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    «Kc qi veu le prof?»

    Un linguiste entend passer 300 000 textos au crible pour faire avancer la science

    Le linguiste Patrick Drouin lance un appel à tous.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le linguiste Patrick Drouin lance un appel à tous.
    «Kc qi veu le prof?» «Cé mé txto qi linteress?» Oui, et il rêve même d'en récolter pas moins de 300 000 d'ici avril prochain. Pour les lire, les décortiquer, les passer au crible et du coup, faire avancer la science.

    L'appel au don résonne depuis quelques jours au Québec: le linguiste Patrick Drouin, de l'Université de Montréal, veut mettre en effet la main sur une bonne quantité de textos, ces messages textes à la structure langagière unique et hermétique qui circulent sur les réseaux de cellulaires.

    Son projet, baptisé «texto4science» s'inscrit dans un mouvement mondial, amorcé par la Belgique en 2004, de collecte et d'analyse de ces communications numériques. Il vise à poser les bases scientifiques pour mieux comprendre cette langue intuitive qui se répand dans toutes les strates de la population, avec des variantes étonnantes, et ce, avec un seul doigt. Généralement.

    «On entend beaucoup de choses sur les textos, dit le traqueur de chiffres et de lettres. Il y a beaucoup d'idées reçues sur ces échanges même si, dans les faits, nous n'avons pas accès à cette langue pour la décrire vraiment. Bref, les gens se prononcent, mais pas sur des bases scientifiques.» Et c'est ce vide que M. Drouin rêve aujourd'hui de combler.

    L'entreprise est ambitieuse. Elle implique aussi une participation active des producteurs de sens en format mobile, invités par le prof à «texter» leurs «textos» — techniquement au numéro 202202 — pour lui permettre de les étudier. De manière confidentielle, assure-t-il. Les sextos, version dénudée du texto, sont également sollicités.

    Fait à noter: en Belgique, en Suisse, à la Réunion, en Grèce ou en Espagne, où des collectes similaires ont été effectuées ou sont en cours, les compagnies de cellulaires ont gracieusement offert aux chercheurs l'accès à ce numéro dit court. Mais au Canada, qui s'illustre sur la scène mondiale pour le prix démesurément élevé de ses communications sans fil, ce ne sera pas le cas. Ici, les dons de textos pour la science seront facturés aux donateurs par Bell, Telus, Vidéotron, Rogers et consorts. Comme dirait l'autre: «cé pas cool!»

    «C'est un problème, dit le linguiste. Mais on espère que cela va être réglé pour la deuxième phase du projet, la collecte des textos en anglais, l'an prochain.»

    Le texto, dans toutes les langues, fascine donc le linguiste, qui avoue lui-même en faire usage. «Mais moi, j'écris mes mots au complet et j'accorde aussi mes participes passés», lance-t-il en souriant. Un détail amusant, mais qui confirme aussi une observation établie par les linguistes de l'Université catholique de Louvain en Belgique, qui ont effectué le premier glanage de SMS — les textos des Européens — en 2004: il n'y aurait finalement pas une langue des textos, mais bien plusieurs «et c'est de toute cette richesse que notre échantillon va devoir témoigner», dit M. Drouin.

    À bout de doigts, la langue des textos ne manque en effet pas d'originalité avec ces «c'est» réduits à une ou deux lettres (c ou cé), ces questions qui commencent par «pkoi», son verbe avoir qui, à la première personne du singulier, devient «G» et qui parfois rend les plus vieux «fru». Autant de codes «qui naissent des utilisateurs», poursuit-il, par la contrainte d'espace et par la taille du clavier téléphonique, et qui, sans être enseignés, se répandent dans des groupes d'usagers et permettent des échanges compris de tous, que l'on se connaisse ou pas.

    «Cette étude devrait nous apprendre beaucoup sur la créativité du lexique, sur les lettres, la flexibilité et les influences aussi», dit le chercheur, qui s'attend à trouver des structures de textos différentes à Montréal et Rimouski, mais aussi chez les moins de 16 ans, les plus de 29 ans, chez les femmes et ceux qui ne le sont pas.

    Le don d'un message texte va en effet précéder la réception par le donateur d'un questionnaire pour dresser son profil sociolinguistique. «On va vouloir connaître l'âge, le lieu de résidence du messager, mais aussi sa langue maternelle, sa langue seconde, celle qu'il utilise pour ses textos et celles qu'il mélange aussi.» Oui, le texto est unique, mais il peut aussi se faire hybride en empruntant des raccourcis à d'autres langues, «comme l'anglais ou l'espagnol que l'on pourrait bien trouver dans les textos de Montréal», croit le scientifique.

    Tout ça reste bien sûr à confirmer, et vite, assure M. Drouin, qui n'hésite pas à se mouiller: cette collecte de fonds dans toutes ses formes va lui permettre de livrer une première ébauche d'analyse au courant de l'été prochain. «C'est très rapide, reconnaît-il, mais nous voulons aussi que ce corpus descriptif serve de base ensuite à d'autres recherches dans le domaine de la communication, de la sociologie, de la sémantique, de la syntaxe, de l'anthropologie...», et ce, bien sûr, pour régler une bonne fois pour toutes le sort d'une grande interrogation de notre temps. C'est répété ad nauseam: les textos sont en train de transformer notre époque! Oui, mais: «comen»?












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