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Prédire l'avenir en décodant le présent numérique

Des chercheurs en sciences sociales croient pouvoir utiliser la trace numérique laissée par les humains pour prédire des événements importants

Fabien Deglise   19 septembre 2011  Science et technologie
Un manifestant tunisien photographiait la foule lors d’un rassemblement à Tunis, plus tôt cette année.<br />
Photo : Agence France-Presse Alfred Dufour
Un manifestant tunisien photographiait la foule lors d’un rassemblement à Tunis, plus tôt cette année.
Autre paradoxe de la modernité. Le colonel Kadhafi, Hosni Moubarak, Ben Ali et même Oussama ben Laden n'avaient certainement pas vu la chute — et la mort — arriver si vite. Ce n'est toutefois pas le cas des ordinateurs avec leurs millions de données numériques mises en réseau qui, eux, ont facilement prédit ces chutes et cet assassinat politique, indique aujourd'hui un professeur de l'Université de l'Illinois.

Et comment! L'homme vient en effet de mettre au point un système capable d'appréhender l'avenir en déchiffrant le présent que les humains tendent de plus en plus à numériser. Et cette révolution qui est en train de s'écrire en mode binaire dans le champ de la recherche sociale va certainement durer plus longtemps qu'un printemps.

Cent millions d'articles

L'expérience a été relatée dans les pages du journal First Monday par Kalev H. Leetaru, de l'Institute for Computing in the Humanities, Arts and Social Science. Pendant des mois, l'universitaire a nourri un superordinateur, le SGI Altix Supercomputer de l'Université du Tennessee — une bête connue pour les intimes sous le nom de Nautilus — avec près de 100 millions d'articles et documents provenant d'une multitude de sources dites ouvertes.

Les données libres d'accès du gouvernement des États-Unis, comme celles provenant du service d'information des Affaires étrangères, des compilations de nouvelles locales et internationales de la BBC Monitoring tout comme les archives du New York Times, de 1945 à nos jours, et l'information laissée dans les réseaux sociaux dans certains coins du globe étaient du nombre. Entre autres. Cette masse de données numériques a été mise en interrelation avec un but précis: analyser l'état d'esprit émanant de toutes ces données et surtout suivre cet état dans l'espace et le temps.

Loin d'être un délire d'universitaire avec dans les mains un calculateur mathématique pouvant effectuer un trillion d'opérations à la seconde, le projet a permis de montrer qu'en Égypte, par exemple, la tonalité de la couverture médiatique, mondiale et locale a donné des signes avant-coureurs de la chute de Moubarak un mois avant qu'elle ne se produise, indique M. Leetaru qui, avec son calculateur, a établi que l'ambiance dans ce coin du globe était finalement une des plus sombres enregistrées depuis 30 ans.

«Si vous regardiez la courbe tonale, cela indiquait clairement que l'assombrissement du contexte social était tellement rapide et tellement fort contre [Moubarak] qu'il n'était pas possible pour lui d'y survivre», résume le chercheur tout en rappelant qu'au même moment, les experts de l'Égypte ne semblaient pourtant pas envisager le scénario de la chute, «parce qu'ils étudiaient l'Égypte depuis 30 ans et que depuis 30 ans il ne se passait rien», a-t-il indiqué il y a quelques jours sur les ondes de la BBC.

De l'ombre aux services secrets


La cartographie des comportements humains, par l'analyse des couvertures médiatiques dans l'espace et dans le temps du professeur Leetaru vient également faire un peu d'ombre aux services secrets américains qui ont mis une décennie pour trouver le cerveau des attentats du 11-Septembre, Oussama Ben Laden, alors que l'information disponible publiquement permettait pourtant facilement de le localiser plus vite, selon lui.

La preuve: alors que tout le monde le cherchait en Afghanistan, les données extraites de son système d'analyse voyaient plutôt le leader charismatique au nord du Pakistan, résume l'auteur. Ces mêmes données ciblaient également la ville d'Abbottabab, bien avant que l'armée américaine l'y abatte en mai dernier.

Facile à prédire, une fois les événements passés? L'universitaire le reconnaît un peu, mais il assure toutefois que la fiabilité de son modèle d'analyse pour une météorologie des révolutions sociales pourrait aussi très bien fonctionner en temps réel afin de regarder l'avenir et surtout prédire les changements de vents dans une société, simplement en décodant l'état d'esprit du moment. «Ça fonctionne comme les outils de prédiction économique, dit-il. Nous sommes en train de développer un tel outil. En multipliant les sources, en allant aussi chercher dans les informations produites entre des groupes restreints [par l'entremise des réseaux sociaux]», la précision pourrait vite passer d'étonnante à redoutable.

Un courant en pleine ascension


Exploiter la numérisation des rapports humains, en cours dans les Facebook, Twitter, Google +, la multiplication des sources d'informations et surtout la grande mise en réseau et en temps réel du quotidien dans des sociétés de l'information en mutation: l'idée n'est certainement pas nouvelle. Et le phénomène serait même voué à prendre de l'ampleur si l'on se fie à l'engouement que suscite actuellement ce genre d'analyses comportementales.

Un doute? En Grande-Bretagne, des économistes de la London School of Economics (LSE) ont décidé en effet de cartographier le bien-être de leurs contemporains en passant par une application mobile. À ce jour, 32 000 propriétaires de téléphones intelligents ont accepté de se prêter au jeu en installant cette «app», comme on dit quand on est branché, baptisé Mappiness.

Chaque jour, la machine les passe alors à la question pour connaître leur état d'esprit. Par la magie de la géolocalisation, ce sentiment de bien ou de mal-être peut être alors associé à l'environnement dans lequel se trouve l'utilisateur et des grandes lignes peuvent par la suite être tracées. Comme quoi? Actuellement, la présence de «montagnes et de forêts de conifères», précisent les auteurs de cette étude, semble le plus propice à stimuler le bonheur chez les accrocs de la mobilité. Le contraire aurait été inquiétant.

Décoder Twitter

Ailleurs, c'est un groupe de chercheurs de l'Université de l'Indiana qui a fait sensation en prédisant, avec une précision de 86,7 %, les variations quotidiennes de l'indice boursier Dow Jones à sa clôture, et ce, quelques jours à l'avance, simplement en écoutant l'humanité parler dans les espaces numériques de communication. Les résultats de cette expérience ont été mis en mots dans les pages de la Technology Review du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Fait surprenant, pour ce travail d'oracle des temps modernes, ces spécialistes de l'informatique et de l'information n'ont rien fait de plus qu'étudier l'état d'esprit se dégageant des millions de micromessages produits quotidiennement sur le réseau Twitter, un lieu caractéristique par sa clientèle: elle est peu nombreuse — environ 4 % des internautes, contre plus de 50 % pour Facebook —, mais elle est fort influente. L'utilisation d'algorithmes de mesure de l'opinion a permis de constater que, loin de suivre les mouvements haussier et baissier du célèbre indice, l'humeur des internautes avait plutôt tendance à la précéder de «trois à quatre jours», ont-ils indiqué.

Comme quoi: avec l'avènement des réseaux sociaux numériques et la pression sociale qui s'exerce également sur les citoyens pour mettre sa vie en format binaire, plusieurs se demandent encore et toujours pourquoi tout ça et à quoi bon? La science, les algorithmes et les outils de prévision actuellement en développement pourraient bientôt leur donner une réponse.
 
 
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  • Nasboum - Abonné
    19 septembre 2011 03 h 25
    avertissement
    Faites attention, M. Déglise, à trop suivre le monde virtuel et les réseaux sociaux, vous allez brouiller vos références. Loufoque, votre article.
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  • AMARRIGE - Inscrit
    19 septembre 2011 05 h 29
    le présent et l'avenir
    C'est bien vrai que les réseaux sociaux peuvent nous indiquer dans quel état d'esprit se truvent les internautes qui laissent ansi percevoir un futur probable,dans leurs actions.
    TOUT vient de nos pensées,et nous sommes donc le fruit de ces pensées.
    LA LIBERTÉ D'EXPRESSION ,est un plus pour sonder les esprits!
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  • ysengrimus - Inscrit
    19 septembre 2011 05 h 31
    Circonspect
    Moi, la grande futurologie technologique

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/08/15/le-lour

    Je reste désormais hautement circonspect…
    Paul Laurendeau
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  • Sanzalure Sanzalure - Inscrit
    19 septembre 2011 08 h 23
    Ça fait des années que je le dis
    Et je pense que c'est une très bonne chose. Grâce aux nouvelles technologies de communication, l'initiative de l'action va revenir au plus grand nombre au lieu d'être aux mains du plus petit nombre. C'est la démocratie qui va y gagner.

    Serge Grenier
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  • dojinho - Inscrit
    19 septembre 2011 09 h 03
    Prédire le passé n'est jamais un grand exploit!
    Hillary Clinton déclarait peu avant le début du printemps arabe qu'elle considérait M. et Mme Moubarack comme des amis personnels.

    Cette déclaration avait beaucoup plus de poids dans la balance que bien des articles de journaux et de n'importe quel commentaire sur des réseaux sociaux car elle laissait entrevoir un soutien indéfectible de Washington envers le dictateur. Ce soutien a été retiré (et la rhétorique inversée) dès qu'il était devenu clair que le dictateur allait tomber.

    S'il était écrit dans les étoiles (ou sur la toile) que Mubarack allait être déchu, ce n'est que dans les derniers moments qu'il allait être possible de prédire sa chute, car si Clinton avait voulu se porter à la rescousse de son grand ami le dictateur, la rébellion aurait été écrasée, avec l'aide des forces spéciales américaines et de la CIA.

    Avoir accès à de l'information, c'est bien;
    pouvoir en traiter une grande partie, c'est mieux;
    mais interpréter... c'est l'essentiel... et le plus difficile!
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  • Jean-Simon Voghel Robert - Abonné
    19 septembre 2011 09 h 30
    Question et commentaire.
    "avec son calculateur, il a établi que l'ambiance dans ce coin du globe était finalement une des plus sombres enregistrées depuis 30 ans."
    Comment peut-il affirmer une chose pareille sur l'Égypte alors que les réseaux sociaux n'existent que depuis moins qu'une dizaine d'années?

    "Ça fonctionne comme les outils de prédiction économique, dit-il."
    Peut-être que sa comparaison est maladroite, mais pour l'instant, j'ai de fort doute sur la fiabilité et la viabilité des outils de prédiction économique.

    Jean-Simon Voghel
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  • DannK - Inscrit
    19 septembre 2011 09 h 40
    Du pouvoir d'être informé, du pouvoir de la machine
    Cette trouvaille du Dr. Kalev Leetaru est intéressante car elle suppose qu'avec de bons outils de mesure, on parvient à prévoir les comportements humains et plus spécialement les mouvements sociaux. Cependant, j'émettrais de sérieuses réserves quand à la finalité de l'outil. A quoi servira-t-il, à qui, à quelle(s) organisation(s) ? Instrument de contrôle? Quel usage pour le citoyen ordinaire? Personnellement, par intérêt personnel et parce que mes travaux universitaires m'ont amené à regarder de plus près ce qui se passe au Pakistan, à étudier la question du Cachemire et le rôle des services secrets pakistanais dans la fomentation des groupes islamistes radicaux dans la région et, disons-le franchement, qu'un outil sophistiqué (comme on le prétend) conclut à la présence de Ben Laden au Pakistan n'a rien de surprenant. Tant mieux si ça le confirme. Ça fait quand même quelques années qu'on y pense, sans avoir d'algorythmes à notre portée. Maintenant, le formidable outil du Docteur Leetaru prédira-t-il l'implosion du Pakistan à moyen terme, la guerre civile qui en résultera et la menace de plus en plus importante que fera peser ce pays sur la sécurité atomique? Moi, je vous le prédit avec cette incroyable machine appelée cerveau!
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  • Emmanuel - Inscrit
    19 septembre 2011 12 h 25
    Passionnant
    Je ne doute aucunement qu'il soit possible de faire une telle chose!

    Sans nul doute que l'information contenue dans Twitter représente la somme du résumé de l'état d'esprit de chaques individues à un temps T.

    C'est sans doute une révolution d'arriver à décoder cela et l'intégrer en une réponse unique. Il sagirait de la première machine à lire l'inconscient collectif!
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  •  
  • Gilbert Talbot Gilbert Talbot - Abonné
    19 septembre 2011 13 h 50
    L'état d'esprit numérique du Québec
    Je suis sûr, sans études numériques à l'appui, que l'esprit du Québec en ce moment demande la démission du gouvernement Charest, juste à lire ce qui se dit et s'écrit dans es médias.
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  •  
  • Sanzalure Sanzalure - Inscrit
    19 septembre 2011 14 h 18
    N'avez-vous jamais entendu parler de Bio Feedback ?
    «Nous sommes ce que nous pensons.
    Tout ce que nous sommes résulte de nos pensées.
    Avec nos pensées, nous bâtissons notre monde.»

    En prenant tous conscience de ce que nous pensons collectivement nous pouvons choisir dans quelle direction aller. Et qui pourrait nous en empêcher?

    Il faut cesser de penser comme dans le temps de l'Inquisition ou de la chasse aux communistes, où un petit nombre pouvait forcer le grand nombre à penser comme eux. Promenez-vous dans le rue et regardez le monde que vous croisez. Il n'y a personne qui les oblige à penser ce qu'ils pensent. Vous aurez beau essayer...

    La trouvaille du Kalev H. Leetaru ne fait que confirmer ce qu'annonçaient déjà Ted Nelson avec son Projet Xanadu et Douglas Engelbart, pionnier de l'interaction homme-machine. Et qui confirme les idées de Marhall McLuhan sur le Village Global.

    Il se peut bien que quelques personnes se faufilent au début pour tirer avantage d'être les premiers. Mais à terme, ce qui va vraiment se passer, c'est que grâce à la possibilité de prendre conscience en temps réel de sa pensée, l'humanité va enfin pouvoir prendre en main les rênes de sa destinée.

    Il ne s'agit pas d'avoir peur que certains l'utilisent à mauvais escient, il faut tout simplement que tous l'utilisent à bon escient.

    Serge Grenier

    P.S. Comme nous le faisons ici et maintenant.
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  • France Marcotte - Abonnée
    19 septembre 2011 20 h 48
    Boule de cristal malléable
    Si on avait pu regarder la courbe tonale du Québec juste avant les élections du 2 mai, aurait-on pu y voir venir la vague orange?
    Et la courbe tonale actuelle du Québec prévoit-elle la chute prochaine de Jean Charest?
    La courbe tonale, on peut décider de la montrer ou de la dissimuler et choisir quand le faire.
    Mais si on nous dit avant une élection que tout indique qu'il y aura une vague orange, que feront les autres partis? Sans doute tenteront-ils d'intervenir au bon moment pour faire varier cette courbe.
    Ainsi, pourra-t-on créer l'événement, modeler le futur à même le présent, selon son pouvoir.
    Il peut sembler amusant (avec des applications sur des indices de bonheur...) qu'on nous suive ainsi à la trace, mais les humains ayant démontré de quoi ils sont capables pour assujettir leurs semblables, je crois que la machine du docteur Leetaru devra n'être confiée qu'aux sages, comme les secrets du clônage humain.
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  •  
  • Gilbert Talbot Gilbert Talbot - Abonné
    19 septembre 2011 21 h 58
    @ France Marcotte
    On revient à Platon n'est-ce pas ? On ne devrait confier la gouvernance de l'État qu'aux philosophes.
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