Lucy, voici ta grand-mère
Un peu comme s'il avait fréquenté une femme pendant des années sans jamais se montrer avec elle en public, l'anthropologue Tim White nous présente enfin Ardi, quinze ans après l'avoir découverte dans le désert éthiopien. La « grand-mère » de la célèbre australopithèque Lucy, d'un million d'années son aînée, nous rapproche plus que jamais de notre fuyant ancêtre commun avec le chimpanzé.
Une toute petite femme d'un mètre vingt a soulevé un battage médiatique rare en science hier. Onze articles scientifiques de 47 auteurs publiés simultanément dans la prestigieuse revue américaine Science: lors d'une conférence de presse diffusée à travers le monde sur le Web, l'anthropologue Tim White a ouvert « une capsule témoin vieille de 4,4 millions d'années ». Voici Ardi, une Éthiopienne vieille de 4,4 millions d'années.
Le lointain ancêtre commun des humains et des chimpanzés aurait vécu il y a environ de 6 à 10 millions d'années. Jamais un squelette plus près de ce chaînon manquant que celui d'Ardi n'avait été analysé.
Mais à la grande surprise des chercheurs, Ardipithecus ramidus, de son nom savant, ne ressemble pas vraiment à un chimpanzé.
Voyage dans le temps
Transportons une machine à voyager dans le temps dans le désert de la vallée d'Aouache. Si on règle le cadran 4,4 millions d'années en arrière, la porte s'ouvre sur une forêt luxuriante où vit Ardi. Du haut de son mètre vingt, elle est bien ancrée sur ses deux pieds. Est-ce un hominine ou un chimpanzé? Elle ne s'appuie pas sur ses bras comme ces derniers pour marcher.
Mais elle grimpe aux arbres, s'accrochant tant avec ses pieds qu'avec ses mains. Une caractéristique profondément simiesque.
Les scientifiques croient que les mâles participaient à la vie de famille et à la protection des enfants: leurs canines, courtes, indiquent qu'ils ne se battaient pas entre mâles pour les faveurs des femelles en chaleur. Une caractéristique profondément... humaine.
« C'est une créature mosaïque qui n'est ni un chimpanzé ni un humain. C'est Ardi », résume Tim White en conférence de presse.
Cela signifie que les chimpanzés, comme les humains, ont beaucoup évolué depuis ce fameux ancêtre commun. Pourquoi en effet aurions-nous détenu l'exclusivité de l'évolution?
« On comprend maintenant que les autres primates ont évolué de leur côté probablement autant que les humains. Quand on regarde un singe d'aujourd'hui, on ne voit pas notre ancêtre », explique la biologiste Alison Murray.
La Canadienne était très excitée lorsqu'elle a reçu un appel de Kathlyn Stewart, du Musée canadien de la nature à Ottawa: Tim White souhaitait que les deux femmes collaborent avec lui. Elles s'occupent d'analyser les fossiles de poissons trouvés sur le site. « Je suis allée travailler au Musée national, en Éthiopie, en 1997 et en 2006 », relate la scientifique jointe par téléphone à son bureau d'Edmonton. « C'est très long, analyser tout ça! »
Dix-sept ans de recherche
1992. Tim White et son étudiant Gen Suwa fouillent le désert éthiopien, sous les couches géologiques qui ont livré la célèbre Lucy au monde en 1974. Suwa déterre une molaire. Tout de suite, White sait qu'elle appartient à un hominine et non pas à un lointain ancêtre des singes. D'autres dents et un bras suivent. Les anthropologues nomment la nouvelle espèce Ardipithecus et continuent à ratisser le sol aride à la recherche d'un squelette complet.
Leur patience paie. L'étudiant Yohasses Haile-Selassie trouve un os de main, suivi de 125 morceaux d'un même squelette. Enfin. En 1994, Tim White annonce sa découverte puis ferme aussi vite qu'il l'a ouverte la boîte de Pandore.
Pendant 15 ans, son équipe nettoie et restaure les os, dont ceux fracassés du crâne, et rassemble des experts pour étudier non seulement Ardi, mais également les fossiles de mammifères, d'oiseaux, de poissons, de pollen trouvés dans la même couche géologique.
L'anthropologue de l'Université de Montréal Michelle Drapeau avait presque cessé d'espérer la sortie de Tim White. « Depuis la première annonce en 1994, aucune publication. Il était temps! » a-t-elle lancé lorsque Le Devoir lui a appris la publication imminente des résultats. « L'équipe qui a trouvé Ardi était très protectionniste, personne ne pouvait voir les artefacts », raconte-t-elle. Tim White détenait la clé de l'énigme.
« On a trouvé d'autres ossements entre-temps, des plus vieux qu'Ardi », explique Michelle Drapeau. Sans pouvoir les comparer, le débat sur qui fait le meilleur ancêtre pour Lucy continue à faire rage. Par exemple, Ardipithecus ramidus kadabba a vécu il y a 5,8 millions d'années, alors qu'Orrorin tugenensis et Sahelanthropus tchadensis ont foulé le sol voilà 6 millions d'années. Leurs squelettes sont très incomplets et les fragments proviennent de plusieurs individus.
Laquelle des espèces hominines a mené à l'humain et lesquelles se sont éteintes sans laisser de descendants?
Vers Lucy
Tim White estime prématuré d'affirmer que Lucy a émergé d'Ardi pour mener ultimement à l'humain moderne. Plusieurs scientifiques indépendants, dont David Pilbeam de l'Université Harvard, jugent plausible qu'Ardi soit l'ancêtre de Lucy.
Tous n'interprètent pas le squelette d'Ardi pareillement. « Ce bassin suggère qu'Ardi était bipède, mais ne le confirme pas hors de tout doute », a dit à un journaliste de Science Carol Ward, de l'Université du Missouri. « La tête est clairement celle d'un hominine, mais le reste du corps... ça se discute », croit Bernard Wood de l'Université George Washington. Au moins, tout le monde s'accorde sur un point: Ardi nous raconte une histoire jamais entendue de mémoire d'Homo sapiens.
Une toute petite femme d'un mètre vingt a soulevé un battage médiatique rare en science hier. Onze articles scientifiques de 47 auteurs publiés simultanément dans la prestigieuse revue américaine Science: lors d'une conférence de presse diffusée à travers le monde sur le Web, l'anthropologue Tim White a ouvert « une capsule témoin vieille de 4,4 millions d'années ». Voici Ardi, une Éthiopienne vieille de 4,4 millions d'années.
Le lointain ancêtre commun des humains et des chimpanzés aurait vécu il y a environ de 6 à 10 millions d'années. Jamais un squelette plus près de ce chaînon manquant que celui d'Ardi n'avait été analysé.
Mais à la grande surprise des chercheurs, Ardipithecus ramidus, de son nom savant, ne ressemble pas vraiment à un chimpanzé.
Voyage dans le temps
Transportons une machine à voyager dans le temps dans le désert de la vallée d'Aouache. Si on règle le cadran 4,4 millions d'années en arrière, la porte s'ouvre sur une forêt luxuriante où vit Ardi. Du haut de son mètre vingt, elle est bien ancrée sur ses deux pieds. Est-ce un hominine ou un chimpanzé? Elle ne s'appuie pas sur ses bras comme ces derniers pour marcher.
Mais elle grimpe aux arbres, s'accrochant tant avec ses pieds qu'avec ses mains. Une caractéristique profondément simiesque.
Les scientifiques croient que les mâles participaient à la vie de famille et à la protection des enfants: leurs canines, courtes, indiquent qu'ils ne se battaient pas entre mâles pour les faveurs des femelles en chaleur. Une caractéristique profondément... humaine.
« C'est une créature mosaïque qui n'est ni un chimpanzé ni un humain. C'est Ardi », résume Tim White en conférence de presse.
Cela signifie que les chimpanzés, comme les humains, ont beaucoup évolué depuis ce fameux ancêtre commun. Pourquoi en effet aurions-nous détenu l'exclusivité de l'évolution?
« On comprend maintenant que les autres primates ont évolué de leur côté probablement autant que les humains. Quand on regarde un singe d'aujourd'hui, on ne voit pas notre ancêtre », explique la biologiste Alison Murray.
La Canadienne était très excitée lorsqu'elle a reçu un appel de Kathlyn Stewart, du Musée canadien de la nature à Ottawa: Tim White souhaitait que les deux femmes collaborent avec lui. Elles s'occupent d'analyser les fossiles de poissons trouvés sur le site. « Je suis allée travailler au Musée national, en Éthiopie, en 1997 et en 2006 », relate la scientifique jointe par téléphone à son bureau d'Edmonton. « C'est très long, analyser tout ça! »
Dix-sept ans de recherche
1992. Tim White et son étudiant Gen Suwa fouillent le désert éthiopien, sous les couches géologiques qui ont livré la célèbre Lucy au monde en 1974. Suwa déterre une molaire. Tout de suite, White sait qu'elle appartient à un hominine et non pas à un lointain ancêtre des singes. D'autres dents et un bras suivent. Les anthropologues nomment la nouvelle espèce Ardipithecus et continuent à ratisser le sol aride à la recherche d'un squelette complet.
Leur patience paie. L'étudiant Yohasses Haile-Selassie trouve un os de main, suivi de 125 morceaux d'un même squelette. Enfin. En 1994, Tim White annonce sa découverte puis ferme aussi vite qu'il l'a ouverte la boîte de Pandore.
Pendant 15 ans, son équipe nettoie et restaure les os, dont ceux fracassés du crâne, et rassemble des experts pour étudier non seulement Ardi, mais également les fossiles de mammifères, d'oiseaux, de poissons, de pollen trouvés dans la même couche géologique.
L'anthropologue de l'Université de Montréal Michelle Drapeau avait presque cessé d'espérer la sortie de Tim White. « Depuis la première annonce en 1994, aucune publication. Il était temps! » a-t-elle lancé lorsque Le Devoir lui a appris la publication imminente des résultats. « L'équipe qui a trouvé Ardi était très protectionniste, personne ne pouvait voir les artefacts », raconte-t-elle. Tim White détenait la clé de l'énigme.
« On a trouvé d'autres ossements entre-temps, des plus vieux qu'Ardi », explique Michelle Drapeau. Sans pouvoir les comparer, le débat sur qui fait le meilleur ancêtre pour Lucy continue à faire rage. Par exemple, Ardipithecus ramidus kadabba a vécu il y a 5,8 millions d'années, alors qu'Orrorin tugenensis et Sahelanthropus tchadensis ont foulé le sol voilà 6 millions d'années. Leurs squelettes sont très incomplets et les fragments proviennent de plusieurs individus.
Laquelle des espèces hominines a mené à l'humain et lesquelles se sont éteintes sans laisser de descendants?
Vers Lucy
Tim White estime prématuré d'affirmer que Lucy a émergé d'Ardi pour mener ultimement à l'humain moderne. Plusieurs scientifiques indépendants, dont David Pilbeam de l'Université Harvard, jugent plausible qu'Ardi soit l'ancêtre de Lucy.
Tous n'interprètent pas le squelette d'Ardi pareillement. « Ce bassin suggère qu'Ardi était bipède, mais ne le confirme pas hors de tout doute », a dit à un journaliste de Science Carol Ward, de l'Université du Missouri. « La tête est clairement celle d'un hominine, mais le reste du corps... ça se discute », croit Bernard Wood de l'Université George Washington. Au moins, tout le monde s'accorde sur un point: Ardi nous raconte une histoire jamais entendue de mémoire d'Homo sapiens.
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