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Un cas de conscience

Une question de chimie et de physique, un phénomène d'ordre culturel ou ésotérique? Les perceptions varient selon les milieux.

Certains croient au concept de l'âme, entité autonome qui survit au corps mortel. D'autres évoquent l'esprit, cette étrange faculté capable à la fois de comprendre et de ressentir. Mais pour les scientifiques, que signifie la conscience? Ceux-ci tentent d'en décortiquer les mécanismes; toutefois, son essence ne se laisse pas saisir si facilement.

Pour les tenants de la science, la conscience serait avant tout une question de chimie et de physique, un mode particulier de fonctionnement du cerveau, en quelque sorte. Une vision qui ne fait pas l'unanimité... Certains esprits réfractaires refusent d'attribuer des bases matérielles à la conscience. Aux yeux de plusieurs spécialistes des sciences humaines et sociales, dont les psychanalystes (freudiens et lancaniens), la conscience, comme toute activité cognitive dite supérieure, est un phénomène d'ordre culturel. D'autres admettent qu'elle pourrait être étudiée par la science mais à travers des concepts physiques ésotériques et nouveaux qui restent à inventer, comme la gravitation quantique.


Réunis à Paris il y a quelques semaines dans le cadre d'un congrès pluridisciplinaire intitulé «Biologie et conscience», des scientifiques tels Jean Delacour, neurophysiologiste à l'Université Paris VII, et Gerald Edelman, directeur de l'Institut de neurosciences à La Jolla en Californie et récipiendaire du Prix Nobel de médecine en 1972, réfutent toutes ces thèses, jugées obscurantistes, et affirment que la conscience est un phénomène biologique, un mode particulier du fonctionnement cérébral.


Mais qu'en est-il du mystérieux rapport entre le «moi» et la perception du monde qui donne à chacun le sentiment d'être unique?


Les deux neurobiologistes reconnaissent sans hésitation la dimension subjective, incommunicable, purement privée de la conscience. Les aspects qualitatifs et affectifs de l'expérience consciente, qu'ils nomment «qualia» et qui constituent la part la plus intime du vécu de chacun, garderont encore longtemps leur part de mystère, concèdent-ils. «Jamais on ne réussira à rendre pleinement compte d'une expérience subjective à la première personne, affirme Gerald Edelman. Aucune description scientifique des mécanismes neuronaux liés à la différenciation des couleurs, par exemple, ne fait comprendre ce qu'on ressent lorsqu'on voit du bleu ou du rouge. Les théories scientifiques ne permettront jamais à un homme de faire l'expérience de la couleur.»


Jean Delacour admet aussi que la culture puisse influencer les mécanismes neurobiologiques. «Des formes de conscience, comme par exemple la transe des chamans ou les rêves comme source de révélations, sont encouragées, voire valorisées par certaines cultures et réprimées et considérées comme pathologiques par d'autres, souligne-t-il. Mais la conscience possède néanmoins des traits fondamentaux qui sont transculturels.»


Il n'en demeure pas moins que des éléments objectifs participent de la réalité de la conscience. Or c'est en étudiant ces facettes tangibles et néanmoins significatives que les neuroscientifiques appréhendent son mystère.


L'énigme à laquelle ils s'attaquent est néanmoins immense et se résume ainsi: pourquoi un simple dispositif physique, comme une diode photoélectrique qui différencie l'ombre de la lumière, est-il incapable d'engendrer cette expérience subjective de la conscience que goûte un être humain accomplissant cette même fonction? Pourquoi l'activité des cellules nerveuses de la rétine qui distinguent le sombre du clair ne conduit-elle pas à l'expérience consciente, alors que celles qui sont situées dans une région plus élevée du système visuel y parviennent apparemment?





État conscient et pensées


D'entrée de jeu, Jean Delacour distingue d'une part l'état conscient. Celui de veille dure plusieurs heures d'affilée, nous abandonne lorsque nous nous endormons et ressurgit à l'identique lorsque nous revenons au monde au moment du réveil. Un autre se manifeste au moment du rêve. Les neurophysiologistes ont bien étudié ces deux formes d'état conscient, qu'ils décrivent comme une certaine forme d'activation cérébrale dont ils commencent à mieux identifier la source et le fonctionnement.


D'autre part, il souligne l'occurrence de ces pensées conscientes particulières, qui se succèdent à l'intérieur même de la phase d'éveil et prennent des formes variées: celle d'un souvenir qui refait surface, d'une idée que l'on exprime verbalement ou par écrit, d'une opération mathématique que l'on effectue mentalement ou d'une intention de passer à l'action. Ces brefs moments de conscience aiguisée échappent à la loupe des chercheurs, prévient Jean Delacour. D'autant plus qu'ils sont la plupart du temps intimement associés à des processus inconscients.


Lors d'une discussion, par exemple, en même temps que nous formons des pensées conscientes nous utilisons de manière complètement automatique — inconsciente — la syntaxe et le vocabulaire de notre langue maternelle. Heureusement qu'il en est ainsi car si nous évoquions la règle de grammaire sous-jacente à l'énoncé chaque fois que nous voulons parler, notre interlocuteur nous abandonnerait vite!


De même, la molécule de glucose qui est consommée par un neurone ou le médiateur chimique se fixant sur les récepteurs d'une cellule nerveuse sont des événements qui nous échappent. Pourtant, ils sont les jalons de l'état conscient.


À bien y regarder, on se rend vite compte que nous accomplissons une multitude de tâches de façon inconsciente et que, somme toute, ces processus sont beaucoup plus nombreux que les actions conscientes. Et pourquoi donc cette préséance? La conscience est très coûteuse en énergie. De plus, elle est lente et la capacité de ses processus, réduite.


Le fait que les pensées, les intentions, les souvenirs particuliers qui nous viennent spontanément à l'esprit alors que nous sommes éveillés reposent souvent sur des processus inconscients constitue toutefois un obstacle majeur à l'étude de la conscience, compte tenu de la difficulté à séparer les deux phénomènes. Comment les scientifiques parviennent-ils à étudier les mécanismes qui sous-tendent sélectivement les processus conscients et inconscients alors qu'ils interagissent si étroitement?


Le phénomène de «vision aveugle» — blindsight — que présentent certains patients atteints de lésions du cortex visuel primaire (aire VI) offre une première piste puisqu'il met en évidence une nette dissociation entre la vision consciente et la vision inconsciente. Ces lésions cérébrales particulières ont pour effet de rendre aveugle une partie du champ visuel. Les stimuli présentés dans cette région ne donnent lieu à aucune perception consciente, précise Jean Delacour. Par certaines méthodes expérimentales, on peut toutefois montrer que les patients sont néanmoins capables d'utiliser l'information disponible dans cette portion de leur champ visuel. Par exemple, «dans des tâches où ils doivent saisir des objets en trois dimensions situés dans la région aveugle, les patients ajustent leur prise correctement avant l'exécution du mouvement selon la forme et la taille des objets qu'ils déclarent ne pas voir, explique le neurophysiologiste. Ces observations spectaculaires révèlent donc l'existence de deux systèmes visuels. Un système dont l'intégrité est nécessaire à la conscience — en l'occurrence l'aire VI — et un second système qui peut prendre en charge une vision inconsciente.»


Un autre phénomène appelé rivalité binoculaire permet de comparer avec encore plus de précision les substrats neurobiologiques de la perception consciente à ceux de la perception inconsciente des mêmes informations sensorielles.


La rivalité binoculaire s'observe lorsqu'on présente à chaque oeil un stimulus différent. Or, face à une telle situation, nous ne percevons pas le mélange des deux images mais alternativement l'une ou l'autre à des intervalles de quelques secondes. Ainsi, la perception de l'un des stimuli est tantôt consciente, tantôt inconsciente, alors qu'il agit pourtant continuellement sur la rétine.


Pendant qu'il soumettait des sujets à ce paradigme, le scientifique Geraint Rees, de l'Institute of cognitive neuroscience de l'université College London en Grande-Bretagne, a procédé à des enregistrements de l'activité cérébrale par une technique d'imagerie fonctionnelle. Il a alors observé que l'activité du cortex visuel ventral (l'aire primaire) est nécessaire mais insuffisante pour créer la conscience visuelle mais que les régions pariétale et frontale y joueraient un rôle significatif. «Des interactions entre les régions fronto-pariétales et le cortex visuel ventral constitueraient donc le substrat neuronal fondamental à l'expérience visuelle consciente», affirme Geraint Rees. Une observation qui n'étonne pas Jean Delacour. Celui-ci rappelle qu'une implication des régions frontales apparaît dans tous les processus conscients.








Ceux qui veulent approfondir le sujet trouveront matière à contenter leur curiosité dans le dernier ouvrage de Jean Delacour intitulé Conscience et cerveau, publié dans la collection «Neurosciences et cognition» chez DeBoeck Université, ainsi que dans la vulgarisation à la fois limpide et fouillée de Comment la matière devient conscience de Gerald Edelman, aux Éditions Odile Jacob.
 
 
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