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Prix Léon-Gérin - Pour sortir l'enfant de la jungle

Estelle Zehler   10 novembre 2007  Science et technologie
Dr Richard E. Tremblay. Photo: Rémy Boily
Dr Richard E. Tremblay. Photo: Rémy Boily
Le Dr Richard E. Tremblay, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le développement de l'enfant, est reconnu sur la scène internationale pour ses travaux d'avant-garde sur la socialisation des enfants et la prévention de la violence. Son incroyable ouverture d'esprit et son acuité auront permis que bien des préjugés soient balayés. Aujourd'hui, le prix Léon-Gérin vient souligner son immense travail de recherche, prix qu'il tient à partager aussitôt avec ceux, très nombreux, qui ont participé à ses recherches.

Il y a près de trente ans, le Dr Richard E. Tremblay a amorcé ses études sur les phénomènes de violence et d'agressivité. En premier lieu, il s'est intéressé aux adultes ayant manifesté de tels comportements, soit des personnes incarcérées. Le souci de prévenir de tels débordements le tenaille aussitôt. «Je me demandais dans quelle mesure, en intervenant auprès d'adolescents, il était possible d'enrayer la transition vers la criminalité adulte et les problèmes de santé mentale.» Cependant, il se rend très rapidement compte du peu de résultats obtenus. Il remonte alors le fil du temps, ce qui le mène à l'enfance. «Mais déjà, à la maternelle, les enfants présentaient de nombreux problèmes comportementaux. Cela m'a convaincu qu'il se passait quelque chose dès la petite enfance.» Les problèmes d'agressivité peuvent prendre leur source dès les premiers instants de la vie, c'est-à-dire déjà durant la grossesse.

Apprendre à devenir pacifique

Ce retour en arrière permettra au Dr Richard E. Tremblay de faire éclater un préjugé tenace voulant que les enfants apprennent au cours de leur développement à devenir violents ou à agresser. De ce fait, les recherches consacrées à cette problématique achoppaient sur la question du quand et du comment les enfants apprennent à agresser. Il opérera un complet changement de paradigme en se penchant non plus sur les modalités et le moment où les enfants feraient cet apprentissage de la violence, mais au contraire sur le quand et le comment ils apprennent à ne pas agresser.

«Les enfants naissent avec cette tendance à l'agressivité, parce que, comme il y a trois mille ans, ils arrivent au monde prêts à survivre dans la jungle. Ils ne savent pas dans quel type de société ils voient le jour.» C'est donc l'environnement, surtout l'environnement familial, qui permettra à l'enfant de comprendre quelles autres tactiques sont à sa disposition en lieu et place des comportements agressifs.

Pour parvenir à ces résultats, il était indispensable d'observer de jeunes enfants. Il démarre donc par de petits groupes, avant de passer à des cohortes se comptabilisant en milliers d'enfants. Ce faisant, il bousculait encore les méthodes d'approche de la recherche consacrée au comportement humain.

«Novateur dans ses méthodes, témoigne le Dr Guy Rouleau, directeur de recherche au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, [le Dr tremblay] a été l'un des premiers à intégrer des expérimentations d'interventions préventives dans ses études longitudinales.» Désormais, le Dr Richard E. Tremblay et ses collaborateurs sont en mesure de suivre plus de 30 000 enfants de la grossesse au début de l'âge adulte, selon une perspective interdisciplinaire, interuniversitaire et internationale. «Pour bien comprendre le développement humain, il faut observer tous ses aspects.» C'est pourquoi les équipes sont formées de chercheurs représentant diverses disciplines, outre les sciences humaines, telles la gynécologie, la pédiatrie, la psychiatrie, la neurologie, la nutrition, etc.

Il expérimente également des interventions préventives qui donneront lieu, entre autres, à un programme consacré aux jeunes enfants perturbateurs à l'école maternelle, programme dont les impacts peuvent être relevés dans de nombreux pays. Le Dr Richard E. Tremblay cite en guise d'exemple un programme intensif qui conjugue trois interventions autour d'un même enfant. «Des visites à domicile sont réalisées afin [de former] les parents aux habiletés parentales. En parallèle, un autre niveau d'action vise à apprendre aux enseignants à mieux gérer les enfants qui présentent ce genre de problème, et enfin on intervient également auprès de l'enfant pour un entraînement aux habiletés sociales.» Le même principe est appliqué durant la grossesse auprès de femmes présentant de hauts risques d'avoir des enfants à problèmes. Des infirmières les rencontrent et centrent leurs interventions sur l'alimentation, la consommation de tabac et d'alcool et sur les événements facteurs de stress pour la future mère.

Une relève présente

L'ampleur des travaux entrepris semblent relever sinon du sacerdoce, tout au moins de la passion. Le Dr Richard E. Tremblay a d'ailleurs été nommé parmi les cinq meilleurs chercheurs en médecine au Canada par le Time Magazine en 2003. Il est clair qu'il éprouve beaucoup de plaisir à effectuer ses recherches. Mais ce bonheur serait sans doute mis à mal si ce n'était de la formation d'une nouvelle génération de chercheurs. En effet, pour comprendre le développement humain, il faudrait idéalement suivre ces enfants jusqu'à la fin de leur vie. «C'est un travail qui s'étale sur près d'un siècle. Trente années ont déjà été menées à terme. Il faut donc de jeunes chercheurs motivés qui utilisent des techniques qui n'existaient pas à l'époque. Ce serait totalement décourageant s'il n'y avait pas de jeunes pour prendre la relève.»

Mais il y a une ombre au tableau. Lorsque le Dr Tremblay et son équipe ont démarré leurs travaux, ils ont bénéficié de subventions de recherche presque au-delà de leurs espérances. Aujourd'hui, le niveau de subvention est inférieur à celui octroyé il y a vingt ans. «On est en train d'étouffer la recherche, particulièrement la recherche sociale.» Il y a beaucoup moins de ressources et elles sont réparties sur un nombre maximum de chercheurs.

Diffusion des connaissances

Le Dr Richard E. Tremblay se caractérise également par son humanisme, par sa volonté d'améliorer la vie des enfants. Aussi n'est-il pas étonnant de constater qu'il a consacré beaucoup d'énergie à la vulgarisation des résultats de recherche. À cette fin, il a notamment créé le Centre d'excellence pour le développement des jeunes enfants et le Centre du savoir sur l'apprentissage chez les jeunes enfants, deux organismes dont il est directeur. «Il est important de transférer les connaissances au grand public et surtout aux intervenants et aux professionnels qui tentent d'aider les enfants.» Ce transfert ne doit cependant pas se résumer aux seules connaissances québécoises, mais doit intégrer toutes celles qui voient le jour dans le monde et dont la pertinence et la qualité ne font aucun doute.

La période de le petite enfance est primordiale pour l'avenir des enfants. Il est donc vital de répondre de façon satisfaisante à leurs besoins sociaux et affectifs. Tel est l'objectif que n'a jamais cessé de poursuivre le Dr Richard E. Tremblay

***

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