Toute recherche est utile
Des chercheurs reçoivent de leurs pairs la reconnaissance de leur travail
Photo : Jacques Nadeau
Les universitaires feraient de la politique? À ce qu'il semble. Deux présidents, l'un d'un organisme responsable de la recherche, l'autre d'une association des professeurs universitaires, demandent en effet la démission d'un ministre du « gouvernement Harper », gouvernement tel qu'ici nommé pour reprendre l'expression utilisée au niveau fédéral afin de désigner des initiatives politiques qui tiennent souvent de l'ingérence partisane. Tout cela parce qu'un ministre veut qu'on élimine une subvention qu'il juge idéologiquement malsaine. La recherche ne serait donc pas neutre.
Alain Caillé ne craint pas de s'engager. Vers la fin de son mandat de vice-recteur à la recherche, l'universitaire faisait lire dans ce journal qu'il était indécent de voir le déséquilibre existant dans l'attribution des diverses aides par les organismes ayant pour mandat de subventionner les multiples secteurs de recherche. Et, lors de cette dénonciation, le gouvernement fédéral était directement visé: ce que recevaient les chercheurs en sciences dites appliquées dépassait nettement en total les montants attribués à toutes celles et tous ceux qui oeuvrent dans le monde des sciences dites humaines. Et, depuis ce temps, ce déséquilibre a toujours été entretenu.
Déséquilibre, donc. Et maintenant, il y a plus: ingérence. Gary Goodyear, ministre d'État aux Sciences et à la Technologie, aurait demandé au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) de ne pas maintenir une subvention accordée à un organisme qui, lors d'une conférence tenue en début d'été dernier, aurait démontré une attitude partisane au profit de la Palestine et au détriment d'Israël. Que le CRSH ne réponde pas à sa demande, le ministre vient d'en tenir compte lors de l'élaboration du prochain budget fédéral.
Par suite de cela, levée de boucliers. Pierre Noreau, de l'Association francophone pour le savoir, l'Acfas, a demandé la semaine dernière la démission du ministre, tout comme l'avait déjà fait James Turk, président de l'Association canadienne des professeurs et professeures d'université.
Optiques
Il y a toutefois un débat plus lourd qui anime le monde universitaire, que ce soit en recherche ou en enseignement: à quoi sert l'université? Y formerait-on des citoyens ou aurait-on pour mandat d'assurer la formation d'une main-d'oeuvre économiquement rentable? Autrement dit, il y a savoir, certes, mais aussi en jeu des retombées économiques.
Ainsi, notre Alain Caillé est un homme utile: les travaux de recherche de ce physicien ont permis des avancées dans le secteur des cristaux liquides: que seraient, sans ces matières, nos téléviseurs et divers portables devenus, ou comment encore certains secteurs de la biologie médicale verraient leurs nanovéhicules menacés d'une panne?
Utile, donc, cette recherche de pointe: l'Acfas le reconnaît, puisque l'organisme lui attribue en 2009 un de ses prix annuels. Tout comme elle en accorde un aussi à Claude Panaccio, un médiéviste reconnu internationalement comme un spécialiste de l'oeuvre et des oeuvres d'un Guillaume d'Ockham. Dans son cas, il est sans doute plus d'un ministre qui se demande en quoi et à qui cela est utile (tout en demandant, en aparté, qui était cet Ockham dont on parle ici: un concurrent étranger, peut-être, d'une firme de rasoirs pourtant solidement bien établie en terre canadienne?).
Visions
Mais que la recherche soit utile, nul n'en doute. Et les divers récipiendaires des prix de l'Acfas en cette année 2009 en témoignent. Isabelle Peretz, Prix Jacques-Rousseau, aime peut-être la musique, mais elle oeuvre aussi dans le monde de la neuropsychologie cognitive. Michel J. Tremblay, Prix Léo-
Pariseau, est un biologiste mais aussi un chercheur qui s'attaque au virus qui a pour nom le VIH. Et Yoshua Bengio, Prix Urgel-
Archambault, est un expert en intelligence artificielle, quand un Roger Lecomte, Prix J.-
Armand-Bombardier, est un pionnier dans le monde des scanners et de l'imagerie moléculaire. Même une Suzanne Rivard, Prix Marcel-Vincent, ne déclare-t-elle pas que,
« le premier jour de mon doctorat, le recteur nous a adressé la parole. Il nous a dit que, si la recherche que nous voulions entreprendre n'était pas pertinente pour l'entreprise, elle n'était pas pertinente pour son école. Et cela correspondait précisément à ce que je voulais faire »? Bien sûr, d'autres pourraient aussi faire réagir quand, comme Jean-Guy Vaillancourt, Prix Michel-Jurdant, ils informeraient que, « sans intégrer, par exemple, les femmes ou les populations des pays du tiers-monde, il ne peut y avoir de développement durable ». Faudra-t-il cependant surveiller les jeunes chercheurs, car Julien Beguin parle de biodiversité, Shanie Leroux, d'engagement citoyen, et Adolfo Agundez Rodriguez, de consommation éthique?
Courte vue
Si, dans le passé, plus d'un chercheur dont la qualité du travail a été reconnue par l'Acfas s'est souvent vu couvert d'honneurs ailleurs, et localement, entre autres, un Prix du Québec leur étant ainsi souvent attribué, il faut admettre que les divers jurys ne font pas leur le virage utilitaire.
Car c'est là qu'il y a débat: pour un Goodyear, il semblerait que ce que le gouvernement subventionne devrait refléter la ligne politique du parti au pouvoir, pour d'autres, il semblerait que la reconnaissance des pairs prime. Et, au Québec, il y a même une remise en question de la gouvernance universitaire, et la communauté professorale est ainsi divisée au sujet de la composition des conseils d'administration des établissements du savoir.
Toutefois, il est certain que, si un jour la seule norme utilitaire prévaut dans l'orientation de la recherche, il faudra alors craindre pour l'avenir.
Ainsi, quand le jeune Caillé a entrepris sa recherche sur les cristaux liquides, qu'en aurait pensé un ministre de l'époque s'il avait appris qu'en même temps la multinationale RCA Victor, entreprise alors toute-puissante qu'on allait plus tard liquider, mettait fin à ses recherches sur ces cristaux, car elle considérait que cette voie était sans avenir? Et ce, pour le bonheur de Japonais qui ont obtenu pour quelques petits millions les brevets alors déposés.
La politique utilitaire se révèle souvent être, même en matière économique, une stratégie à trop courte vue. Et l'histoire, une discipline souvent trop ignorée, enseigne que l'ingérence politique est ordinairement qualifiée négativement..
Alain Caillé ne craint pas de s'engager. Vers la fin de son mandat de vice-recteur à la recherche, l'universitaire faisait lire dans ce journal qu'il était indécent de voir le déséquilibre existant dans l'attribution des diverses aides par les organismes ayant pour mandat de subventionner les multiples secteurs de recherche. Et, lors de cette dénonciation, le gouvernement fédéral était directement visé: ce que recevaient les chercheurs en sciences dites appliquées dépassait nettement en total les montants attribués à toutes celles et tous ceux qui oeuvrent dans le monde des sciences dites humaines. Et, depuis ce temps, ce déséquilibre a toujours été entretenu.
Déséquilibre, donc. Et maintenant, il y a plus: ingérence. Gary Goodyear, ministre d'État aux Sciences et à la Technologie, aurait demandé au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) de ne pas maintenir une subvention accordée à un organisme qui, lors d'une conférence tenue en début d'été dernier, aurait démontré une attitude partisane au profit de la Palestine et au détriment d'Israël. Que le CRSH ne réponde pas à sa demande, le ministre vient d'en tenir compte lors de l'élaboration du prochain budget fédéral.
Par suite de cela, levée de boucliers. Pierre Noreau, de l'Association francophone pour le savoir, l'Acfas, a demandé la semaine dernière la démission du ministre, tout comme l'avait déjà fait James Turk, président de l'Association canadienne des professeurs et professeures d'université.
Optiques
Il y a toutefois un débat plus lourd qui anime le monde universitaire, que ce soit en recherche ou en enseignement: à quoi sert l'université? Y formerait-on des citoyens ou aurait-on pour mandat d'assurer la formation d'une main-d'oeuvre économiquement rentable? Autrement dit, il y a savoir, certes, mais aussi en jeu des retombées économiques.
Ainsi, notre Alain Caillé est un homme utile: les travaux de recherche de ce physicien ont permis des avancées dans le secteur des cristaux liquides: que seraient, sans ces matières, nos téléviseurs et divers portables devenus, ou comment encore certains secteurs de la biologie médicale verraient leurs nanovéhicules menacés d'une panne?
Utile, donc, cette recherche de pointe: l'Acfas le reconnaît, puisque l'organisme lui attribue en 2009 un de ses prix annuels. Tout comme elle en accorde un aussi à Claude Panaccio, un médiéviste reconnu internationalement comme un spécialiste de l'oeuvre et des oeuvres d'un Guillaume d'Ockham. Dans son cas, il est sans doute plus d'un ministre qui se demande en quoi et à qui cela est utile (tout en demandant, en aparté, qui était cet Ockham dont on parle ici: un concurrent étranger, peut-être, d'une firme de rasoirs pourtant solidement bien établie en terre canadienne?).
Visions
Mais que la recherche soit utile, nul n'en doute. Et les divers récipiendaires des prix de l'Acfas en cette année 2009 en témoignent. Isabelle Peretz, Prix Jacques-Rousseau, aime peut-être la musique, mais elle oeuvre aussi dans le monde de la neuropsychologie cognitive. Michel J. Tremblay, Prix Léo-
Pariseau, est un biologiste mais aussi un chercheur qui s'attaque au virus qui a pour nom le VIH. Et Yoshua Bengio, Prix Urgel-
Archambault, est un expert en intelligence artificielle, quand un Roger Lecomte, Prix J.-
Armand-Bombardier, est un pionnier dans le monde des scanners et de l'imagerie moléculaire. Même une Suzanne Rivard, Prix Marcel-Vincent, ne déclare-t-elle pas que,
« le premier jour de mon doctorat, le recteur nous a adressé la parole. Il nous a dit que, si la recherche que nous voulions entreprendre n'était pas pertinente pour l'entreprise, elle n'était pas pertinente pour son école. Et cela correspondait précisément à ce que je voulais faire »? Bien sûr, d'autres pourraient aussi faire réagir quand, comme Jean-Guy Vaillancourt, Prix Michel-Jurdant, ils informeraient que, « sans intégrer, par exemple, les femmes ou les populations des pays du tiers-monde, il ne peut y avoir de développement durable ». Faudra-t-il cependant surveiller les jeunes chercheurs, car Julien Beguin parle de biodiversité, Shanie Leroux, d'engagement citoyen, et Adolfo Agundez Rodriguez, de consommation éthique?
Courte vue
Si, dans le passé, plus d'un chercheur dont la qualité du travail a été reconnue par l'Acfas s'est souvent vu couvert d'honneurs ailleurs, et localement, entre autres, un Prix du Québec leur étant ainsi souvent attribué, il faut admettre que les divers jurys ne font pas leur le virage utilitaire.
Car c'est là qu'il y a débat: pour un Goodyear, il semblerait que ce que le gouvernement subventionne devrait refléter la ligne politique du parti au pouvoir, pour d'autres, il semblerait que la reconnaissance des pairs prime. Et, au Québec, il y a même une remise en question de la gouvernance universitaire, et la communauté professorale est ainsi divisée au sujet de la composition des conseils d'administration des établissements du savoir.
Toutefois, il est certain que, si un jour la seule norme utilitaire prévaut dans l'orientation de la recherche, il faudra alors craindre pour l'avenir.
Ainsi, quand le jeune Caillé a entrepris sa recherche sur les cristaux liquides, qu'en aurait pensé un ministre de l'époque s'il avait appris qu'en même temps la multinationale RCA Victor, entreprise alors toute-puissante qu'on allait plus tard liquider, mettait fin à ses recherches sur ces cristaux, car elle considérait que cette voie était sans avenir? Et ce, pour le bonheur de Japonais qui ont obtenu pour quelques petits millions les brevets alors déposés.
La politique utilitaire se révèle souvent être, même en matière économique, une stratégie à trop courte vue. Et l'histoire, une discipline souvent trop ignorée, enseigne que l'ingérence politique est ordinairement qualifiée négativement..
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