une lumière au XVIIIe siècle, mais aussi pour prendre soin de celui de la collectivité.

    C'est pas nous, c'est Walter Rosen qui le dit, lui qui, au milieu des années 80, devant le National Research Council, a fait naître le concept de biodiversité en évoquant la richesse biologique, génétique et taxinomique des écosystèmes, et surtout en rappelant que la diversité d'un environnement donné était un gage de bonne santé, mais également un préalable pour permettre de faire face à la maladie, aux fléaux et aux changements dans leur ensemble.

    Et, bien sûr, ce qui vaut pour des plantes au milieu d'un champ ou d'un pré bien vert traversé par une rivière et des herbes folles s'applique également à des humains confrontés à des mutations sociales et technologiques, dont ils devraient craindre tout autant la trop grande homogénéité qu'elles sont capables de générer.

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