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Une nouvelle fuite des cerveaux s'amorce

Pauline Gravel   30 juillet 2009  Science et technologie
Photo : Agence France-Presse
Alors que les changements climatiques sont devenus un enjeu de plus en plus pressant, les chercheurs canadiens s'intéressant à cette question planétaire ne comprennent pas l'attitude du gouvernement fédéral, qui leur coupe les vivres. Ils s'inquiètent de voir leurs jeunes collègues s'apprêter à partir ailleurs dans le monde. Impuissants, ils voient le désastre se profiler...

Les coffres de la Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l'atmosphère (FCSCA), qui finance environ 200 scientifiques canadiens, seront vides dans un an, et le gouvernement fédéral ne s'est toujours pas manifesté pour les regarnir. Hier, d'autres chercheurs ont ajouté leur voix à celle du physicien James Drummond pour dénoncer l'épuisement des ressources financières accordées à la recherche canadienne sur le climat, compte tenu du fait que la FCSCA représentait leur principale source de financement. «Les conseils de recherches fédéraux [CRSNG] et provinciaux fournissant aux chercheurs une aide complémentaire ne seront pas en mesure de prendre la relève de la fondation. En l'absence de la FCSCA, le domaine perdra de 12 à 15 millions par année», a précisé Dawn Conway, directrice générale de la FCSCA.

La FCSCA a reçu un dernier financement du ministère fédéral de l'Environnement en 2003, et depuis, elle attend toujours le prochain versement. «Comme d'autres fondations, notre financement est irrégulier, a expliqué Mme Conway. La Fondation canadienne pour l'innovation [FCI] a été refinancée à plusieurs reprises, notre fondation ne l'a été qu'une seule fois en 2003. Il y a néanmoins toujours la possibilité que le gouvernement nous verse de l'argent demain matin. Chose certaine, cela devient urgent, car notre mandat se termine à la fin de 2010.» Tous les fonds qu'il reste à la FCSCA sont déjà engagés dans des projets en réseau. Et si elle ne reçoit pas d'argent frais sous peu, il faudra rapatrier les équipements qui sont dans les forêts, voire dans des laboratoires éloignés, comme ceux servant à un projet qui se déroule à 1000 km du pôle Nord, faute de chercheurs et de techniciens pour les maintenir en marche. «Nous en sommes rendus à prévoir les coûts de récupération de ces équipements scientifiques, car nous ne pourrons financer plus longtemps ces projets. Dans l'immédiat, nous valorisons le plus possible les résultats obtenus jusqu'à maintenant afin de les présenter aux décideurs et aux responsables des politiques scientifiques et gouvernementales», a indiqué Mme Conway.

Theodore Shepherd, qui dirige à l'Université de Toronto un groupe de chercheurs ayant développé un modèle climatique qui analyse l'effet des changements climatiques sur le processus de réparation de la couche d'ozone, s'inquiète pour l'avenir de son projet de recherche et appréhende une véritable fuite des cerveaux. «Notre projet, pourtant couronné de succès, pourrait s'effondrer dans un an, ou même avant, car il repose sur le travail de scientifiques — associés de recherche et stagiaires postdoctoraux — très expérimentés qui ont déjà commencé à poser leur candidature à l'étranger. Si nous perdons ces chercheurs que l'on a mis beaucoup de temps à former, notre recherche sur le climat prendra un retard de dix ans. Notre projet a commencé à donner des résultats intéressants il y a trois ou quatre ans, après 15 ans consacrés à la mise au point de la méthode et des outils de mesure», a affirmé M. Shepherd, qui avoue réfléchir à son avenir si les fonds tarissent au Canada. Il fait référence notamment à l'Allemagne qui, en raison de la crise économique, a accru le financement qu'elle accorde à la recherche scientifique.

Président de l'International Association for the Physical Sciences of the Oceans (IAPSO), Lawrence Mysak, qui est également professeur à l'Université McGill, a reçu pendant six ans des subventions de la FCSCA pour poursuivre ses recherches sur le comportement des glaces de l'Arctique face aux changements climatiques. À l'instar des autres chercheurs dans le domaine, tels que René Laprise, directeur du Centre ESCER (Étude et simulation du climat à l'échelle régionale) de l'UQAM, la FCSCA représentait sa principale source de financement. «Le gouvernement prétend financer un grand centre de recherche dans l'Arctique, mais il s'agit principalement d'infrastructure, il n'y a pas d'argent pour la recherche. Nous avons au Canada une grande expertise sur l'Arctique. Or tous ces chercheurs seront affectés», a fait remarquer M. Mysak, qui craint lui aussi une fuite des cerveaux vers les États-Unis, qui pour leur part accroissent le financement de la recherche, et vers l'Europe, qui investit beaucoup dans la recherche sur le climat.

Le professeur Jacques Derome, de l'Université McGill, a souligné que, sans les subventions de la FCSCA, d'importantes collaborations entre les chercheurs universitaires et des laboratoires gouvernementaux (d'Environnement Canada, notamment) seront interrompues. «Or ces collaborations permettaient de s'attaquer à de plus gros problèmes grâce aux équipements des laboratoires gouvernementaux», a expliqué M. Derome tout en répétant à son tour que les jeunes chercheurs, ne voyant aucun financement assuré pour le futur, ont entamé des démarches pour se trouver des postes ailleurs. «Le Canada détenait l'une des plus grandes expertises mondiales sur le climat et, pour cette raison, les universités canadiennes ont réussi à attirer de jeunes chercheurs qui croyaient trouver ici un financement adéquat; maintenant, ils n'auront plus d'argent pour poursuivre leurs travaux. [...] Le Canada parle beaucoup de sa souveraineté sur l'Arctique, mais il devrait aussi penser à détenir un peu plus de souveraineté scientifique!», a-t-il lancé.

La directrice de la FCSCA, Mme Conway, espère toujours que le gouvernement fédéral réapprovisionnera les coffres de sa fondation. «Le ministre de l'Environnement n'a pas dit non — ni oui non plus —, sauf que ça devient urgent. L'incertitude est difficile à gérer», a-t-elle déclaré avant de faire remarquer que, curieusement, les mesures prises par le gouvernement fédéral pour stimuler l'économie comprenaient le financement d'infrastructures de recherche dans le Grand Nord, notamment. «Mais il ne suffit pas de disposer de laboratoires sophistiqués si nous n'avons pas la main-d'oeuvre pour les faire fonctionner et les fonds pour réaliser les projets de recherche», a-t-elle souligné à son tour.
 
 
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