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Les traductrices anglaises de la Renaissance - Des femmes se sont donné le droit de parole

« En Angleterre, à la Renaissance, la traduction avait un rôle idéologique très important »

Contribuer à la culture littéraire, politique et religieuse, voilà le rôle des traductrices anglaises de la Renaissance. Experte en la matière, Brenda Hosington fait le point.

Dans une entrevue accordée au Devoir depuis Londres, Mme Hosington souligne l'importance de la traduction en Angleterre lors de la Renaissance. «La traduction a fait découvrir les textes classiques à un vaste public anglais, alimenté les débats religieux et rendu accessibles les oeuvres populaires.» L'ex-professeure de traduction et de littérature anglaise du Moyen Âge et de la Renaissance, à l'Université de Montréal, poursuit actuellement des travaux en vue de publier un livre sur les traductrices anglaises de la Renaissance. Elle est l'auteure de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, dont plusieurs ont gagné des prix.

Une activité « féminine » ?

Selon elle, entre les années 1500 et 1660, les femmes ont joué un rôle certain en matière de traduction, mais celui-ci a souvent été occulté. «Par exemple, certains critiques ont dit que la traduction était idéale pour les femmes parce que c'était une activité secondaire, voire dégradante, passive et silencieuse. D'autres ont affirmé que les traductions religieuses étaient beaucoup plus nombreuses que les traductions populaires et les compositions. D'autres encore ont signalé que les femmes traduisaient de manière plus littérale que les hommes. Enfin, on a dit que les langues classiques étaient peu étudiées par les femmes et que, par conséquent, la grande majorité des traductions portaient sur des originaux écrits en l'une des langues européennes courantes» (à l'époque, le français, l'italien, l'espagnol, l'allemand et l'écossais faisaient partie des langues européennes vernaculaires).

Tout cela est faux, de l'avis de Mme Hosington, qui a également été présidente de la Société canadienne pour les études de la Renaissance. «La traduction n'était pas perçue comme une activité dégradante et féminine, dit-elle. En témoignent notamment les paratextes (dédicaces, préfaces et notes, etc.) dans les textes traduits par les hommes. Ceux-ci donnent, entre autres, leur point de vue sur l'utilité de leur travail ou sur la religion.»

La traduction n'était pas non plus une activité passive et modeste. «Pour traduire un texte, il faut l'interpréter et le recréer en le réécrivant, ajoute l'experte. Le traducteur peut donc laisser sa marque.» Les travaux de Mme Hosington indiquent également qu'il n'y a pas une énorme différence entre le nombre de traductions religieuses et le nombre de traductions populaires, soit 32 comparativement à 22. De même, la façon dont les femmes anglaises traduisaient ressemblait à celle de leurs homologues masculins. «Certaines traductrices demeuraient très près du texte original, mais d'autres prenaient des libertés en ajoutant ou en enlevant des éléments. Quelques-unes, comme les traducteurs masculins de l'époque, faisaient allusion à leurs méthodes de traduction dans les paratextes.»

Enfin, pour l'ex-professeure, l'ensemble des ouvrages traduits à cette époque représente la variété des ouvrages produits en Europe. «S'il est vrai que ceux écrits en une des langues européennes courantes sont plus nombreux que ceux écrits en grec ou en latin, on n'en compte qu'une trentaine de plus. Peut-on parler d'une "grande majorité"?», s'interroge-t-elle.

Les traductrices

Les travaux de Mme Hosington ont porté sur une trentaine de traductrices anglaises. Éducation oblige, la majorité d'entre elles étaient aristocrates ou faisaient partie de la haute bourgeoisie. Parmi celles-ci, on trouve quatre reines: Margaret de Beaufort, Catherine Parr, Marie Tudor et Élisabeth Ire. Cependant, il y avait aussi des religieuses ainsi que des femmes provenant de la petite noblesse ou d'une famille humaniste. C'est notamment le cas de Margaret Roper et Mary Basset, respectivement la fille et la petite-fille de l'humaniste Thomas More. Seulement deux traductrices — Susan Du Verger et Margaret Tyler — étaient d'origine modeste.

Ces femmes ont réalisé cette activité à différentes périodes de leur vie. Certaines ont traduit des textes lorsqu'elles étaient de jeunes adolescentes. «À ce chapitre, la princesse Élisabeth, Élisabeth Carey et Joanna Lumley font figure de véritables prodiges», note la chercheure. D'autres ont attendu d'avoir 20 ans, 30 ans ou 50 ans. Certaines avaient des buts religieux. Ainsi, 21 d'entre elles voulaient promouvoir leur religion, soit 10 protestantes et 11 catholiques. Leur idéologie s'est reflétée dans leurs traductions. «Par exemple, Margaret de Beaufort, une catholique très pieuse, a probablement trouvé de l'aide dans les textes sacrés, explique-t-elle. C'est pour cela qu'elle voulait les rendre accessibles. Margaret Roper, une icône de la Renaissance en Angleterre, poursuivait sans doute le même but.» Parfois aussi, elles censuraient carrément le texte original. «Par exemple, une protestante a enlevé tout ce qui a trait au catholicisme dans un traité», ajoute-t-elle.

Que les textes soient religieux ou non, les traductrices avaient des champs d'intérêt variés. Elles dédiaient souvent leur traduction à des personnages importants dont elles recherchaient la protection. Dans les préfaces, elles présentaient l'ouvrage, le sujet et l'auteur. Dans certains cas, il y avait aussi des notes sur les difficultés posées par la traduction. D'autres personnalisaient beaucoup les textes qu'elles traduisaient, quitte à s'éloigner encore une fois de l'original. Ainsi, Margaret de Beaufort traduisait notamment «on» par «je», expose la chercheure. Quand elle parle des pécheurs, elle ajoute des adjectifs pour mettre l'accent sur le péché. Elle exagère aussi la portée de certaines phrases. Le texte est écrit par un catholique, mais c'est le sens profond que la traductrice donne au péché qui transparaît.

Et de conclure l'experte: «On a eu tendance à dire que les femmes traduisaient notamment parce qu'elles n'avaient pas le droit d'écrire. Je pense qu'elles ne le voyaient pas ainsi. Par exemple, Margaret Tyler a notamment fait des commentaires sur le statut de la femme dans une préface. Elle se demandait pourquoi les femmes n'avaient pas le droit d'écrire et de traduire des romans. En Angleterre, à la Renaissance, la traduction avait un rôle idéologique très important.» Cet exercice permettait aux femmes, en fait, d'avoir voix au chapitre.

***

Brenda Hosington présentera «Weaving the (intertextual) web: English Women's Translations of French and Italian Male-Authored Texts» à la Société canadienne d'études de la Renaissance, le dimanche 1er juin à 14 heures, dans l'édifice Buchanan.

***

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