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La recherche scientifique doit profiter à tous

«Avons-nous besoin d'une autre étude sur Emmanuel Kant?»

L’Université de la Colombie-Britannique
L’Université de la Colombie-Britannique
La recherche? On est «pour». Le design d'une nouvelle aile d'avion? Et voici les millions pour mettre en forme un nouveau profilé qui fera économiser une centaine de litres d'essence lors d'une traversée transatlantique. Le malaise d'un patient en attente d'une chirurgie? On verra: n'y a-t-il pas des services qui s'occupent déjà de tels cas? Les sciences humaines, dont un congrès universitaire se tient présentement à Vancouver, font toujours leur un vieux slogan bien connu au Québec: «La personne avant toute chose».

Les chercheurs en sciences humaines, c'est bien connu, sont les éternels rechigneurs de la chose académique. Ils n'auraient jamais assez d'argent et ils en font régulièrement la preuve quand ils établissent le déséquilibre actuel entre le total des subventions gouvernementales accordées au secteur des sciences dites pures et appliqués, que ce soit en santé ou en robotique, et celles qui sont attribuées aux sciences présentées comme humaines, qu'elles traitent de sociologie ou de la pensée ordinaire. Toutefois, même parmi eux, il se trouvera des tenants d'une recherche plus concrète, car, comme le disait déjà Alain Létourneau, professeur et directeur du département de philosophie de l'Université de Sherbrooke: «Avons-nous besoin d'une autre étude sur Emmanuel Kant?»

Cette étude existerait-elle qu'elle est peu susceptible de déloger des manchettes certaines liaisons extraconjugales ou intraconjugales et autres aventures de la chose publique. En fait, à l'exception de deux petites pages dans un cahier spécial du Monde, du New York Times, voire de ce journal, il est peu probable que les radios et les télés locales consacrent du temps d'antenne à ce monde et mode de pensée, d'autant plus que les derniers jours de cet Emmanuel Kant ont été vécus en sa propre demeure et non dans une salle d'urgence quelconque.

Aussi, en cette ère des communications, en ces temps de branding et autres ing, ces mesures nécessaires pour faire connaître à tous et toutes le tout et le rien, les universitaires prêchent la nécessité d'établir sur la place publique la validité et la pertinence de leurs travaux. L'ancienne rectrice de l'UQAM se fait cependant l'apôtre d'un rapprochement entre le besoin de recherche et la divulgation des résultats obtenus: «Je pense que les chercheurs, à certaines étapes de leur travail, devraient avoir le souci de faire en sorte que leur réflexion soit accessible à un groupe plus large», déclare Danielle Laberge. Et elle en fait la preuve pour un domaine précis: «Ça s'est beaucoup fait dans les études féministes qui mettent en lien des groupes de femmes qui ne sont pas universitaires, mais qui sont actives dans la société.»

D'hier à aujourd'hui

Les premières universités étaient humanistes. À l'époque, au lointain Moyen Âge, à la Renaissance, au temps de la Révolution industrielle, les chirurgiens ne valaient pas mieux que les barbiers, et les experts en technologie étaient au mieux des artisans: la société accordait une plus grande place au poète qu'à un compagnon d'un corps de métier et considérait que la médecine était un aussi grand mal que la peste qu'on tentait d'éradiquer. Un Nostradamus est ainsi mieux connu comme fumiste que comme membre de la faculté de Montpellier.

La revanche des scientistes a toutefois été bien réelle. Le monde devenant technique, devenant économique, établissant ainsi le concret comme pierre d'assise de toute évaluation d'une action, on en est ainsi arrivé à renverser les principes qui animaient l'université initiale: du fait d'être au service des idées, elle en est devenue un outil de développement, le terme ayant ici une forte connotation de rentabilité des résultats.

L'université du grand nombre

Pourtant, ces héritiers des «arts libéraux», ils sont majoritaires en nombre dans l'institution universitaire. Au dernier congrès de l'Acfas, tenu à Québec au début de mai, leurs communications ont accaparé 90 % des 5000 qui au total y furent prononcées. À Vancouver, pour le présent Congrès de la Fédération canadienne des sciences humaines (FCSH), ils seront 9000 à s'y rendre, de sorte que plus de 150 événements y seront tenus simultanément, et ce, à chaque moment des jours forts de cette rencontre qui se déroule jusqu'au 8 juin prochain. La FCSH ne regroupe-t-elle pas 66 associations de recherche établies dans 73 universités?

Mais il faut, même chez les universitaires, accepter de vivre dans le monde actuel. Le thème retenu pour le présent congrès reflète d'ailleurs le fait que, en temps de mondialisation, le travail en vase clos n'a plus sa place: il faut donc «penser sans frontières» et avoir en mémoire que «idées mondiales = valeurs mondiales».

Toutefois, pas question pour autant d'abandonner ce qui constitue le fondement même des sciences humaines. On parlera donc de valeurs, de comportements, de «morale», en bref, de la personne en activité et en société. Et, comme le fait remarquer Margaret Somerville, professeure d'éthique à l'université McGill, on mettra à l'occasion quelques bémols, voire tentera aussi d'imposer quelques contraintes pour limiter les débordements dont le monde utilitaire ne s'offusque en rien, au nom du besoin de découverte et, osons le dire, de la recherche du profit. Le travail sur les embryons se fait ainsi sans souvent tenir compte des valeurs en jeu: «Quand on perd une approche morale autour d'une science en émergence, dira donc celle qui a le titre de Samuel Gale Professor of Law, il devient très difficile de poser des limites sur celle-ci et il est certainement encore plus difficile d'y arriver d'un point de vue éthique.»

À Vancouver, donc, si on parle du Nord, ce n'est pas pour décrire ses ressources pétrolières ou aurifères, si on descend dans les villes, c'est pour voir les conséquences de l'activité boursière, et non se limiter aux seuls profits générés pour les actionnaires. Bref, on joue le même vieux jeu: le jeu de ceux et celles qui sont des «empêcheurs», de ceux qui croient que le progrès n'a de sens que s'il bénéficie à tous et toutes.
 
 
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  • benjamin prudhomme
    Inscrit
    samedi 31 mai 2008 14h56
    Le progrès redéfini
    Bien intéressant, cet article. Il est intéressant de mettre en parallèle cette ''redéfinition'' du progrès avec la montée du néo-libéralisme. En effet, depuis plusieurs années, les idéologues proposant une nouvelle façon de voir les choses gagnent en popularité. Ces derniers affirment que les différences entre riches et pauvres et toutes leurs conséquences ne soient pas aussi importantes que l'idée de profit au sens monétaire. Mais qu'est-ce que le profit, en argent, s'il en coûte le bien-être d'une majorité de citoyens? En ce sens, les récentes publications de Statistique Canada nous permettent de voir que le groupe des pauvres canadiens s'aggrandit et s'appauvrit, alors que les riches se font moins nombreux et, paradoxalement, encore plus riches!

    Alors un gros merci à ces universitaires qui croient encore que le bien-être de la population, le bien-être de tous et toutes, est le réel profit de la recherche universitaire et de l'action sociétale.

  • Frederic Tremblay
    Inscrit
    dimanche 1 juin 2008 17h03
    Nuance sur le fondement des sciences humaines
    On appréciera certes la nuance qu'apporte l'avant dernier paragraphe de l'article. Elle semblera trop faible cependant à ceux qui jugent que le fondement des sciences humaines ne se limite pas à des questions "de valeurs, de comportements, de "morale", en bref, de la personne en activité et en société". L'auteur prend soin de donner l'exemple de la recherche sur les embryons, qui "se fait ainsi sans souvent tenir compte des valeurs en jeu".

    Les questions d'ordre éthique ont certainement leur place dans la recherche biomédicale, mais peu de questions éthiques peuvent recevoir une réponse satisfaisante sans que soient préliminairement traitées les questions ontologiques qu'elles sous-entendent. On ne peut prétendre répondre aux questions sur les embryons sans d'abord déterminer à quel moment un organisme vivant commence à exister et à quel moment un être humain commence à exister.

    Donc, "Avons-nous besoin d'une autre étude sur Kant ?" Heureusement, certains n'ont pas attendu une réponse à cette question avant de tourner leur attention vers Kant pour s'attaquer aux questions fondamentales auxquelles ils font face. Je pense par exemple à Bertha Alvarez Manninen, Are human embryos Kantian persons?: Kantian considerations in favor of embryonic stem cell research, Philosophy, Ethics, and Humanities in Medicine, vol. 3, 2008.

    Pour chaque programme de recherche, qu'il soit biomédical ou qu'il porte simplement sur "l'activité en société", des questions plus fondamentales doivent être soulevées. Et ces questions ne relèvent pas seulement de l'éthique et de la théorie des valeurs, mais de la philosophie dans son ensemble et particulièrement de la métaphysique et de l'ontologie. Il est donc indispensable que les métaphysiques que certains qualifient de dépassées et les positions de leurs auteurs soient encore aujourd'hui prises en considération et cela même si, du premier coup d'oeil, elles semblent ne pas profiter à tous.

  • Chryst
    Abonné
    lundi 2 juin 2008 17h37
    Oui, la recherche pour tous
    C'est loin d'être toujours le cas. Trop de gens se disent : < Me, myself and I > avant toute chose. C'est dommage.

    Il est certain que la recherche doit d'abord profiter au plus grand nombre.

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