Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Une petite guerre des étoiles

    L'astrophysicienne Jocelyn Bell Burnell n'a que faire de son rendez-vous manqué avec le Nobel

    Jocelyn Bell Burnell
    Photo: Pascal Ratthé Jocelyn Bell Burnell
    En 1967, alors étudiante au doctorat à l'Université de Cambridge, Jocelyn Bell Burnell faisait une découverte qui allait révolutionner la recherche en astrophysique: elle venait de détecter la présence du premier pulsar, un type d'étoile à neutrons transmettant des signaux radio à intervalle régulier. Pourtant, c'est le professeur pour lequel elle recueillait et analysait des données qui a reçu tous les honneurs en remportant le prix Nobel de physique au début des années 1970. Trente ans plus tard, ce rendez-vous manqué avec la gloire n'empêche pas cette scientifique passionnée d'avoir des étoiles dans les yeux.

    Un an après la remise du fameux prix, Sir Fred Hoyle, un astronome britannique respecté, dénonçait ce «scandale scientifique d'envergure». Peu de temps après cette allocution célèbre qui avait été prononcée à l'Université McGill, le Time magazine publiait un article d'un autre éminent astronome qui réclamait plus d'honneurs pour la jeune femme. Quant à la principale intéressée, qui n'avait que 24 ans lorsqu'elle fit cette étonnante découverte, elle avait préféré se tenir loin de cette controverse astronomique.

    Ni amertume, ni rancoeur

    Malgré tout, avec le temps, c'est devenu sa petite guerre des étoiles à elle. Mais Jocelyn Bell Burnell refuse de sombrer dans l'amertume et la rancoeur. «J'ai reçu tout plein d'autres prix. Je suis beaucoup plus heureuse avec toutes ces reconnaissances qu'avec un seul, plus prestigieux», raconte-t-elle en riant. Mme Bell Burnell est à Montréal toute la semaine dans le cadre d'un congrès organisé par l'Université McGill pour célébrer les 40 ans de la découverte du pulsar, auquel participent 200 chercheurs de partout dans le monde.

    Comme dans un roman

    Pourtant, elle n'oubliera jamais le jour où elle a appris la nouvelle du prix Nobel. C'était le 10 octobre 1974. «Si cette histoire était racontée dans un roman, personne ne la croirait», souligne-t-elle, émue. Tôt ce matin-là, cette nouvelle maman, qui travaillait dans le domaine des rayons X, venait de suivre par radio le décompte du lancement d'un de ses satellites au Kenya. L'opération avait été un succès. Ce n'est qu'en rentrant à son bureau que son mari lui a appris la nouvelle, l'air grave. Le prix Nobel avait été remporté par Antony Hewish. Sans aucune mention pour Jocelyn Bell Burnell.

    L'astrophysicienne, aujourd'hui présidente de l'Association britannique pour l'avancement des sciences section astronomie et physique, affirme s'être réjouie d'emblée. «En raison d'un différend entre une astronome et M. Nobel, aucun prix Nobel de physique n'avait été attribué en astronomie jusqu'à ce jour. Je réalisais qu'un précédent venait d'être créé. J'étais fière de voir que c'était la découverte du pulsar qui avait convaincu que l'astronomie était importante pour la physique», soutient-elle.

    Dur, dur d'être femme

    Néanmoins, le coup a été dur à avaler pour cette battante habituée à évoluer dans un milieu d'hommes. Sans rien enlever au lauréat, avec qui elle a un contact «cordial», Jocelyn Bell Burnell admet avoir été «rien qu'un tout petit peu triste». «Parce que j'étais jeune mariée avec un enfant d'un an et demi et que je travaillais très fort pour pouvoir garder mon emploi. En Grande-Bretagne à l'époque, c'était très difficile et très mal vu pour une mère de travailler. On te disait que ton enfant allait être délinquant si tu le faisais garder», raconte-t-elle, un trémolo dans la voix. «Et c'est comme si cet événement venait de me dire: les hommes gagnent des prix et les femmes doivent prendre soin des enfants.»

    Elle conserve d'ailleurs un souvenir désagréable de ses études prédoctorales qu'elle a effectuées au département de physique de l'Université de Glasgow. «Durant mes deux dernières années d'études, j'étais la seule fille de la classe parmi 50 garçons», se rappelle cette Irlandaise d'origine. À l'époque, les filles étant extrêmement rares dans les corridors du département, la coutume était de les siffler et de taper du pied pour les faire rougir de honte, explique Mme Burnell qui vient tout juste de célébrer ses 64 printemps. «Je ne pouvais absolument pas manquer un seul cours alors qu'on était beaucoup moins sévère à l'égard des garçons!»

    Une pionnière

    Véritable pionnière dans son champ de recherche, Jocelyn Bell Burnell affirme n'avoir jamais eu de modèle ni de mentor. Même si son père architecte et sa mère, qui, issue d'une famille pauvre, avait dû céder son passeport pour des études supérieures à son frère, l'ont toujours chaudement encouragée. «J'étais toujours la seule femme senior de mon domaine. Je n'avais personne à qui m'identifier», dit-elle. Dans ce contexte, son statut unique de femme astrophysicienne lui a permis d'occuper un siège à plusieurs différents comités scientifiques internationaux où la présence d'une femme est obligatoire. C'est même elle qui, par son charisme et ses contacts dans le milieu, a dirigé les travaux du débat entourant la statut de planète de Pluton à l'Assemblée générale de l'Union astronomique internationale. Aujourd'hui retraitée, Jocelyn Bell Burnell, qui parmi tant d'autres doctorats honorifiques a reçu l'an dernier celui de l'Université Harvard, n'aura jamais été aussi active. Entre quelques conférences aux quatre coins de la planète et deux ou trois regards portés vers le ciel, elle dit occuper une partie de son temps à collectionner les écrits poétiques sur l'astronomie.

    D'une humilité désarmante, elle ne souhaite pas raviver la controverse sur ce Nobel qu'elle n'aura jamais eu mais qui, d'une certaine façon, lui est aujourd'hui reconnu par ses pairs. «Je n'ai pas eu le prix, mais je ne saurais dire si c'est parce que j'étais femme ou une étudiante», avance-t-elle. En 1993, le prix Nobel de physique a une fois de plus été attribué à un astronome pour ses travaux sur le pulsar. Cette fois, l'étudiant, qui a fait la découverte du premier pulsar binaire, a eu sa part des reconnaissances. «Les temps ont changé. Les prix sont désormais octroyés en fonction des travaux d'un groupe ou d'une équipe de chercheurs. Si cette histoire était arrivée aujourd'hui, je crois bien que j'aurais gagné le prix», assure Jocelyn Bell Burnell, convaincue qu'il ne doit maintenant rester de ce débat que des poussières d'étoiles.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.