Prix J.-Armand-Bombardier - « Je ne suis que le chef d'orchestre »
Avec son équipe du département de médecine nucléaire et radiobiologie de l'Université de Sherbrooke, le professeur Roger Lecomte a révolutionné l'imagerie médicale.
Photo : Acfas
Roger Lecomte, du de?partement de me?decine nucle?aire etradiobiologie de l’Universite? de Sherbrooke
Dès son arrivée à l'Université de Sherbrooke, en 1981, le professeur Roger Lecomte, alors tout jeune docteur en physique nucléaire, décide d'exploiter les récents développements technologiques en détection des radiations, afin de mettre au point des appareils d'imagerie médicale plus performants et plus précis. C'est désormais chose faite. Mais, s'il jouit aujourd'hui d'une renommée mondiale, il n'en reste pas moins modeste. Son succès, il l'attribue à son travail, à sa curiosité, à sa passion, à sa persévérance, à son esprit de compétition aussi... mais surtout à ses étudiants et à ses collègues.
Vos confrères vous dépeignent comme un pionnier. En quoi y aura-t-il un avant et un après Roger Lecomte?
Ma principale contribution à la science, c'est l'introduction, dans le domaine de l'imagerie médicale, de dispositifs semi-conducteurs en remplacement des tubes photomultiplicateurs. Pour faire une analogie, ces tubes ressemblent un peu aux lampes électroniques qu'il y avait auparavant dans nos téléviseurs. Ce qu'on a entrepris, avec mon équipe, c'est finalement la même chose que ce qui s'est passé dans les années 60-70, lorsque les lampes des anciens téléviseurs ont été remplacées par des transistors. Grâce à ce progrès technologique, les détecteurs de radiations ont pu être miniaturisés, ce qui a permis l'application d'une technique encore peu utilisée à l'époque, la tomographie par émission de positrons (TEP), à l'imagerie de petits animaux de laboratoire pour la recherche biomédicale.
Aujourd'hui, on me considère peut-être comme un pionnier, mais ça n'a pas été facile. Il a fallu persister pour faire admettre l'efficience de nos travaux. Lorsque nous avons publié la première fois, il y a eu une véritable effervescence... qui est bien vite retombée parce que personne n'est parvenu à reproduire nos résultats. Il a fallu s'attabler de nouveau, continuer à travailler pour prouver que nous n'étions pas des imposteurs. Une véritable traversée du désert! Et, en même temps, une période très bénéfique: si les grands laboratoires y avaient cru dès le départ et s'étaient investis, nous, à Sherbrooke, nous n'aurions jamais pu soutenir la compétition. Ce moment de doute nous a laissé dix ans pour mettre au point un prototype.
Concrètement, à quoi servent vos découver-
tes pour le commun des mortels?
Directement, ça ne le touche pas encore vraiment. Mais, grâce à la miniaturisation, nous pouvons mener des expérimentations sur des modèles animaux. Ainsi, en utilisant un seul rongeur, qui ne sera d'ailleurs même pas nécessairement sacrifié par la suite, il est possible d'obtenir des résultats là où il en fallait des centaines auparavant. Or ces expériences sont fondamentales pour la médecine humaine, puisqu'elles permettent la mise en place de protocoles de diagnostic ou de traitement, ce qui améliore ainsi la pratique, surtout en oncologie, mais aussi en cardiologie, en neurologie et pour les maladies métaboliques comme le diabète.
Votre technologie ne s'applique en fait qu'à la recherche animale?
Non! Mon équipe l'utilise dans ses travaux sur les petits animaux, mais cette technologie commence à être introduite en imagerie médicale humaine, pour combiner la technologie TEP à l'imagerie par résonance magnétique (IRM), par exemple. Elle permet notamment une réduction de la dose de rayons. Peut-être se retrouvera-t-elle un jour dans tous les scanners utilisant les radiations, nous
y travaillons...
Est-ce aussi une réponse possible à la pénurie de radio-isotopes médicaux, dont on entend parler depuis quelques mois?
Indirectement, oui. Parce que les radio-isotopes que nous utilisons avec la technologie TEP ne sont pas produits par des réacteurs nucléaires comme celui qui a été fermé à Chalk River, ce qui a provoqué la pénurie. Les radio-isotopes TEP, qu'on dit émetteurs de positrons, sont fabriqués à l'aide d'accélérateurs de particules, qui par ailleurs sont beaucoup moins dangereux pour l'environnement que les réacteurs nucléaires. Ainsi, dans tous les pays qui ont fait le choix de la technologie TEP, notamment le Québec, la pénurie d'isotopes se fait moins sentir qu'ailleurs. Sans compter que les scanners TEP sont plus précis et plus rapides que les appareils de scintigraphie utilisés en médecine nucléaire traditionnelle. L'imagerie nucléaire TEP, c'est assurément celle du XXIe siècle. Si elle se déploie rapidement dans les pays industrialisés, elle demeure plus coûteuse pour l'instant. Cependant, si la pénurie d'isotopes traditionnels se poursuit, il y a fort à parier que nos coûts deviendront plus concurrentiels.
Vos recherches ont un fort impact sociétal. Est-ce là une de vos motivations?
C'est important que nos recherches servent à quelque chose, qu'elles aient un résultat concret. Mais j'ai une autre grande motivation: la multidisciplinarité. Et l'imagerie médicale est le carrefour par excellence de toutes les sciences. J'aime pouvoir toucher à plusieurs domaines. Mes collaborateurs sont ingénieurs, informaticiens, chimistes, physiciens, biologistes, médecins, etc. Je rencontre des méthodes de travail, des modes de pensée, des intérêts différents. Pour arriver à des résultats en imagerie médicale, il faut parvenir à intégrer toutes ces démarches. Dans ce que nous avons réalisé, je ne suis en fait que le chef d'orchestre.
Aujourd'hui, vous devez sans doute être convoité par les universités du monde entier. Comptez-vous rester à Sherbrooke?
Sans aucune hésitation. D'abord pour le milieu de vie, mais aussi parce que je reste persuadé qu'on a beaucoup plus de liberté d'action dans une petite université dynamique que dans une grande. N'en déplaise aux recteurs du G5, les prétendues cinq plus grandes universités canadiennes, qui ont récemment affirmé que toutes les recherches devraient être con-centrées dans leurs établissements et que les autres ne devraient plus servir que pour l'enseignement. J'en suis complètement estomaqué. Il y a de l'excellente recherche faite dans de petites universités, des gens qui ont de la vision et qui acceptent d'explorer des avenues hors des sentiers battus, même lorsqu'elles paraissent irréalistes. Je ne suis pas sûr qu'on m'aurait autant soutenu dans les moments difficiles, si j'avais été dans l'une de ces « grandes universités ».
Collaboratrice du Devoir
Vos confrères vous dépeignent comme un pionnier. En quoi y aura-t-il un avant et un après Roger Lecomte?
Ma principale contribution à la science, c'est l'introduction, dans le domaine de l'imagerie médicale, de dispositifs semi-conducteurs en remplacement des tubes photomultiplicateurs. Pour faire une analogie, ces tubes ressemblent un peu aux lampes électroniques qu'il y avait auparavant dans nos téléviseurs. Ce qu'on a entrepris, avec mon équipe, c'est finalement la même chose que ce qui s'est passé dans les années 60-70, lorsque les lampes des anciens téléviseurs ont été remplacées par des transistors. Grâce à ce progrès technologique, les détecteurs de radiations ont pu être miniaturisés, ce qui a permis l'application d'une technique encore peu utilisée à l'époque, la tomographie par émission de positrons (TEP), à l'imagerie de petits animaux de laboratoire pour la recherche biomédicale.
Aujourd'hui, on me considère peut-être comme un pionnier, mais ça n'a pas été facile. Il a fallu persister pour faire admettre l'efficience de nos travaux. Lorsque nous avons publié la première fois, il y a eu une véritable effervescence... qui est bien vite retombée parce que personne n'est parvenu à reproduire nos résultats. Il a fallu s'attabler de nouveau, continuer à travailler pour prouver que nous n'étions pas des imposteurs. Une véritable traversée du désert! Et, en même temps, une période très bénéfique: si les grands laboratoires y avaient cru dès le départ et s'étaient investis, nous, à Sherbrooke, nous n'aurions jamais pu soutenir la compétition. Ce moment de doute nous a laissé dix ans pour mettre au point un prototype.
Concrètement, à quoi servent vos découver-
tes pour le commun des mortels?
Directement, ça ne le touche pas encore vraiment. Mais, grâce à la miniaturisation, nous pouvons mener des expérimentations sur des modèles animaux. Ainsi, en utilisant un seul rongeur, qui ne sera d'ailleurs même pas nécessairement sacrifié par la suite, il est possible d'obtenir des résultats là où il en fallait des centaines auparavant. Or ces expériences sont fondamentales pour la médecine humaine, puisqu'elles permettent la mise en place de protocoles de diagnostic ou de traitement, ce qui améliore ainsi la pratique, surtout en oncologie, mais aussi en cardiologie, en neurologie et pour les maladies métaboliques comme le diabète.
Votre technologie ne s'applique en fait qu'à la recherche animale?
Non! Mon équipe l'utilise dans ses travaux sur les petits animaux, mais cette technologie commence à être introduite en imagerie médicale humaine, pour combiner la technologie TEP à l'imagerie par résonance magnétique (IRM), par exemple. Elle permet notamment une réduction de la dose de rayons. Peut-être se retrouvera-t-elle un jour dans tous les scanners utilisant les radiations, nous
y travaillons...
Est-ce aussi une réponse possible à la pénurie de radio-isotopes médicaux, dont on entend parler depuis quelques mois?
Indirectement, oui. Parce que les radio-isotopes que nous utilisons avec la technologie TEP ne sont pas produits par des réacteurs nucléaires comme celui qui a été fermé à Chalk River, ce qui a provoqué la pénurie. Les radio-isotopes TEP, qu'on dit émetteurs de positrons, sont fabriqués à l'aide d'accélérateurs de particules, qui par ailleurs sont beaucoup moins dangereux pour l'environnement que les réacteurs nucléaires. Ainsi, dans tous les pays qui ont fait le choix de la technologie TEP, notamment le Québec, la pénurie d'isotopes se fait moins sentir qu'ailleurs. Sans compter que les scanners TEP sont plus précis et plus rapides que les appareils de scintigraphie utilisés en médecine nucléaire traditionnelle. L'imagerie nucléaire TEP, c'est assurément celle du XXIe siècle. Si elle se déploie rapidement dans les pays industrialisés, elle demeure plus coûteuse pour l'instant. Cependant, si la pénurie d'isotopes traditionnels se poursuit, il y a fort à parier que nos coûts deviendront plus concurrentiels.
Vos recherches ont un fort impact sociétal. Est-ce là une de vos motivations?
C'est important que nos recherches servent à quelque chose, qu'elles aient un résultat concret. Mais j'ai une autre grande motivation: la multidisciplinarité. Et l'imagerie médicale est le carrefour par excellence de toutes les sciences. J'aime pouvoir toucher à plusieurs domaines. Mes collaborateurs sont ingénieurs, informaticiens, chimistes, physiciens, biologistes, médecins, etc. Je rencontre des méthodes de travail, des modes de pensée, des intérêts différents. Pour arriver à des résultats en imagerie médicale, il faut parvenir à intégrer toutes ces démarches. Dans ce que nous avons réalisé, je ne suis en fait que le chef d'orchestre.
Aujourd'hui, vous devez sans doute être convoité par les universités du monde entier. Comptez-vous rester à Sherbrooke?
Sans aucune hésitation. D'abord pour le milieu de vie, mais aussi parce que je reste persuadé qu'on a beaucoup plus de liberté d'action dans une petite université dynamique que dans une grande. N'en déplaise aux recteurs du G5, les prétendues cinq plus grandes universités canadiennes, qui ont récemment affirmé que toutes les recherches devraient être con-centrées dans leurs établissements et que les autres ne devraient plus servir que pour l'enseignement. J'en suis complètement estomaqué. Il y a de l'excellente recherche faite dans de petites universités, des gens qui ont de la vision et qui acceptent d'explorer des avenues hors des sentiers battus, même lorsqu'elles paraissent irréalistes. Je ne suis pas sûr qu'on m'aurait autant soutenu dans les moments difficiles, si j'avais été dans l'une de ces « grandes universités ».
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