L'informatique et Internet à l'école primaire, pourquoi?
L'informatique et Internet revêtent aujourd'hui les prestiges du sésame d'un nouvel Eldorado et constituent un passage obligé pour prétendument vivre avec son temps, au point où, dès la maternelle et souvent même dès le préscolaire ou la garderie, on propose d'initier nos plus jeunes enfants au maniement de la souris et du clavier. Mais nous sommes-nous véritablement demandé en quoi il peut être nécessaire et légitime d'introduire si tôt ce type d'apprentissage?
Le rôle d'une école ne devrait-il pas d'abord être d'offrir aux enfants une ouverture au sens et aux fondements mêmes de la vie par une sensibilisation à la beauté qui peut exister dans ce monde? Or cela ne peut se faire, dans les premières années de la vie (soit toutes les années de l'enfance), que par un contact direct et primordial avec la matière, les couleurs, les mouvements du corps, le son de la voix et toute la richesse des mots de notre langue. Le reste, les techniques purement pratiques, utilitaires du monde moderne, peut s'acquérir (et facilement) par la suite, à partir de l'adolescence, lorsque les fondements de chaque personnalité se sont consolidés.
Nous n'avons rien à gagner à multiplier les sources de stimulation et à disperser l'énergie des enfants, comme nous avons trop tendance à le faire dans le monde d'aujourd'hui, où les savoirs se diluent et se fractionnent en fragments souvent mal assimilés parce qu'ils ne sont pas intégrés à une connaissance directe des choses dans la vie même.
Et l'informatique va précisément dans le sens de cette profusion. L'enfant y butine des informations morcelées, donc parcellaires, bien plus qu'il n'approfondit ses connaissances. Au gré de son plaisir et souvent au détriment de l'apprentissage de la patience, de l'attention, il clique de page en page à la recherche de ce qui peut accrocher son regard. Même en faisant le choix des meilleurs outils informatiques, le propre même de cette technologie est de permettre de cliquer (ce qui est l'équivalent de zapper) rapidement et avec facilité d'une idée à une autre, d'une image à une autre, sans continuité.
Le livre, au contraire, requiert de la concentration, de l'attention; il met en contact avec une pensée continue, ce qui est essentiel, surtout en bas âge, pour assimiler véritablement les connaissances et développer une pensée structurée. L'informatique, c'est le règne du fragmentaire et de la (fausse) liberté procurée par le choix devant l'abondance. Mais qu'ont à faire les enfants de ce tourbillon sans fin des possibles? N'est-il pas du devoir de l'école de faire elle-même un tri préalable afin de transmettre aux enfants le meilleur savoir possible?
Devant un écran d'ordinateur, nous ne sommes pas des lecteurs mais des collecteurs d'information. Or accumuler de l'information et comprendre, c'est-à-dire savoir, voilà deux choses fort différentes que nous avons tendance à confondre aujourd'hui. L'informatique, surtout en bas âge, permet-elle de développer une véritable compréhension de la vie et des phénomènes qui nous entourent (parfois de l'ordre de l'imperceptible)? Permet-elle d'apprendre à réfléchir, à se forger une pensée critique? Car que vaut toute cette information sans la capacité de les assimiler, de les mettre en relation en les intégrant à tout un réseau de perceptions sensibles du monde?
En outre, le deuxième apprentissage, tout aussi fondamental que celui du rapport de l'être humain au monde, est celui de la langue, un apprentissage très malmené aujourd'hui et relégué au rang d'un apprentissage parmi tant d'autres. C'est par l'entremise d'une langue qu'on réfléchit. On ne peut donc pas bien réfléchir, bien comprendre ce qui nous est proposé, pas plus que développer une pensée critique, sans acquérir une solide connaissance de la langue, qui permet d'exprimer ses idées avec aisance. Pour cela, il faut du temps... et beaucoup, beaucoup de travail. Et que ceux qui croient que l'informatique n'est pas un frein à cela se détrompent.
En outre, le deuxième apprentissage, tout aussi fondamental que celui du rapport de l'être humain au monde, est celui de la langue, un apprentissage très malmené aujourd'hui et relégué au rang d'un apprentissage parmi tant d'autres. C'est par l'entremise d'une langue qu'on réfléchit. On ne peut donc pas bien réfléchir, bien comprendre ce qui nous est proposé, pas plus que développer une pensée critique, sans acquérir une solide connaissance de la langue, qui permet d'exprimer ses idées avec aisance. Pour cela, il faut du temps... et beaucoup, beaucoup de travail. Et que ceux qui croient que l'informatique n'est pas un frein à cela se détrompent.
Dans des programmes où se multiplient déjà les matières, le temps consacré à l'informatique (ce qui veut dire, entre autres, en perdre beaucoup avant d'accéder à ce qu'on cherche, mais en perdre beaucoup aussi à régler les innombrables problèmes techniques qui ne manquent jamais de se présenter) est du temps qu'on ne consacre pas aux livres ou à un apprentissage aussi fondamental que celui du français, qui devrait de toute urgence redevenir une priorité. Sans compter qu'il y a de fortes probabilités qu'un enfant qui a accès de façon soutenue à l'informatique, en raison du rapport ludique qu'il développe avec cet instrument, se trouve détourné des livres.
Un écran n'est pas un livre, c'est-à-dire la pensée et l'univers d'un auteur en continu — d'où l'importance de plonger les enfants dans les meilleurs textes de la littérature (poésie, fables et contes choisis pour la qualité de la langue) afin qu'ils découvrent tôt le plaisir des mots. Ainsi, ils perfectionneront et affineront le premier outil qui leur permettra de communiquer véritablement (au vrai sens du terme). Les enfants qui auront eu la chance de fréquenter les écoles ayant su donner la priorité à ce savoir seront les mieux préparés à affronter l'avenir. Et ne me parlez pas, pour justifier l'utilisation de l'informatique, de la pauvreté des bibliothèques scolaires, car si tout l'argent consacré à équiper les classes d'ordinateurs (qui seront bien plus vite désuets que n'importe quel bouquin) avait été utilisé pour enrichir les écoles de centaines de livres en tout genre, nous n'en serions pas là aujourd'hui.
Il faut dire que l'attrait (la fascination, devrait-on dire) que suscitent toutes les nouvelles technologies est considérable, et pour cause. Ce sont elles qui aujourd'hui font rouler (de plus en plus vite) l'économie, et la société se laisse porter par ce mouvement de masse sans chercher à le remettre en cause. Ainsi, nous faisons entrer la petite école dans ce mouvement, comme si celle-ci était devenue un lieu où on ne cherche plus tant à répondre aux besoins humains fondamentaux qu'à former des jeunes qui auront acquis le plus tôt possible toutes les «compétences» (mot magique du ministère de l'Éducation) pour répondre aux besoins du marché: devenir des individus employables.
Il ne faut pas s'y tromper: c'est clairement le but visé par le ministère de l'Éducation, qui ne s'en cache pas. Or l'école (primaire de surcroît) devrait résister à ce mouvement motivé par une redoutable tendance à l'uniformisation, et d'autant plus que nous ne connaissons même pas les effets à long terme de cette introduction précipitée de l'informatique dans le monde de l'enfance. Les études qui mettent en garde contre l'utilisation de l'informatique à l'école primaire ne font que commencer à voir le jour (notamment aux États-Unis, premiers à avoir fait le saut — aidés par Bill Gates — et en Angleterre) et, déjà, nous avons équipé les classes des écoles primaires québécoises d'ordinateurs (en plus grand nombre et utilisés de façon plus intensive, semble-t-il, que dans tous les autres pays!), poussés que nous sommes par cette phobie contemporaine d'être à la traîne, en retard ou dépassés. Devant ce spectre, nous semblons préférer le saut dans le vide. Doit-on se jeter à l'eau parce que tout le monde s'y jette? En quoi l'utilisation de l'informatique à l'école primaire vient-elle améliorer un enseignement déjà lacunaire en ce qui a trait aux savoirs qui seront les outils fondamentaux de toute une vie? Question cruciale que nous ne semblons même pas nous être posée avant de faire de nos enfants, à l'âge le plus vulnérable qui soit, rien de moins que des cobayes.
Le rôle d'une école ne devrait-il pas d'abord être d'offrir aux enfants une ouverture au sens et aux fondements mêmes de la vie par une sensibilisation à la beauté qui peut exister dans ce monde? Or cela ne peut se faire, dans les premières années de la vie (soit toutes les années de l'enfance), que par un contact direct et primordial avec la matière, les couleurs, les mouvements du corps, le son de la voix et toute la richesse des mots de notre langue. Le reste, les techniques purement pratiques, utilitaires du monde moderne, peut s'acquérir (et facilement) par la suite, à partir de l'adolescence, lorsque les fondements de chaque personnalité se sont consolidés.
Nous n'avons rien à gagner à multiplier les sources de stimulation et à disperser l'énergie des enfants, comme nous avons trop tendance à le faire dans le monde d'aujourd'hui, où les savoirs se diluent et se fractionnent en fragments souvent mal assimilés parce qu'ils ne sont pas intégrés à une connaissance directe des choses dans la vie même.
Et l'informatique va précisément dans le sens de cette profusion. L'enfant y butine des informations morcelées, donc parcellaires, bien plus qu'il n'approfondit ses connaissances. Au gré de son plaisir et souvent au détriment de l'apprentissage de la patience, de l'attention, il clique de page en page à la recherche de ce qui peut accrocher son regard. Même en faisant le choix des meilleurs outils informatiques, le propre même de cette technologie est de permettre de cliquer (ce qui est l'équivalent de zapper) rapidement et avec facilité d'une idée à une autre, d'une image à une autre, sans continuité.
Le livre, au contraire, requiert de la concentration, de l'attention; il met en contact avec une pensée continue, ce qui est essentiel, surtout en bas âge, pour assimiler véritablement les connaissances et développer une pensée structurée. L'informatique, c'est le règne du fragmentaire et de la (fausse) liberté procurée par le choix devant l'abondance. Mais qu'ont à faire les enfants de ce tourbillon sans fin des possibles? N'est-il pas du devoir de l'école de faire elle-même un tri préalable afin de transmettre aux enfants le meilleur savoir possible?
Devant un écran d'ordinateur, nous ne sommes pas des lecteurs mais des collecteurs d'information. Or accumuler de l'information et comprendre, c'est-à-dire savoir, voilà deux choses fort différentes que nous avons tendance à confondre aujourd'hui. L'informatique, surtout en bas âge, permet-elle de développer une véritable compréhension de la vie et des phénomènes qui nous entourent (parfois de l'ordre de l'imperceptible)? Permet-elle d'apprendre à réfléchir, à se forger une pensée critique? Car que vaut toute cette information sans la capacité de les assimiler, de les mettre en relation en les intégrant à tout un réseau de perceptions sensibles du monde?
En outre, le deuxième apprentissage, tout aussi fondamental que celui du rapport de l'être humain au monde, est celui de la langue, un apprentissage très malmené aujourd'hui et relégué au rang d'un apprentissage parmi tant d'autres. C'est par l'entremise d'une langue qu'on réfléchit. On ne peut donc pas bien réfléchir, bien comprendre ce qui nous est proposé, pas plus que développer une pensée critique, sans acquérir une solide connaissance de la langue, qui permet d'exprimer ses idées avec aisance. Pour cela, il faut du temps... et beaucoup, beaucoup de travail. Et que ceux qui croient que l'informatique n'est pas un frein à cela se détrompent.
En outre, le deuxième apprentissage, tout aussi fondamental que celui du rapport de l'être humain au monde, est celui de la langue, un apprentissage très malmené aujourd'hui et relégué au rang d'un apprentissage parmi tant d'autres. C'est par l'entremise d'une langue qu'on réfléchit. On ne peut donc pas bien réfléchir, bien comprendre ce qui nous est proposé, pas plus que développer une pensée critique, sans acquérir une solide connaissance de la langue, qui permet d'exprimer ses idées avec aisance. Pour cela, il faut du temps... et beaucoup, beaucoup de travail. Et que ceux qui croient que l'informatique n'est pas un frein à cela se détrompent.
Dans des programmes où se multiplient déjà les matières, le temps consacré à l'informatique (ce qui veut dire, entre autres, en perdre beaucoup avant d'accéder à ce qu'on cherche, mais en perdre beaucoup aussi à régler les innombrables problèmes techniques qui ne manquent jamais de se présenter) est du temps qu'on ne consacre pas aux livres ou à un apprentissage aussi fondamental que celui du français, qui devrait de toute urgence redevenir une priorité. Sans compter qu'il y a de fortes probabilités qu'un enfant qui a accès de façon soutenue à l'informatique, en raison du rapport ludique qu'il développe avec cet instrument, se trouve détourné des livres.
Un écran n'est pas un livre, c'est-à-dire la pensée et l'univers d'un auteur en continu — d'où l'importance de plonger les enfants dans les meilleurs textes de la littérature (poésie, fables et contes choisis pour la qualité de la langue) afin qu'ils découvrent tôt le plaisir des mots. Ainsi, ils perfectionneront et affineront le premier outil qui leur permettra de communiquer véritablement (au vrai sens du terme). Les enfants qui auront eu la chance de fréquenter les écoles ayant su donner la priorité à ce savoir seront les mieux préparés à affronter l'avenir. Et ne me parlez pas, pour justifier l'utilisation de l'informatique, de la pauvreté des bibliothèques scolaires, car si tout l'argent consacré à équiper les classes d'ordinateurs (qui seront bien plus vite désuets que n'importe quel bouquin) avait été utilisé pour enrichir les écoles de centaines de livres en tout genre, nous n'en serions pas là aujourd'hui.
Il faut dire que l'attrait (la fascination, devrait-on dire) que suscitent toutes les nouvelles technologies est considérable, et pour cause. Ce sont elles qui aujourd'hui font rouler (de plus en plus vite) l'économie, et la société se laisse porter par ce mouvement de masse sans chercher à le remettre en cause. Ainsi, nous faisons entrer la petite école dans ce mouvement, comme si celle-ci était devenue un lieu où on ne cherche plus tant à répondre aux besoins humains fondamentaux qu'à former des jeunes qui auront acquis le plus tôt possible toutes les «compétences» (mot magique du ministère de l'Éducation) pour répondre aux besoins du marché: devenir des individus employables.
Il ne faut pas s'y tromper: c'est clairement le but visé par le ministère de l'Éducation, qui ne s'en cache pas. Or l'école (primaire de surcroît) devrait résister à ce mouvement motivé par une redoutable tendance à l'uniformisation, et d'autant plus que nous ne connaissons même pas les effets à long terme de cette introduction précipitée de l'informatique dans le monde de l'enfance. Les études qui mettent en garde contre l'utilisation de l'informatique à l'école primaire ne font que commencer à voir le jour (notamment aux États-Unis, premiers à avoir fait le saut — aidés par Bill Gates — et en Angleterre) et, déjà, nous avons équipé les classes des écoles primaires québécoises d'ordinateurs (en plus grand nombre et utilisés de façon plus intensive, semble-t-il, que dans tous les autres pays!), poussés que nous sommes par cette phobie contemporaine d'être à la traîne, en retard ou dépassés. Devant ce spectre, nous semblons préférer le saut dans le vide. Doit-on se jeter à l'eau parce que tout le monde s'y jette? En quoi l'utilisation de l'informatique à l'école primaire vient-elle améliorer un enseignement déjà lacunaire en ce qui a trait aux savoirs qui seront les outils fondamentaux de toute une vie? Question cruciale que nous ne semblons même pas nous être posée avant de faire de nos enfants, à l'âge le plus vulnérable qui soit, rien de moins que des cobayes.
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