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Prix Jacques-Rousseau - Les pratiques de recherche démystifiées par la scientométrie

Yves Gingras décrit la transformation de l'histoire des sciences

Les chercheurs québécois ont-ils beaucoup collaboré avec des collègues étrangers? Quel est l'impact réel de la publication d'un article scientifique? La révolutionnaire théorie de la relativité d'Einstein devrait-elle être attribuée à Poincaré? Voilà des questions bien différentes, mais toutes étudiées de façon empirique par Yves Gingras, grand scientifique multidisciplinaire qui a commencé ses études en physique avant de se diriger vers l'histoire et la sociologie des sciences. L'Acfas lui a remis, jeudi dernier, le prix Jacques-Rousseau, décerné à des scientifiques dont les réalisations ont établi des ponts novateurs entre différentes disciplines.

Yves Gingras a étudié plusieurs domaines bien différents, de l'histoire du frère Marie-Victorin à celle de la physique à l'université McGill en passant par le rôle intellectuel des scientifiques québécois. «Toutefois, on peut voir un certain fil conducteur. Mes études cherchent toujours à comprendre la transformation de l'histoire des sciences au Québec et au Canada.»

Le professeur au département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal et titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences a pu développer une technique tout à fait originale d'analyse de la transformation des pratiques scientifiques. Il s'agit de la scientométrie.

«Nous avons une base de données qui regroupe tous les articles scientifiques parus dans le monde. On peut ainsi mesurer les différentes tendances qui touchent aux sujets de recherche, aux chercheurs, aux institutions, etc. Par exemple, on peut mesurer la collaboration internationale entre les chercheurs. On peut également étudier les relations entre les chercheurs, en regardant qui cite qui et en mettant des chiffres précis sur ce que nous avançons», explique celui qui a complété un stage postdoctoral en histoire des sciences à l'université Harvard.

Les controverses scientifiques

Grâce à la scientométrie, Yves Gingras peut également jeter un nouvel éclairage sur des controverses du milieu scientifique. Dernièrement, il a étudié l'impact de la publication du célèbre article de Watson et Crick sur l'ADN, en 1953, dans Nature. Le texte n'a pas encore été publié, mais les recherches sont complétées.

«Certains historiens, entre les années 2000 et 2004, affirmaient que le fameux papier n'aurait pas eu l'impact qu'on croyait pendant la décennie qui a suivi sa publication. Grâce à la technique scientométrique, je peux affirmer que ces historiens avaient tort! J'ai regardé les citations des articles scientifiques de 1953 à 1963 et il est évident que l'impact de Watson et Crick a été immédiat et important», soutient M. Gingras.

Il s'est également attaqué à la controverse qui a éclaté en France, en 2005, à l'occasion de l'Année de la physique, alors que des scientifiques affirmaient que la théorie de la relativité devait être attribuée à Poincaré plutôt qu'à Einstein. Selon les études empiriques de Gingras, ils avaient tort.

«Pour comprendre ce qui s'est passé en 1905, il ne faut pas lire les textes de Poincaré et d'Einstein avec nos yeux d'aujourd'hui, mais comme les scientifiques de l'époque les ont lus. Pour ça, il faut étudier les articles scientifiques qui ont suivi. Ainsi, on constate que Poincaré est beaucoup moins cité qu'Einstein dans les articles qui touchent à la physique. On peut donc comprendre que les physiciens de l'époque n'ont pas vu, dans l'article de Poincaré, un intérêt aussi grand que celui qu'ils ont vu dans l'article d'Einstein. C'est ça l'important. Il ne s'agit pas de dire que l'un était meilleur que l'autre», affirme Yves Gingras.

Rôle de vulgarisateur dans les médias

Bien qu'il étudie des sujets aussi pointus, Yves Gingras est également un grand vulgarisateur pour la population québécoise. Depuis 10 ans, il a signé plus d'une cinquantaine de chroniques pour l'émission scientifique Les Années-lumière de la Première Chaîne de Radio-Canada. L'homme de science participe également au débat public en signant régulièrement des textes dans les magazines et grands quotidiens du Québec, dont Le Devoir.

«Dans ces interventions, j'essaie de me servir de mon expertise pour jouer un rôle de citoyen éclairé. Avec mon oeil de scientifique, j'explique aux gens comment on manipule l'information. Par exemple, lorsqu'on parle d'homéopathie, on dit souvent que c'est bon parce que ça n'a pas d'effets secondaires. Mais on ne dit pas pourquoi. L'homéopathie, c'est de l'eau! C'est bien évident que ça n'a pas d'effets secondaires!», s'exclame-t-il.

Il n'est pas tendre non plus avec les défenseurs des produits naturels. «Un produit n'est pas bon parce qu'il est naturel! Un champignon, c'est naturel, mais on peut s'empoisonner avec certaines espèces. Les scientifiques ont un rôle à jouer auprès de la population pour déconstruire cette rhétorique trompeuse», croit M. Gingras.

Plusieurs prix prestigieux

Invité comme Senior Fellow au Dibner Institute for the History of Science and Technology du prestigieux MIT, coordonnateur de la publication de deux numéros de l'importante revue Actes de la recherche en sciences sociales, à la demande du grand sociologue français Pierre Bourdieu, invité à l'Université de Paris VII: la réputation internationale du chercheur n'est plus à faire. S'il a gagné plusieurs prix au cours de sa carrière, celui qu'il a reçu en 2001 de la British Society for the History of Science l'a particulièrement touché. «Le prix Ivan Slade m'a été remis pour mes travaux sur les mathématiques et la physique entre le XVIIe et le XXe siècle. Personnellement, je trouvais que mon approche était originale, mais c'est venu le confirmer.»

Le prix Gérard-Parizeau, qu'on lui a attribué en 2005, était aussi très important pour lui. «La difficulté avec mon interdisciplinarité, c'est que les sociologues me considèrent comme un historien et les historiens, comme un sociologue. Ce prix-là était un véritable prix d'historien.»

Enfin, à 53 ans, Yves Gingras est toujours aussi actif. Un projet de livre lui tient particulièrement à coeur présentement. «J'étudierai ces prochaines années les grandes transformations du champ scientifique mondial entre 1900 et 1950. Il sera autant question de physique et de mathématique que de chimie.» Toujours bien inscrit dans l'interdisciplinarité, Yves Gingras continue de suivre son fil conducteur.

***

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