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Santé publique - Les chercheurs tirent les leçons de la listériose

«Dès que la santé publique n'est pas assez protégée par rapport aux intérêts économiques, ça donne lieu à des catastrophes»

Julie Rémy   25 octobre 2008  Science et technologie
Photo : Agence France-Presse
Tandis qu'Ottawa continue de recenser le nombre des victimes de la bactérie Listeria monocytogenes, des chercheurs estiment que la crise dite de la listériose met en lumière les lacunes du système canadien d'inspection des aliments et, plus généralement, les failles des politiques fédérales en santé publique.

L'éclosion de cas de listériose a causé la mort de 20 personnes au Canada, dont une au Québec. Selon le Journal de l'Association médicale canadienne, il s'agit tout simplement de la pire épidémie de listériose au monde. La bactérie, décelée à la fin d'août dans une viande provenant d'une usine de Maple Leaf à Toronto, puis dans des fromages québécois, provoque un empoisonnement alimentaire et parfois des complications graves chez les personnes les plus à risque.

La période d'incubation étant de deux mois au maximum, on ne décèle plus beaucoup de nouveaux cas. Pour autant, l'affaire n'est pas réglée. Le premier ministre conservateur a annoncé qu'une enquête indépendante serait menée et qu'un rapport serait présenté au ministre de l'Agriculture en mars prochain. Mais plusieurs chercheurs interrogés doutent de la volonté politique du gouvernement Harper.

Le Dr Kumanan Wilson, titulaire depuis cet été d'une Chaire de recherche du Canada sur les politiques de santé publique, est l'un de ceux-là. «Les termes du mandat d'enquête annoncés par le premier ministre ne donnent aucune assurance que l'enquête sera vraiment indépendante, ni qu'elle sera rendue publique», dit le chercheur affilié à l'Université d'Ottawa. Il se souvient pourtant que des enquêtes publiques s'étaient tenues après des crises similaires, comme la contamination de l'eau potable de Walkerton en Ontario, qui avait causé sept décès en 2000.

Un manque d'indépendance

Dans le cadre de sa chaire de recherche, le Dr Wilson collaborera au cours des cinq prochaines années avec des experts en santé, en droit et en sciences politiques. Selon les termes de son mandat de recherche, il doit «formuler des recommandations précises aux responsables fédéraux afin d'établir un cadre stratégique solide et efficace en santé publique».

Une réforme est nécessaire, estime-t-il d'emblée, car les mêmes erreurs se répètent sans arrêt. «Dès que la santé publique n'est pas assez protégée par rapport aux intérêts économiques, ça donne lieu à des catastrophes. C'est ce qui s'est probablement passé avec l'éclosion de listériose qu'on vient de vivre, c'est ce qui s'est passé pendant l'épidémie de SRAS [syndrome respiratoire aigu sévère, NDLR] et c'est ce qui s'était passé lors de l'affaire du sang contaminé dans les années 1980.»

C'est pourquoi l'indépendance des personnes et des organismes chargés d'assurer la santé publique est fondamentale. «L'information doit circuler librement afin que le public soit assuré qu'on ne lui cache rien, dit-il. Cela n'est possible que si le budget de l'agence de santé publique est protégé et que si l'autonomie de son administrateur en chef est assurée.» Or ce n'est pas le cas actuellement, dit-il.

Après l'épidémie mondiale d'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), connue sous le nom de maladie de la vache folle au début des années 2000, puis l'épidémie de SRAS qui a lourdement touché la région de Toronto en 2003, il est devenu évident qu'il fallait créer un organisme chargé de coordonner les actions en santé publique à l'échelle du pays. La création en 2004 de l'Agence de la santé publique du Canada (ASPC), dirigée par l'administrateur en chef David Butler-Jones, représente un progrès en soi.

Toutefois, l'autonomie du Dr Butler-Jones est limitée, car celui-ci est assujetti au ministre de la Santé et n'a aucune protection d'emploi. Il peut donc être démis de ses fonctions sans raison particulière, indique le Dr Wilson, qui craint une autocensure en cas de conflits d'intérêt avec le gouvernement sur des questions politiques ou économiques. Un amendement à la loi serait souhaitable pour remédier à cette situation, estime-t-il. «Mais je doute fortement que cela arrive, à moins d'une crise majeure comme celle qui a eu lieu en Union européenne.»

La listériose ne serait que la pointe de l'iceberg

Avant le cataclysme de la maladie de la vache folle, l'Union européenne (UE) avait confié le dossier de la salubrité alimentaire aux autorités agricoles. «Tout le paradigme a changé lorsque les ministères de l'Agriculture des pays membres ont reconnu que la maladie pouvait se transmettre aux humains, indique le Dr Trygve Ugland, professeur en sciences politiques à l'université Bishop's, à Sherbrooke. À ce moment, l'UE a tout transféré vers les ministères de la Santé pour éviter tout compromis avec la sphère commerciale.»

Le politologue norvégien s'étonne que l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), pourtant créée après la crise de la vache folle, relève du ministère de l'Agriculture. Le mandat de l'ACIA est donc double: assurer la salubrité des aliments, mais aussi protéger les intérêts commerciaux des agriculteurs. Puisque les produits agricoles ont un impact sur la santé publique, il aurait été plus prudent de rattacher l'ACIA au ministère de la Santé afin d'éviter tout conflit d'intérêt en cas de crise, estime le Dr Ugland.

Il indique par ailleurs que les efforts d'inspection de l'ACIA sont davantage tournés vers les produits d'exportation que vers ceux destinés à la consommation locale. Cela s'inscrit dans la tendance au désengagement du gouvernement, qui a réduit les budgets de l'ASPC et de l'ACIA et qui a récemment confié à l'industrie agroalimentaire le soin d'inspecter ses propres produits.

Selon le Dr Paul Hébert, rédacteur en chef du Journal de l'Association canadienne médicale, l'éclosion de listériose qui vient de faire 20 morts au Canada ne serait que la pointe visible de l'iceberg. Le laxisme des normes de contrôle, la dilution des responsabilités entre les ministères de l'Agriculture et de la Santé et le manque de volonté politique du gouvernement conservateur tout juste réélu sont autant de facteurs qui permettent de nouvelles dérives, dit-il.

«Le système est défectueux à plusieurs niveaux et il faudrait le réformer de A à Z, lance-t-il. Malheureusement, on fait face à une grosse pénurie de médecins et de chercheurs qualifiés dans ce domaine, qui est assez complexe.» Il reconnaît toutefois que le Canada a su se relever d'autres crises majeures en se dotant d'un système performant de perfusions sanguines et d'une procédure perfectionnée pour contrer une épidémie de grippe. Un effort similaire doit être fourni pour améliorer encore les politiques de santé publique. Le défi n'est pas impossible à relever, dit-il, pourvu qu'on donne les moyens aux universités de recruter et de former de meilleurs experts dévoués à cette noble cause.

***

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