Prix Marcel-Vincent - L'école revue d'après «ce que Foucault appelait la gestion des corps»
Maurice Tardif étudie le travail de l'enseignant au quotidien
Au fil des ans, Maurice Tardif a été professeur invité dans différentes universités en France, au Brésil et au Mexique.
Depuis une vingtaine d'années, le professeur Maurice Tardif effectue des recherches en sciences de l'éducation, en particulier sur la profession enseignante. Reconnu non seulement au Québec et au Canada, mais aussi en Europe et en Amérique latine, il vient de recevoir le prix Marcel-Vincent en sciences sociales de l'Acfas.
«Ce qui m'a intéressé dans ma carrière, c'est de comprendre le travail des enseignants», dit Maurice Tardif, professeur titulaire à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et récipiendaire du prix Marcel-Vincent, de l'Acfas, pour l'année 2008.
D'abord formé en philosophie, Maurice Tardif étudie par la suite les fondements de l'éducation et obtient son doctorat en 1989. Il devient professeur à l'université Laval l'année suivante, puis à l'Université de Montréal en 2000.
Au cours des années, il a mené des recherches sur la profession enseignante selon différentes perspectives. Au début des années 1990, le chercheur étudie l'évolution de la profession enseignante d'un point de vue macrosociologique, en collaboration avec le professeur Claude Lessard, de l'Université de Montréal. En 1996, ils font paraître l'ouvrage La Profession enseignante au Québec (1945-1990). Histoire, structures, système, qui sera primé par la Société canadienne pour l'étude des fondements de l'éducation.
Un travail d'interactions humaines
M. Tardif décide par la suite d'examiner de plus près le travail des enseignants. Il publie ainsi en 2000, avec Claude Lessard, un livre intitulé Le Travail enseignant au quotidien. Contribution à l'étude du travail dans les métiers et les professions d'interactions humaines.
«Pendant très longtemps, la sociologie et l'économie ont abordé le travail à partir des problématiques scientifiques du XIXe siècle», observe M. Tardif, faisant référence à l'économie libérale et aux théories marxistes. L'accent était alors mis sur le travail de la matière qu'effectuaient les ouvriers, poursuit-il. «Lorsqu'on regarde l'évolution de nos sociétés depuis une cinquantaine d'années, ce dont on se rend compte, c'est que l'univers du travail contemporain ne va pas du tout dans cette direction-là.» La proportion d'ouvriers et de travailleurs du secteur primaire a diminué, au profit des employés dans le secteur des services.
«Une catégorie de travailleurs prend de plus en plus d'importance, celle des personnes dont l'objet du travail est un autre être humain.» Le chercheur mentionne à titre d'exemples les enseignants, mais aussi les thérapeutes, les médecins, les infirmières, les avocats, les policiers et les gardiens de prison. «L'enseignement, c'est un peu comme un modèle de cette évolution globale du travail qu'on trouve dans nos sociétés.»
M. Tardif s'est notamment interrogé sur les outils mis à la disposition des enseignants. «Les véritables technologies de l'enseignement ne sont pas des technologies matérielles, ce sont des technologies d'interactions humaines.» Le chercheur mentionne par exemple la persuasion, la séduction, l'humour, la menace et la ruse.
Il s'intéresse par ailleurs depuis longtemps au savoir des enseignants, qu'il qualifie de pluriel. «Un enseignant doit connaître la matière qu'il enseigne, il doit connaître le programme, il doit aussi posséder une culture commune avec les élèves et maîtriser les stratégies de gestion d'un groupe.» L'acquisition de ce savoir vient avec l'expérience.
Division du travail
Le chercheur a aussi étudié l'organisation du travail des agents scolaires. «Autour de la classe est venue se greffer une multiplicité de groupes professionnels», mentionne-t-il, faisant par exemple référence aux orthopédagogues, aux psychologues et aux techniciens.
Avec une collègue, il pose dans les années 2000 l'hypothèse de la division du corps et de l'esprit, s'inspirant d'un sociologue américain et du philosophe français Michel Foucault. Il observe en effet une division du travail dans l'école nord-américaine et, à un moindre degré, dans l'école québécoise. «Les enseignants, qui se considèrent de plus en plus comme des professionnels, s'occupent des dimensions cognitives de l'enseignement, c'est-à-dire de l'apprentissage des savoirs, des compétences et des programmes scolaires.» D'autres travailleurs, par exemple les techniciens en éducation spécialisée, les orthopédagogues et les psychologues scolaires, s'occupent quant à eux des dimensions corporelles, poursuit M. Tardif. «Lorsqu'il y a des problèmes dans les dimensions cognitives, les enseignants transfèrent les élèves à ces autres acteurs-là, qui les prennent en charge.»
Le professeur note un phénomène semblable entre le secteur public et le secteur privé. Certaines écoles secondaires publiques perdent ainsi des élèves au profit des écoles privées. «Les écoles privées se chargent des dimensions intellectuelles, alors qu'on s'aperçoit que certaines écoles publiques, notamment dans l'île de Montréal, se retrouvent avec des problèmes qui relèvent de ce que Foucault appelait la gestion des corps.» Le chercheur fait par exemple référence au travail des techniciens qui gèrent les crises, des travailleurs sociaux, des psychologues et des orthopédagogues.
Réseaux de chercheurs
M. Tardif a contribué à la mise sur pied de réseaux de chercheurs en sciences de l'éducation. En 1993, il fonde avec des collègues le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE). Il souligne que les sciences de l'éducation au Québec sont récentes et mentionne que, à la fin des années 1980, la recherche dans ce domaine n'était pas aussi bien organisée que dans d'autres disciplines plus anciennes. «Je souhaitais que la recherche en sciences de l'éducation se professionnalise», dit-il. Le CRIFPE regroupe aujourd'hui des chercheurs issus d'une trentaine d'universités. Il compte parmi ses membres 34 chercheurs réguliers, 46 chercheurs associés, 43 chercheurs internationaux, 363 étudiants et 23 professionnels, techniciens, secrétaires ou webmestres. En 2005, l'Association canadienne d'éducation a remis au CRIFPE le prix Whitworth pour la recherche en éducation. De 1993 à 2005, Maurice Tardif a dirigé le CRIFPE et il est actuellement directeur du CRIFPE-Montréal.
De 1999 à 2001, il a été vice-président de la Société canadienne pour l'étude de l'éducation. De 2002 à 2007, il a dirigé le programme des grands travaux de recherche concertée du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) sur l'évolution du personnel scolaire au Canada. Des chercheurs de huit universités canadiennes ont participé à ce programme. Des chercheurs étrangers ainsi que plusieurs partenaires, dont Statistique Canada, y ont aussi collaboré.
Au fil des ans, Maurice Tardif a été professeur invité dans différentes universités en France, au Brésil et au Mexique. De 2005 à 2008, il a été recteur de la Haute École pédagogique des cantons de Berne, du Jura et de Neuchâtel, en Suisse.
Pour Maurice Tardif, le prix de l'Acfas qu'il vient de recevoir est une reconnaissance non seulement de son travail, mais aussi de la recherche en sciences de l'éducation. Le chercheur souligne que le prix est ainsi décerné par des collègues de différentes disciplines. Il trouve flatteur et agréable de l'avoir reçu et ajoute que cela s'accompagne d'une responsabilité. «Il faut, à l'avenir, continuer à développer des recherches qui auront des reconnaissances scientifiques au-delà de nos frontières disciplinaires, qui sont celles des sciences de l'éducation.»
Collaboratrice du Devoir
«Ce qui m'a intéressé dans ma carrière, c'est de comprendre le travail des enseignants», dit Maurice Tardif, professeur titulaire à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal et récipiendaire du prix Marcel-Vincent, de l'Acfas, pour l'année 2008.
D'abord formé en philosophie, Maurice Tardif étudie par la suite les fondements de l'éducation et obtient son doctorat en 1989. Il devient professeur à l'université Laval l'année suivante, puis à l'Université de Montréal en 2000.
Au cours des années, il a mené des recherches sur la profession enseignante selon différentes perspectives. Au début des années 1990, le chercheur étudie l'évolution de la profession enseignante d'un point de vue macrosociologique, en collaboration avec le professeur Claude Lessard, de l'Université de Montréal. En 1996, ils font paraître l'ouvrage La Profession enseignante au Québec (1945-1990). Histoire, structures, système, qui sera primé par la Société canadienne pour l'étude des fondements de l'éducation.
Un travail d'interactions humaines
M. Tardif décide par la suite d'examiner de plus près le travail des enseignants. Il publie ainsi en 2000, avec Claude Lessard, un livre intitulé Le Travail enseignant au quotidien. Contribution à l'étude du travail dans les métiers et les professions d'interactions humaines.
«Pendant très longtemps, la sociologie et l'économie ont abordé le travail à partir des problématiques scientifiques du XIXe siècle», observe M. Tardif, faisant référence à l'économie libérale et aux théories marxistes. L'accent était alors mis sur le travail de la matière qu'effectuaient les ouvriers, poursuit-il. «Lorsqu'on regarde l'évolution de nos sociétés depuis une cinquantaine d'années, ce dont on se rend compte, c'est que l'univers du travail contemporain ne va pas du tout dans cette direction-là.» La proportion d'ouvriers et de travailleurs du secteur primaire a diminué, au profit des employés dans le secteur des services.
«Une catégorie de travailleurs prend de plus en plus d'importance, celle des personnes dont l'objet du travail est un autre être humain.» Le chercheur mentionne à titre d'exemples les enseignants, mais aussi les thérapeutes, les médecins, les infirmières, les avocats, les policiers et les gardiens de prison. «L'enseignement, c'est un peu comme un modèle de cette évolution globale du travail qu'on trouve dans nos sociétés.»
M. Tardif s'est notamment interrogé sur les outils mis à la disposition des enseignants. «Les véritables technologies de l'enseignement ne sont pas des technologies matérielles, ce sont des technologies d'interactions humaines.» Le chercheur mentionne par exemple la persuasion, la séduction, l'humour, la menace et la ruse.
Il s'intéresse par ailleurs depuis longtemps au savoir des enseignants, qu'il qualifie de pluriel. «Un enseignant doit connaître la matière qu'il enseigne, il doit connaître le programme, il doit aussi posséder une culture commune avec les élèves et maîtriser les stratégies de gestion d'un groupe.» L'acquisition de ce savoir vient avec l'expérience.
Division du travail
Le chercheur a aussi étudié l'organisation du travail des agents scolaires. «Autour de la classe est venue se greffer une multiplicité de groupes professionnels», mentionne-t-il, faisant par exemple référence aux orthopédagogues, aux psychologues et aux techniciens.
Avec une collègue, il pose dans les années 2000 l'hypothèse de la division du corps et de l'esprit, s'inspirant d'un sociologue américain et du philosophe français Michel Foucault. Il observe en effet une division du travail dans l'école nord-américaine et, à un moindre degré, dans l'école québécoise. «Les enseignants, qui se considèrent de plus en plus comme des professionnels, s'occupent des dimensions cognitives de l'enseignement, c'est-à-dire de l'apprentissage des savoirs, des compétences et des programmes scolaires.» D'autres travailleurs, par exemple les techniciens en éducation spécialisée, les orthopédagogues et les psychologues scolaires, s'occupent quant à eux des dimensions corporelles, poursuit M. Tardif. «Lorsqu'il y a des problèmes dans les dimensions cognitives, les enseignants transfèrent les élèves à ces autres acteurs-là, qui les prennent en charge.»
Le professeur note un phénomène semblable entre le secteur public et le secteur privé. Certaines écoles secondaires publiques perdent ainsi des élèves au profit des écoles privées. «Les écoles privées se chargent des dimensions intellectuelles, alors qu'on s'aperçoit que certaines écoles publiques, notamment dans l'île de Montréal, se retrouvent avec des problèmes qui relèvent de ce que Foucault appelait la gestion des corps.» Le chercheur fait par exemple référence au travail des techniciens qui gèrent les crises, des travailleurs sociaux, des psychologues et des orthopédagogues.
Réseaux de chercheurs
M. Tardif a contribué à la mise sur pied de réseaux de chercheurs en sciences de l'éducation. En 1993, il fonde avec des collègues le Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE). Il souligne que les sciences de l'éducation au Québec sont récentes et mentionne que, à la fin des années 1980, la recherche dans ce domaine n'était pas aussi bien organisée que dans d'autres disciplines plus anciennes. «Je souhaitais que la recherche en sciences de l'éducation se professionnalise», dit-il. Le CRIFPE regroupe aujourd'hui des chercheurs issus d'une trentaine d'universités. Il compte parmi ses membres 34 chercheurs réguliers, 46 chercheurs associés, 43 chercheurs internationaux, 363 étudiants et 23 professionnels, techniciens, secrétaires ou webmestres. En 2005, l'Association canadienne d'éducation a remis au CRIFPE le prix Whitworth pour la recherche en éducation. De 1993 à 2005, Maurice Tardif a dirigé le CRIFPE et il est actuellement directeur du CRIFPE-Montréal.
De 1999 à 2001, il a été vice-président de la Société canadienne pour l'étude de l'éducation. De 2002 à 2007, il a dirigé le programme des grands travaux de recherche concertée du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) sur l'évolution du personnel scolaire au Canada. Des chercheurs de huit universités canadiennes ont participé à ce programme. Des chercheurs étrangers ainsi que plusieurs partenaires, dont Statistique Canada, y ont aussi collaboré.
Au fil des ans, Maurice Tardif a été professeur invité dans différentes universités en France, au Brésil et au Mexique. De 2005 à 2008, il a été recteur de la Haute École pédagogique des cantons de Berne, du Jura et de Neuchâtel, en Suisse.
Pour Maurice Tardif, le prix de l'Acfas qu'il vient de recevoir est une reconnaissance non seulement de son travail, mais aussi de la recherche en sciences de l'éducation. Le chercheur souligne que le prix est ainsi décerné par des collègues de différentes disciplines. Il trouve flatteur et agréable de l'avoir reçu et ajoute que cela s'accompagne d'une responsabilité. «Il faut, à l'avenir, continuer à développer des recherches qui auront des reconnaissances scientifiques au-delà de nos frontières disciplinaires, qui sont celles des sciences de l'éducation.»
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