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    Le chaînon manquant

    Au cours de la dernière semaine, deux millions d'entrées et commentaires de blogues et 20 000 articles de presse ont précédé le lancement du iPad

    Fidèle à son habitude, Steve Jobs  est monté seul sur une scène épurée hier.
    Photo: Agence Reuters Fidèle à son habitude, Steve Jobs est monté seul sur une scène épurée hier.
    Le philosophe Jean Baudrillard, stimulateur du concept de «pseudoévénement» élaboré par Boorstin, n'aurait pas détesté ça. Hier après midi (heure de l'Est), devant un parterre de fidèles rassemblés au Centre des arts Yerba Buena de San Francisco, le grand patron d'Apple, Steve Jobs, a élevé au-dessus de la foule la prochaine révolution imaginée par sa multinationale: le iPad, un ordinateur extramince à écran tactile.

    L'objet, sorte de iPhone format géant avec écran de 25 cm, se situe à mi-chemin entre ce téléphone intelligent, qui fait la gloire de l'empire de la pomme, et l'ordinateur portable. Et, à l'image des autres produits confiés à la modernité par Jobs, il a été précédé par une vague de spéculations, commentaires et descriptions qui lui ont donné différents noms, formes, structures de prix, et surtout prêté bien des intentions.

    Et cette anticipation, très contemporaine, une fois soumise à l'autopsie, en dit beaucoup sur notre époque, mais aussi sur notre rapport à l'information, au divertissement et à la communication, que paradoxalement ce iPad promet de transformer, radicalement.

    La recette

    Marketing de la rumeur? Culture du buzz, ce bourdonnement autour d'une chose qui n'existe pas? Apple connaît la recette, comme en témoigne la redondance du scénario qui devance le lancement de ses produits depuis l'apparition du iMac, l'ordinateur de table couleur bonbon en 1998.

    «On peut présumer que tout ça est calculé et vient de très haut dans l'entreprise, lance à l'autre bout du fil Pascal Froissart, sociologue français de la rumeur et auteur de La Rumeur, histoire et fantasmes (Belin). La répétition défie les lois du hasard et rares sont les entreprises qui peuvent en tirer profit sans trop courir de risques.»

    Fidèle à son habitude, Steve Jobs est monté seul sur une scène épurée hier, vêtu d'un pantalon en denim et d'un chandail noir avec en main l'objet qui depuis des mois déchaîne les passions sur la planète technophile. Avec ses 7 mm d'épaisseur, ses 680 g et son écran lumineux sur lequel il va être possible de naviguer sur Internet, sans fil, de lire un livre ou le journal, de regarder la bande-annonce du prochain gros canon d'Hollywood ou de jouer en réseau avec ses amis, le iPad a été, dans la semaine qui a précédé son lancement, au coeur de deux millions d'entrées et de commentaires de blogues, mais aussi de 20 000 articles de presse, recensés en ligne, autant en français qu'en anglais.

    «La dernière fois qu'il y a eu autant d'engouement autour d'une tablette, les dix commandements étaient écrits dessus», a ironisé le Wall Street Journal dans les derniers jours, donnant du coup une formule percutante au père de ladite tablette numérique, qui n'a pas manqué de s'en servir hier en levant le voile sur son produit.

    Le chaînon manquant

    Normal, poursuit le sociologue. «Apple a toujours aimé jouer avec la mythologie, les légendes, les grandes épopées pour vendre ses produits», dit-il. «La marque Apple est condamnée à faire dans le spectaculaire, ajoute Bernard Motulsky, titulaire de la chaire en relations publiques et communication marketing de l'UQAM. C'est une entreprise créée autour de la première fois: premier ordinateur personnel, première souris, premier téléphone intelligent à écran tactile... Avec sa tablette, Apple se devait donc de présenter le chaînon manquant» dans le grand livre de l'histoire technologique, qui s'écrit désormais du bout du doigt.

    Étrangement, au-delà de la valeur réelle de l'objet, la multinationale pourrait bien avoir atteint cet objectif. «Pour cultiver l'anticipation, Apple a toujours eu un terrain fertile avec son royaume de fans convaincus, ses produits qui se révèlent des marqueurs de l'identité, mais aussi de plus en plus de journalistes spécialisés en technologies et en gadgets qui se nourrissent de ragots et spéculations, résume M. Froissart. Tout ça participe à la construction de cet effet de rumeur» qui vient aussi, à la longue, alimenter la prophétie autoréalisatrice qui accompagne immanquablement les innovations téléguidées par Steve Jobs, le stratège.

    Jobs pris au mot

    Prophétie autoréalisatrice: l'américain Robert Merton a modernisé le concept dans son Élément de théorie et de méthode sociologique en parlant de ces visions d'avenir qui finissent par se concrétiser sous l'effet d'un groupe d'individus qui changent leurs comportements par croyance. «C'est ce qui explique en partie le succès du iPhone, dit le spécialiste de la rumeur. Quand le produit est arrivé, l'excitation n'a pas cessé. On parlait à l'époque d'un changement dans notre relation avec le téléphone», et des milliers d'informaticiens à travers le monde ont pris Jobs au mot.

    Le corollaire se chiffre: aujourd'hui, ce téléphone peut compter sur 128 000 applications, gratuites ou payantes, dont la majorité cherche à modifier notre relation avec l'objet en le faisant jeu, télécommande, magasin, clavier, lumière, montre... Et le même scénario devrait être joué à l'avenir avec l'iPad, dont le cadre et la mécanique interne viennent d'être livrés aux mêmes développeurs pour qu'ils en façonnent le contenu et les fonctions.

    «C'est ça, la magie d'Apple, lance Pascal Froissart. Quand il est question de révolutionner le monde, on peut le faire ou laisser croire qu'on va le faire.» Et, avec une bonne culture de l'anticipation, mettre une tablette dans les mains des gens, contre 499 $US pour le modèle de base, et les laisser se charger de la révolution. Magique, en effet.












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