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L'affaire des clones - La tentation du désir de perfection

Nous aurons à déterminer, dans l'horizon d'une à deux générations, peut-être trois, ce que nous désirons sacrifier de la vieille humanité pour accéder à la nouvelle

Daniel Jacques - Directeur de la revue Argument et auteur de La Révolution technique, paru chez Boréal (2002)  10 février 2003  Science et technologie
Au moment où le mur de Berlin s'est écroulé, emportant avec lui les restes de la dernière grande illusion du XXe siècle, aucun de ceux qui se sont donné pour tâche de scruter l'avenir ne pouvait prévoir que notre destinée se jouerait entre les figures contradictoires et pourtant complémentaires de Ben Laden et de Claude Vorilhon, alias Raël.

Si le premier représente le refus, au nom d'une très ancienne religion, d'un avenir incarné par ce que certains ont appelé une «civilisation» ou un «empire», l'autre témoigne en revanche, sous l'impulsion d'une nouvelle religiosité, d'une volonté de s'abandonner sans réserve au futur, en promettant à l'humanité d'accéder à l'immortalité par la technique.

Bien qu'il soit fort probable que l'affaire des clones suscitée par les déclarations de Brigitte Boisselier se perde bientôt dans les oubliettes de l'histoire, elle a le mérite de révéler certains traits essentiels de notre condition politique et morale.

Une métamorphose radicale de la réalité humaine

Les événements occasionnés par l'annonce de la naissance présumée d'enfants clonés réclament toute notre attention pour au moins deux raisons fondamentales. Nul ne peut douter désormais que la technologie, fille de la science moderne qui a transformé notre environnement matériel, s'apprête à modifier les conditions de la vie animale et humaine. La génomique, l'informatique ainsi que les neurosciences, pour ne nommer que ces disciplines, nous conduisent vers une métamorphose radicale de la réalité humaine.

Voilà pourquoi il y a lieu de parler de «révolution technique» pour caractériser notre situation présente et à venir. En premier lieu, ce que l'affaire des clones a révélé, c'est d'abord l'impuissance des institutions politiques devant l'ampleur et la rapidité de ces transformations. En second, ce que montre le débat qui résulte de ces allégations, c'est un certain aveuglement moral qui nous empêche d'apercevoir les nouveaux défis auxquels nous devrons bientôt faire face.

Considérons d'abord le premier aspect de ce double constat. S'il ne fait aucun doute que la révolution technique est déjà à l'oeuvre parmi nous, il est aussi manifeste que nos institutions politiques n'exercent qu'un pouvoir limité sur celle-ci. En effet, les États-nations, qui demeurent les principaux acteurs sur la scène politique, ne peuvent en aucune façon maîtriser le déploiement de la technique ni même contrôler les intervenants scientifiques et économiques qui en sont les acteurs.

Le développement technologique tout comme l'économie s'effectue désormais à l'échelle du monde. Davantage, la mondialisation de l'économie n'a fait que dégager l'espace nécessaire à l'expansion d'une rationalité instrumentale qui n'obéit plus qu'à sa propre logique.

Une gouvernance mondiale

On peut toujours espérer la formation d'une gouvernance mondiale fondée sur l'opinion des comités d'experts, mais alors il nous faudrait accepter de remettre notre avenir entre les mains de savants, d'ingénieurs et de conseillers dont l'impartialité, compte tenu des formidables enjeux économiques et professionnels, ne peut être assurée entièrement et qui ne sont aucunement redevables à la population.

Le débat sur les OGM devrait suffire à faire comprendre ce dont il est question. Du reste, puisque personne ne possède la capacité de dominer tous ces savoirs, il s'ensuivrait que la décision concernant cet aspect crucial de notre évolution future serait pour ainsi dire disséminée et fragmentée entre une multitude d'autorités proclamant, dans une ignorance réciproque, leurs directives spécifiques.

Pour qu'il n'en soit pas ainsi, il faudrait imaginer une politique de la science qui soit soumise à la discussion publique dans un contexte véritablement démocratique. Pour l'heure, l'affaire des clones provoquée par les allégations de Clonaid montre bien que les peuples, sous l'emprise conjuguée des forces économiques et techniques, ne possèdent plus les instruments politiques qui leur permettraient de maîtriser leur propre destin. Or pouvoir nous-mêmes déterminer la course de nos vies, n'est-ce pas ce qui constitue le coeur de la souveraineté démocratique, c'est-à-dire de la liberté telle que nous la concevons ?

Ces remarques politiques dissimulent toutefois une difficulté plus grande encore. En admettant que nous ayons la sagesse de nous doter des institutions nous assurant que le développement des techniques s'accomplit en conformité avec la volonté populaire, encore faut-il s'interroger, si l'on prend comme point de repère le débat entourant l'affaire de Clonaid, sur l'orientation qu'imposerait aujourd'hui l'opinion publique à la Révolution technique.

Dans ce débat, la plupart des intervenants ont insisté sur le fait que le clonage doit être interdit, qu'il est immoral et contraire à notre dignité parce que les techniques que nous utilisons aujourd'hui ne sont pas sans péril pour l'enfant.

Une nouvelle humanité

Toutefois, que devrons-nous répondre à tous ceux, notamment les disciples de Raël, qui invoquent le fait qu'un jour ou l'autre elles seront inoffensives? Sur ce point, je ne peux que me ranger à l'opinion de Gregory Stock, auteur de Redesigning Humans (2002), pour conclure qu'une grande partie de ces techniques deviendront, un jour ou l'autre, bénignes et qu'elles seront alors utilisées pour la simple et unique raison qu'elles comportent une promesse de bonheur infini.

Plus ces technologies, qui nous offriront une jeunesse plus longue, une beauté plus tardive, une force plus étendue, une agilité plus grande, une mémoire plus précise et une intelligence plus pénétrante, s'avéreront fiables, plus ces drogues, ces implants, ces manipulations seront accessibles à un moindre coût moral et à un moindre risque physique, plus elles seront effectivement utilisées, d'abord par le petit nombre qui pourra se les permettre, suivi rapidement par la grande masse d'entre nous qui voudrons aussi profiter de ces nouveaux paradis artificiels.

La vraie question qui se pose à nous, ou bien qui est sur le point de nous être posée, n'est donc pas de savoir si ces technologies peuvent ou pourront être nocives, mais bien plutôt de savoir vers quelle humanité elles nous entraîneront dès lors qu'elles seront devenues parfaitement sans risque. Comme l'écrit Stock : « [...] la route conduisant à notre disparition éventuelle sera peut-être pavée non par l'échec de l'humanité, mais bien par son succès. » Devant cette possibilité, je ne peux que me demander si nous aurons encore des raisons pour limiter d'une manière ou d'une autre ce désir de perfection qui peut faire tout autant notre grandeur que notre misère.

Il ne s'agit pas de prétendre, aucunement, posséder quelque solution à ce dilemme immense qui se profile devant nous. Ce dont il est question, c'est bien plutôt de réaliser le caractère immensément problématique du monde pour lequel nous oeuvrons ensemble.

Nous aurons à déterminer, dans l'horizon d'une à deux générations, peut-être trois, ce que nous désirons sacrifier de la vieille humanité pour accéder à la nouvelle. Devant ces défis nouveaux, je ne sais si l'éducation que nous offrons à nos enfants suffira, car à trop rechercher le profit et la compétence, à vouloir la performance et la nouveauté à tout prix, il n'est pas certain que nous cultivions dans l'esprit des nouvelles générations la distance spirituelle et morale nécessaire à la mesure de notre présent.
 
 
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