Prix Denise-Pelletier - L'homme qui voulait jouer
10 novembre 2007
Science et technologie
Photo: Rémy Boily
En plus de jouer à la télévision et au cinéma, Paul Hébert a tout fait au théâtre: il a joué, il a fait de la mise en scène, il a fondé des compagnies (cinq!), il a enseigné, et il a aussi codirigé le CNA et développé le Conservatoire de Montréal et celui de Québec avant de diriger le Trident. Un parcours bien rempli souligné aujourd'hui par l'attribution du prix Denise-Pelletier.
Un peu compliqué de suivre le parcours de Paul Hébert. Cet homme a fait tant de choses, en près de soixante ans de fréquentation des planches, qu'on risque forcément d'oublier des bouts de sa longue carrière parsemée de premières en tous genres.
D'autant que, dès le départ, sa trajectoire est différente de ceux et celles qui se sentent appelés par le théâtre au début de la Deuxième Guerre mondiale. Au Patro de Lévis puis à Québec, alors que les curés contrôlent encore à peu près tout, l'adolescent Paul Hébert joue des textes de Copeau, Ghéon et Chancerelles sur le parvis des églises — «un peu comme au Moyen Âge» — et sur les places publiques. Et ce n'est que plus tard, lorsqu'il entrera vraiment en contact avec Molière, Beaumarchais et les classiques, qu'il comprendra à quel point il est accroché...
Sauf qu'à la fin des années 1940, il n'y avait pas d'École nationale ou de Conservatoire. Et encore moins de compagnies. Pour faire du théâtre à cette époque, bien avant les Compagnons de Saint-Laurent et la fondation du Rideau Vert, il fallait tout laisser et traverser les grandes eaux, en bateau, pour étudier dans des écoles, à Paris la plupart du temps. C'est le chemin qu'a suivi Hélène Loiselle, par exemple, la lauréate du prix Denise-Pelletier l'an dernier.
Mais pas Paul Hébert...
Très très vite...
De sa voix de velours absolument inimitable, il me raconte au téléphone pourquoi il a choisi d'étudier plutôt à l'Old Vic de Londres. «C'est sur les conseils de mon ami Pierre Boucher [l'animateur des Comédiens de Québec qui deviendra plus tard président de l'UDA] que j'ai pris cette décision. Il m'avait dit qu'à Paris on enseignait le théâtre, alors qu'à Londres, on s'entraînait: ça m'a plu! J'ai travaillé très fort, j'ai passé l'audition à New York, j'ai décroché une bourse du British Council et je suis devenu le premier Canadien, francophone ou anglophone, à jamais étudier au Old Vic School... Je maîtrisais mal la langue, ce fut difficile, mais c'est une des expériences les plus marquantes de toute ma vie.»
De retour d'Europe au début des années 1950, Paul Hébert a déjà deux jeunes enfants et il survit en donnant des cours de français et de diction. Il descend souvent à Montréal avant de s'y établir pour faire du théâtre à la radio, bien avant d'en faire à la télé. Puis viennent les téléthéâtres et, surtout, les premières «continuités» à la télé, où on le verra dans La Boîte à surprises, La Famille Plouffe, 14, rue de Galais, Sous le signe du Lion... ce qui assurera l'existence de sa petite famille et lui permettra de se remettre à rêver au théâtre. Intensément.
Dès 1951, il fonde le Théâtre d'Anjou, puis, en 1956, le Chanteclerc, avec Albert Millaire, avant de créer le Théâtre d'été de l'Esterel en 1961 puis l'Atelier de théâtre en 1964. Après son passage à la direction des deux Conservatoires puis du Trident (de 1970 à 1977), il fondera sa dernière compagnie, à l'île d'Orléans, le Théâtre Paul-Hébert (devenu ensuite le Théâtre de la Dame blanche) en 1982. Ouf. Pourquoi cette frénésie?
«C'est tout simple: on ne me proposait jamais de jouer... Probablement parce que je n'avais pas suivi le même parcours que les autres et que je n'avais pas encore tissé de liens avec les comédiens un peu plus jeunes qui commençaient à occuper l'espace et qui, eux, pour la plupart, étaient passés par Paris ou avaient étudié ici, ce qui était devenu possible. Et puis rapidement, tout s'est mis à aller très très vite, vous savez: il y a eu la fondation du Rideau Vert, puis les Compagnons de Saint-Laurent se sont installés au Gesù puis à l'Orphéum et sont devenus... le TNM. Moi, de mon côté, je jouais beaucoup à la télévision, et comme tout arrêtait durant l'été, je voulais continuer à jouer, et c'est pourquoi j'ai fondé le Chanteclerc avec Albert [Millaire, bien sûr].»
C'est là qu'il a signé une de ses premières grandes mises en scène, Six personnages en quête d'auteur de Pirandello, pour laquelle il a reçu le prix de la meilleure mise en scène en 1957. Quand on pense que ce spectacle a été présenté dans le premier théâtre d'été que le Québec ait connu, on se surprend à rêver aussi...
Le bonheur...
Paul Hébert a aujourd'hui 83 ans. Il cultive son jardin, et surtout ses roses dont il est très fier, sur l'île d'Orléans. Il va encore au théâtre, «parce que ce geste de se réunir au théâtre est un moment privilégié». Et il suit attentivement ce qui se passe dans le milieu. Faisant notamment allusion aux récents États généraux du théâtre, il dira qu'il nous sent «en marche vers quelque chose». Et qu'il a «de plus en plus de raisons de croire à la création d'un Théâtre national».
Quand on lui demande ce qui a été le plus important dans cette longue vie riche et pleine d'homme de théâtre, il répondra tout de suite, du tac au tac: «La mise en scène! Très certainement la mise en scène. Faire vivre concrètement l'imaginaire d'un auteur et de ses personnages dès le premier contact avec le texte, c'est le bonheur...»
C'est là, selon lui, que sa formation au Old Vic l'a le plus servi. Dans ses mises en scène, raconte-t-il, il a toujours tiré beaucoup de satisfaction à incarner l'imaginaire d'un dramaturge dans une approche concrète du jeu visant d'abord à toucher le public: «faire que le jeu soit le plus vrai possible [...], donner vie à des êtres plus vivants que ceux qui respirent, moins réels peut-être, mais plus vrais!»
Il dira aussi que le théâtre est avant tout un engagement social puisqu'il est le miroir de la société dans laquelle il s'incarne: «c'est avant tout un geste social qui devient artistique et culturel». C'est ainsi qu'il tenait absolument à créer Charbonneau et le Chef (prix de la meilleure mise en scène en 1975) au Trident, sur la Grande-Allée...
Il lui arrivera aussi de reprendre fréquemment ses pièces fétiches parce que le Québec change autour de lui; il refera, parfois même deux fois, Six personnages en quête d'auteur, La Mort d'un commis voyageur et Pygmalion, qu'il a adaptée, par exemple, à la réalité sociale et géographique de la Vieille Capitale.
«Les textes des auteurs d'aujourd'hui sont probablement plus explosifs, plus éclatés, mais j'avoue être plus touché par la grande tragédie que par la sensibilité contemporaine, plus intéressée par la recherche d'images. À mon âge, je vibre plus aux grands enjeux soulevés par la tragédie, que ce soit celle des Grecs, d'Arthur Miller ou de Wajdi Mouawad... Comprenez-moi bien: j'apprécie la recherche des formes nouvelles. C'est essentiel. Et je vois bien aussi que le milieu dans son ensemble a pris un essor considérable et qu'il y a maintenant place pour toutes les approches... Ce qui compte c'est que l'imaginaire des auteurs de théâtre nous aide à mieux partager ensemble le réel.»
C'est un choix qui est devenu aujourd'hui possible notamment grâce à votre acharnement, à votre détermination et à votre passion, monsieur Hébert. Merci.
Un peu compliqué de suivre le parcours de Paul Hébert. Cet homme a fait tant de choses, en près de soixante ans de fréquentation des planches, qu'on risque forcément d'oublier des bouts de sa longue carrière parsemée de premières en tous genres.
D'autant que, dès le départ, sa trajectoire est différente de ceux et celles qui se sentent appelés par le théâtre au début de la Deuxième Guerre mondiale. Au Patro de Lévis puis à Québec, alors que les curés contrôlent encore à peu près tout, l'adolescent Paul Hébert joue des textes de Copeau, Ghéon et Chancerelles sur le parvis des églises — «un peu comme au Moyen Âge» — et sur les places publiques. Et ce n'est que plus tard, lorsqu'il entrera vraiment en contact avec Molière, Beaumarchais et les classiques, qu'il comprendra à quel point il est accroché...
Sauf qu'à la fin des années 1940, il n'y avait pas d'École nationale ou de Conservatoire. Et encore moins de compagnies. Pour faire du théâtre à cette époque, bien avant les Compagnons de Saint-Laurent et la fondation du Rideau Vert, il fallait tout laisser et traverser les grandes eaux, en bateau, pour étudier dans des écoles, à Paris la plupart du temps. C'est le chemin qu'a suivi Hélène Loiselle, par exemple, la lauréate du prix Denise-Pelletier l'an dernier.
Mais pas Paul Hébert...
Très très vite...
De sa voix de velours absolument inimitable, il me raconte au téléphone pourquoi il a choisi d'étudier plutôt à l'Old Vic de Londres. «C'est sur les conseils de mon ami Pierre Boucher [l'animateur des Comédiens de Québec qui deviendra plus tard président de l'UDA] que j'ai pris cette décision. Il m'avait dit qu'à Paris on enseignait le théâtre, alors qu'à Londres, on s'entraînait: ça m'a plu! J'ai travaillé très fort, j'ai passé l'audition à New York, j'ai décroché une bourse du British Council et je suis devenu le premier Canadien, francophone ou anglophone, à jamais étudier au Old Vic School... Je maîtrisais mal la langue, ce fut difficile, mais c'est une des expériences les plus marquantes de toute ma vie.»
De retour d'Europe au début des années 1950, Paul Hébert a déjà deux jeunes enfants et il survit en donnant des cours de français et de diction. Il descend souvent à Montréal avant de s'y établir pour faire du théâtre à la radio, bien avant d'en faire à la télé. Puis viennent les téléthéâtres et, surtout, les premières «continuités» à la télé, où on le verra dans La Boîte à surprises, La Famille Plouffe, 14, rue de Galais, Sous le signe du Lion... ce qui assurera l'existence de sa petite famille et lui permettra de se remettre à rêver au théâtre. Intensément.
Dès 1951, il fonde le Théâtre d'Anjou, puis, en 1956, le Chanteclerc, avec Albert Millaire, avant de créer le Théâtre d'été de l'Esterel en 1961 puis l'Atelier de théâtre en 1964. Après son passage à la direction des deux Conservatoires puis du Trident (de 1970 à 1977), il fondera sa dernière compagnie, à l'île d'Orléans, le Théâtre Paul-Hébert (devenu ensuite le Théâtre de la Dame blanche) en 1982. Ouf. Pourquoi cette frénésie?
«C'est tout simple: on ne me proposait jamais de jouer... Probablement parce que je n'avais pas suivi le même parcours que les autres et que je n'avais pas encore tissé de liens avec les comédiens un peu plus jeunes qui commençaient à occuper l'espace et qui, eux, pour la plupart, étaient passés par Paris ou avaient étudié ici, ce qui était devenu possible. Et puis rapidement, tout s'est mis à aller très très vite, vous savez: il y a eu la fondation du Rideau Vert, puis les Compagnons de Saint-Laurent se sont installés au Gesù puis à l'Orphéum et sont devenus... le TNM. Moi, de mon côté, je jouais beaucoup à la télévision, et comme tout arrêtait durant l'été, je voulais continuer à jouer, et c'est pourquoi j'ai fondé le Chanteclerc avec Albert [Millaire, bien sûr].»
C'est là qu'il a signé une de ses premières grandes mises en scène, Six personnages en quête d'auteur de Pirandello, pour laquelle il a reçu le prix de la meilleure mise en scène en 1957. Quand on pense que ce spectacle a été présenté dans le premier théâtre d'été que le Québec ait connu, on se surprend à rêver aussi...
Le bonheur...
Paul Hébert a aujourd'hui 83 ans. Il cultive son jardin, et surtout ses roses dont il est très fier, sur l'île d'Orléans. Il va encore au théâtre, «parce que ce geste de se réunir au théâtre est un moment privilégié». Et il suit attentivement ce qui se passe dans le milieu. Faisant notamment allusion aux récents États généraux du théâtre, il dira qu'il nous sent «en marche vers quelque chose». Et qu'il a «de plus en plus de raisons de croire à la création d'un Théâtre national».
Quand on lui demande ce qui a été le plus important dans cette longue vie riche et pleine d'homme de théâtre, il répondra tout de suite, du tac au tac: «La mise en scène! Très certainement la mise en scène. Faire vivre concrètement l'imaginaire d'un auteur et de ses personnages dès le premier contact avec le texte, c'est le bonheur...»
C'est là, selon lui, que sa formation au Old Vic l'a le plus servi. Dans ses mises en scène, raconte-t-il, il a toujours tiré beaucoup de satisfaction à incarner l'imaginaire d'un dramaturge dans une approche concrète du jeu visant d'abord à toucher le public: «faire que le jeu soit le plus vrai possible [...], donner vie à des êtres plus vivants que ceux qui respirent, moins réels peut-être, mais plus vrais!»
Il dira aussi que le théâtre est avant tout un engagement social puisqu'il est le miroir de la société dans laquelle il s'incarne: «c'est avant tout un geste social qui devient artistique et culturel». C'est ainsi qu'il tenait absolument à créer Charbonneau et le Chef (prix de la meilleure mise en scène en 1975) au Trident, sur la Grande-Allée...
Il lui arrivera aussi de reprendre fréquemment ses pièces fétiches parce que le Québec change autour de lui; il refera, parfois même deux fois, Six personnages en quête d'auteur, La Mort d'un commis voyageur et Pygmalion, qu'il a adaptée, par exemple, à la réalité sociale et géographique de la Vieille Capitale.
«Les textes des auteurs d'aujourd'hui sont probablement plus explosifs, plus éclatés, mais j'avoue être plus touché par la grande tragédie que par la sensibilité contemporaine, plus intéressée par la recherche d'images. À mon âge, je vibre plus aux grands enjeux soulevés par la tragédie, que ce soit celle des Grecs, d'Arthur Miller ou de Wajdi Mouawad... Comprenez-moi bien: j'apprécie la recherche des formes nouvelles. C'est essentiel. Et je vois bien aussi que le milieu dans son ensemble a pris un essor considérable et qu'il y a maintenant place pour toutes les approches... Ce qui compte c'est que l'imaginaire des auteurs de théâtre nous aide à mieux partager ensemble le réel.»
C'est un choix qui est devenu aujourd'hui possible notamment grâce à votre acharnement, à votre détermination et à votre passion, monsieur Hébert. Merci.
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