Une éthique de l'espèce humaine
8 janvier 2003
Science et technologie
On peut et on doit faire en sorte que les charlatans raéliens ne soient pas les seuls à bénéficier de la vague médiatique qui entoure depuis quelques jours l'annonce douteuse de la naissance de clones humains. Nous avons l'occasion de réfléchir sur notre conception de la vie humaine dans une société démocratique. Le désarroi suscité par ces nouvelles devrait nous conduire à remettre en question le laxisme avec lequel nous avons laissé, depuis quelques décennies, se développer une science sans conscience qui nous a régulièrement placés devant des faits accomplis dont la justification n'a jamais vraiment été débattue.
Parler d'une éthique de l'«espèce humaine» nous mène à prendre conscience du fait que la morale ne se joue pas seulement au niveau personnel. Le langage du marché s'insinue partout, y compris dans les relations humaines. Nous vivons sous le dogme de la satisfaction absolue des préférences individuelles. La liberté ne peut pas se limiter à la capacité de chacun de faire ce qu'il veut du temps qu'il a à vivre. L'être humain est un être social qui, jusqu'à présent, attend des autres une responsabilité solidaire et un égal respect.
Parler d'une éthique de l'espèce humaine est aussi une manière de s'opposer au déterminisme scientifique. On n'a pas le droit de se résigner à la possibilité que tout ce qui peut être fait sera fait. Longtemps, la science et les techniques ont été considérées comme étant inévitablement du côté d'un humanisme progressiste. Elles étaient les instruments de la lutte contre l'obscurantisme. À coup sûr, elles libéraient et assuraient le mieux-être de l'individu en l'arrachant à l'ignorance. Peu à peu, mais surtout au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, le rapport de la science à l'être humain a changé de nature. La liberté scientifique, durement arrachée aux dogmatismes, semble se muer en un impératif scientifique tout-puissant et amoral. L'équation entre le développement scientifique et le progrès de l'humanité est rompue. La science doit maintenant entrer en démocratie.
Les éléments d'une éthique de l'espèce humaine existent dans les documents des Nations unies, les chartes des droits et libertés ou les codes adoptés par des comités de bioéthique. Il faut maintenant que les citoyens se les approprient et les transposent dans des lois puisque c'est par la loi que l'on crée la justice et que c'est par la loi qu'une société démocratique s'exprime?
Le premier critère de l'action éthique est de traiter l'être humain comme une fin en soi et non comme un moyen ou une chose. On ne peut pas le manipuler, l'exploiter, l'utiliser sans son accord ni conformer son corps ou son esprit aux désirs d'une autre personne. Cette maxime s'applique aux êtres humains titulaires de droits, bien en vie et bien en chair. Mais sans conférer à un embryon ou à un foetus, dès le départ, les mêmes droits, nous avons tous l'intuition qu'on ne peut pas non plus disposer de la vie antépersonnelle comme d'un bien. Cette maxime devrait nous conduire à exclure la possibilité de manipuler le génome d'un embryon de manière à «améliorer» certaines caractéristiques selon les désirs des parents.
Le deuxième principe est celui du respect de la liberté d'autrui, son autonomie, la capacité qui est sienne de se comprendre comme l'auteur de sa propre vie. Un adolescent qui se rendrait compte que ses parents ont «programmé» son génome de manière à changer certaines de ses caractéristiques serait privé de cette conscience d'être libre, peu importe la précision ou l'ampleur des modifications. Il aurait le sentiment d'avoir été fabriqué et d'avoir été privé de la possibilité, avec sa naissance, de commencer une vie nouvelle exempte de décisions antérieures irréversibles.
Le troisième principe est celui du respect de l'altérité, de l'unicité et de la singularité de chaque être humain, ce qui fonde la capacité que nous avons de nous reconnaître comme égaux. Une relation asymétrique et inégalitaire résulterait d'une manipulation génétique. L'enfant, se sachant programmé, pourra-t-il jamais se sentir l'égal de celui qui l'aura non pas engendré mais «bricolé»? L'acte eugénique annule la réciprocité entre le programmateur et le «produit» ainsi dessiné.
Le quatrième principe est celui du respect de l'aléatoire et du hasard génétique. C'est de la rencontre aléatoire de deux génomes, ceux de la mère et du père, que provient l'unicité de l'être humain. Mais faut-il respecter le hasard au point de s'abstenir d'utiliser une technique déjà au point, celle du diagnostic prénatal, pour empêcher la naissance d'un enfant porteur du gène d'une terrible maladie? Ou faudra-t-il, si la science le permet un jour, s'abstenir de modifier le génome d'un embryon si cette modification permet de «guérir» avant sa naissance un être humain d'une maladie qui lui promet une vie de tortures atroces?
À cette question, il faut répondre par la prudence et la retenue. Dans l'état actuel des connaissances, le fait d'être porteur d'un gène défectueux n'entraîne pas nécessairement le développement de la maladie. Et pour l'heure, les thérapies géniques se sont avérées décevantes. Enfin, quelle signification cela aurait-il pour une personne handicapée que l'on aurait laissé naître? Que sa vie à elle ne vaut pas d'être vécue?
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
Parler d'une éthique de l'«espèce humaine» nous mène à prendre conscience du fait que la morale ne se joue pas seulement au niveau personnel. Le langage du marché s'insinue partout, y compris dans les relations humaines. Nous vivons sous le dogme de la satisfaction absolue des préférences individuelles. La liberté ne peut pas se limiter à la capacité de chacun de faire ce qu'il veut du temps qu'il a à vivre. L'être humain est un être social qui, jusqu'à présent, attend des autres une responsabilité solidaire et un égal respect.
Parler d'une éthique de l'espèce humaine est aussi une manière de s'opposer au déterminisme scientifique. On n'a pas le droit de se résigner à la possibilité que tout ce qui peut être fait sera fait. Longtemps, la science et les techniques ont été considérées comme étant inévitablement du côté d'un humanisme progressiste. Elles étaient les instruments de la lutte contre l'obscurantisme. À coup sûr, elles libéraient et assuraient le mieux-être de l'individu en l'arrachant à l'ignorance. Peu à peu, mais surtout au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, le rapport de la science à l'être humain a changé de nature. La liberté scientifique, durement arrachée aux dogmatismes, semble se muer en un impératif scientifique tout-puissant et amoral. L'équation entre le développement scientifique et le progrès de l'humanité est rompue. La science doit maintenant entrer en démocratie.
Les éléments d'une éthique de l'espèce humaine existent dans les documents des Nations unies, les chartes des droits et libertés ou les codes adoptés par des comités de bioéthique. Il faut maintenant que les citoyens se les approprient et les transposent dans des lois puisque c'est par la loi que l'on crée la justice et que c'est par la loi qu'une société démocratique s'exprime?
Le premier critère de l'action éthique est de traiter l'être humain comme une fin en soi et non comme un moyen ou une chose. On ne peut pas le manipuler, l'exploiter, l'utiliser sans son accord ni conformer son corps ou son esprit aux désirs d'une autre personne. Cette maxime s'applique aux êtres humains titulaires de droits, bien en vie et bien en chair. Mais sans conférer à un embryon ou à un foetus, dès le départ, les mêmes droits, nous avons tous l'intuition qu'on ne peut pas non plus disposer de la vie antépersonnelle comme d'un bien. Cette maxime devrait nous conduire à exclure la possibilité de manipuler le génome d'un embryon de manière à «améliorer» certaines caractéristiques selon les désirs des parents.
Le deuxième principe est celui du respect de la liberté d'autrui, son autonomie, la capacité qui est sienne de se comprendre comme l'auteur de sa propre vie. Un adolescent qui se rendrait compte que ses parents ont «programmé» son génome de manière à changer certaines de ses caractéristiques serait privé de cette conscience d'être libre, peu importe la précision ou l'ampleur des modifications. Il aurait le sentiment d'avoir été fabriqué et d'avoir été privé de la possibilité, avec sa naissance, de commencer une vie nouvelle exempte de décisions antérieures irréversibles.
Le troisième principe est celui du respect de l'altérité, de l'unicité et de la singularité de chaque être humain, ce qui fonde la capacité que nous avons de nous reconnaître comme égaux. Une relation asymétrique et inégalitaire résulterait d'une manipulation génétique. L'enfant, se sachant programmé, pourra-t-il jamais se sentir l'égal de celui qui l'aura non pas engendré mais «bricolé»? L'acte eugénique annule la réciprocité entre le programmateur et le «produit» ainsi dessiné.
Le quatrième principe est celui du respect de l'aléatoire et du hasard génétique. C'est de la rencontre aléatoire de deux génomes, ceux de la mère et du père, que provient l'unicité de l'être humain. Mais faut-il respecter le hasard au point de s'abstenir d'utiliser une technique déjà au point, celle du diagnostic prénatal, pour empêcher la naissance d'un enfant porteur du gène d'une terrible maladie? Ou faudra-t-il, si la science le permet un jour, s'abstenir de modifier le génome d'un embryon si cette modification permet de «guérir» avant sa naissance un être humain d'une maladie qui lui promet une vie de tortures atroces?
À cette question, il faut répondre par la prudence et la retenue. Dans l'état actuel des connaissances, le fait d'être porteur d'un gène défectueux n'entraîne pas nécessairement le développement de la maladie. Et pour l'heure, les thérapies géniques se sont avérées décevantes. Enfin, quelle signification cela aurait-il pour une personne handicapée que l'on aurait laissé naître? Que sa vie à elle ne vaut pas d'être vécue?
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
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