L'entrevue - L'illusion technologique
La science suscite parfois des attentes démesurées, constate le Français Nicolas Chevassus-au-Louis
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Le journaliste français Nicolas Chevassus-au-Louis
Décideurs, ingénieurs et grand public s'emballent unanimement pour les promesses mirifiques que l'on nous annonce pour toute nouvelle technologie. Le journaliste français Nicolas Chevassus-au-Louis, invité du Coeur de sciences de l'UQAM la semaine dernière, nous fait voir les ratés du passé afin de nous sortir de cet aveuglement naïf.
Au début des années 1970, le richissime prince saoudien Mohamed al-Fayçal s'enthousiasme pour l'idée de remorquer des icebergs de l'Antarctique jusqu'aux pays chauds comme le sien afin de les approvisionner en eau douce. Un congrès international consacré à la question a lieu aux États-Unis en 1977. Scientifiques et ingénieurs y débattent des problèmes techniques, comme celui du mode de transport des icebergs et des moyens de prévenir leur fonte au cours de leur déplacement. Pour le cocktail d'inauguration du congrès, Al-Fayçal fait venir en hélicoptère un énorme fragment d'un glacier de l'Alaska, qui finit en cubes dans les whiskies, rappelle dans son ouvrage Un iceberg dans mon whisky le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis, historien et neurobiologiste de formation.
Les promesses démesurées du nucléaire
Le projet de remorquer des icebergs a bien sûr été écarté alors que le prix du pétrole s'envolait et rendait sa réalisation beaucoup trop coûteuse. De même, nombre de promesses mirifiques qui devaient découler de la fission nucléaire, comme la propulsion nucléaire de locomotives, d'avions et d'automobiles, se sont évanouies avec le temps.
«Dans les années 1950, le nucléaire promettait de tout révolutionner, y compris le déplacement. Le constructeur automobile Ford a même dessiné une voiture en propulsion nucléaire. Maintenant, le nucléaire est une technologie qui marche, mais qui est cantonnée à la production d'électricité et dont les avantages et les inconvénients sont bien connus», fait remarquer M. Chevassus-au-Louis avant de souligner que nombreux sont ceux qui formulent les mêmes promesses démesurées pour la fusion nucléaire, qui permettrait, dit-on, la production d'une énergie illimitée, à bas prix et sans pollution.
«À l'évidence, ces promesses s'avèrent encore une fois une illusion, car voilà déjà 50 ans que les physiciens pensent être parvenus à la maîtrise de la fusion nucléaire. C'est aussi une illusion de croire que la fusion nucléaire résoudra tous les problèmes d'approvisionnement énergétique. C'est une technologie parmi d'autres qui mérite d'être explorée et d'être développée, mais certainement pas d'être considérée comme LA solution.»
Contrer les effets du réchauffement climatique
La géo-ingénierie, qui fait référence à diverses technologies destinées aujourd'hui à contrer les effets du réchauffement du climat, comme injecter de l'eau de mer dans les nuages, introduire de la pollution dans la stratosphère, envoyer d'immenses miroirs dans l'espace ou fertiliser les océans, est une idée qui remonte aux années 1960.
À cette époque, tant les Soviétiques que les Américains avaient de grands projets pour réchauffer, cette fois, l'océan Arctique — en le recouvrant de poussières de charbon dans le but de faire fondre la neige, par exemple — afin qu'il demeure navigable en hiver.
«On se posait exactement les mêmes questions dans les années 1960 qu'aujourd'hui. Mais la question centrale n'est pas tant technologique que politique. La question n'est pas de savoir si ces technologies sont faisables, si elles sont applicables, mais celle de savoir qui contrôlera le climat de la planète. Et cette dernière question n'est toujours pas résolue aujourd'hui», déclare M. Chevassus-au-Louis avant de rappeler par ailleurs que l'on fait fausse route si l'on ne se fie qu'à des technologies pour résoudre le problème du réchauffement climatique.
«Les technologies de géo-ingénierie servent de dérivatifs, elles entraînent la conviction qu'on pourra se passer d'une évolution des modes de vie, d'une réévaluation de nos manières de consommer et d'utiliser l'énergie, alors que le coeur du problème est là. La voiture hybride ou tout électrique émet évidemment moins de CO2, mais le problème n'est pas tant d'émettre moins de CO2 que de changer l'urbanisme, comme de rapprocher la localisation des lieux de travail des lieux de vie.»
Intentions sincères
M. Chevassus-au-Louis explique que «la recherche de financement est une des raisons pour lesquelles on multiplie les promesses des nouvelles technologies, mais pas la principale. Les ingénieurs qui vantent une technologie croient sincèrement aux retombées positives de cette technologie. Ce n'est pas une manipulation de leur part, c'est une conviction sincère. Ils ont l'impression d'avoir découvert une sorte de panacée technologique à un problème et ils sont d'autant plus convaincants qu'ils sont sincères dans l'apologie de leur technologie.»
Dans son livre, Nicolas Chevassus-au-Louis propose un recul historique pour ne pas se laisser «aveugler et se laisser prendre par les fausses bulles technologiques». Il espère que l'on tirera des leçons du passé devant les nouvelles technologies, telles que la thérapie génique, ou les OGM de nouvelle génération — conçus, par exemple, pour pousser en zones arides afin de remédier à la faim dans le monde. Il n'a rien contre les nouvelles technologies, mais il trouve qu'on les pare de «vertus qu'elles n'auront manifestement pas parce qu'il n'y a pas de panacée technologique et qu'au fond tous les problèmes qu'elles posent sont souvent plus politiques que techniques».
«La thérapie génique pose le problème politique des cellules germinales, donne-t-il en exemple. Une chose est de modifier le patrimoine génétique d'un adulte à des fins thérapeutiques, une autre chose est de modifier la lignée germinale qui affectera ce qui sera transmis à sa descendance. Comme ce sont exactement les mêmes technologies qui sont utilisées pour l'un comme pour l'autre, si on met au point une thérapie génique, on peut également l'appliquer à la lignée germinale et entrer dans une logique eugénique de modification de l'espèce humaine, qui peut, là aussi, causer des problèmes politiques.»
Débat de société
Il insiste sur l'importance de toujours porter un regard critique et historique, et ce, surtout quand il s'agit de régler des problèmes aussi complexes que l'approvisionnement en eau douce ou la faim dans le monde, «qui n'auront pas de solutions uniquement techniques. La technique n'est qu'une partie de la solution», prévient-il.
Seul un débat contradictoire de société peut nous permettre de percer les réelles promesses d'une nouvelle technologie, croit M. Chevassus-au-Louis. «Il ne faut pas laisser aux seuls ingénieurs spécialistes des technologies, ou qui ont développé une nouvelle technologie, le soin de décrire à quoi elles pourraient servir. Je crois davantage aux vertus d'une expertise contradictoire réunissant des ingénieurs et des scientifiques de différentes disciplines, dans une certaine mesure les salariés des entreprises, ainsi que le grand public, pour évaluer les perspectives de ces technologies.»
Au début des années 1970, le richissime prince saoudien Mohamed al-Fayçal s'enthousiasme pour l'idée de remorquer des icebergs de l'Antarctique jusqu'aux pays chauds comme le sien afin de les approvisionner en eau douce. Un congrès international consacré à la question a lieu aux États-Unis en 1977. Scientifiques et ingénieurs y débattent des problèmes techniques, comme celui du mode de transport des icebergs et des moyens de prévenir leur fonte au cours de leur déplacement. Pour le cocktail d'inauguration du congrès, Al-Fayçal fait venir en hélicoptère un énorme fragment d'un glacier de l'Alaska, qui finit en cubes dans les whiskies, rappelle dans son ouvrage Un iceberg dans mon whisky le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis, historien et neurobiologiste de formation.
Les promesses démesurées du nucléaire
Le projet de remorquer des icebergs a bien sûr été écarté alors que le prix du pétrole s'envolait et rendait sa réalisation beaucoup trop coûteuse. De même, nombre de promesses mirifiques qui devaient découler de la fission nucléaire, comme la propulsion nucléaire de locomotives, d'avions et d'automobiles, se sont évanouies avec le temps.
«Dans les années 1950, le nucléaire promettait de tout révolutionner, y compris le déplacement. Le constructeur automobile Ford a même dessiné une voiture en propulsion nucléaire. Maintenant, le nucléaire est une technologie qui marche, mais qui est cantonnée à la production d'électricité et dont les avantages et les inconvénients sont bien connus», fait remarquer M. Chevassus-au-Louis avant de souligner que nombreux sont ceux qui formulent les mêmes promesses démesurées pour la fusion nucléaire, qui permettrait, dit-on, la production d'une énergie illimitée, à bas prix et sans pollution.
«À l'évidence, ces promesses s'avèrent encore une fois une illusion, car voilà déjà 50 ans que les physiciens pensent être parvenus à la maîtrise de la fusion nucléaire. C'est aussi une illusion de croire que la fusion nucléaire résoudra tous les problèmes d'approvisionnement énergétique. C'est une technologie parmi d'autres qui mérite d'être explorée et d'être développée, mais certainement pas d'être considérée comme LA solution.»
Contrer les effets du réchauffement climatique
La géo-ingénierie, qui fait référence à diverses technologies destinées aujourd'hui à contrer les effets du réchauffement du climat, comme injecter de l'eau de mer dans les nuages, introduire de la pollution dans la stratosphère, envoyer d'immenses miroirs dans l'espace ou fertiliser les océans, est une idée qui remonte aux années 1960.
À cette époque, tant les Soviétiques que les Américains avaient de grands projets pour réchauffer, cette fois, l'océan Arctique — en le recouvrant de poussières de charbon dans le but de faire fondre la neige, par exemple — afin qu'il demeure navigable en hiver.
«On se posait exactement les mêmes questions dans les années 1960 qu'aujourd'hui. Mais la question centrale n'est pas tant technologique que politique. La question n'est pas de savoir si ces technologies sont faisables, si elles sont applicables, mais celle de savoir qui contrôlera le climat de la planète. Et cette dernière question n'est toujours pas résolue aujourd'hui», déclare M. Chevassus-au-Louis avant de rappeler par ailleurs que l'on fait fausse route si l'on ne se fie qu'à des technologies pour résoudre le problème du réchauffement climatique.
«Les technologies de géo-ingénierie servent de dérivatifs, elles entraînent la conviction qu'on pourra se passer d'une évolution des modes de vie, d'une réévaluation de nos manières de consommer et d'utiliser l'énergie, alors que le coeur du problème est là. La voiture hybride ou tout électrique émet évidemment moins de CO2, mais le problème n'est pas tant d'émettre moins de CO2 que de changer l'urbanisme, comme de rapprocher la localisation des lieux de travail des lieux de vie.»
Intentions sincères
M. Chevassus-au-Louis explique que «la recherche de financement est une des raisons pour lesquelles on multiplie les promesses des nouvelles technologies, mais pas la principale. Les ingénieurs qui vantent une technologie croient sincèrement aux retombées positives de cette technologie. Ce n'est pas une manipulation de leur part, c'est une conviction sincère. Ils ont l'impression d'avoir découvert une sorte de panacée technologique à un problème et ils sont d'autant plus convaincants qu'ils sont sincères dans l'apologie de leur technologie.»
Dans son livre, Nicolas Chevassus-au-Louis propose un recul historique pour ne pas se laisser «aveugler et se laisser prendre par les fausses bulles technologiques». Il espère que l'on tirera des leçons du passé devant les nouvelles technologies, telles que la thérapie génique, ou les OGM de nouvelle génération — conçus, par exemple, pour pousser en zones arides afin de remédier à la faim dans le monde. Il n'a rien contre les nouvelles technologies, mais il trouve qu'on les pare de «vertus qu'elles n'auront manifestement pas parce qu'il n'y a pas de panacée technologique et qu'au fond tous les problèmes qu'elles posent sont souvent plus politiques que techniques».
«La thérapie génique pose le problème politique des cellules germinales, donne-t-il en exemple. Une chose est de modifier le patrimoine génétique d'un adulte à des fins thérapeutiques, une autre chose est de modifier la lignée germinale qui affectera ce qui sera transmis à sa descendance. Comme ce sont exactement les mêmes technologies qui sont utilisées pour l'un comme pour l'autre, si on met au point une thérapie génique, on peut également l'appliquer à la lignée germinale et entrer dans une logique eugénique de modification de l'espèce humaine, qui peut, là aussi, causer des problèmes politiques.»
Débat de société
Il insiste sur l'importance de toujours porter un regard critique et historique, et ce, surtout quand il s'agit de régler des problèmes aussi complexes que l'approvisionnement en eau douce ou la faim dans le monde, «qui n'auront pas de solutions uniquement techniques. La technique n'est qu'une partie de la solution», prévient-il.
Seul un débat contradictoire de société peut nous permettre de percer les réelles promesses d'une nouvelle technologie, croit M. Chevassus-au-Louis. «Il ne faut pas laisser aux seuls ingénieurs spécialistes des technologies, ou qui ont développé une nouvelle technologie, le soin de décrire à quoi elles pourraient servir. Je crois davantage aux vertus d'une expertise contradictoire réunissant des ingénieurs et des scientifiques de différentes disciplines, dans une certaine mesure les salariés des entreprises, ainsi que le grand public, pour évaluer les perspectives de ces technologies.»
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