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Médias - Marx et Internet, même combat

Avec la nouvelle génération d'Internet, le Web 2.0, la «révolution citoyenne», comme on dit, tout le monde peut s'exprimer sur les blogues et fabriquer son propre journal, ses propres vidéos, ses propres oeuvres d'art. C'est la grande démocratisation, le pouvoir au peuple. La culture passe maintenant par YouTube et Wikipedia.

Ah oui? Andrew Keen, lui, n'est pas très d'accord. Il vient de publier chez l'éditeur Doubleday The Cult of the Amateur: How Today's Internet is Killing our Culture.

Le livre est paru depuis à peine deux ou trois semaines, mais déjà il est chaudement discuté sur Internet et dans les médias traditionnels. L'auteur est sommé de s'expliquer dans différentes émissions aux États-Unis.

Pour l'auteur, la démocratisation du Web est une «honte», dit-il, qui mine la vérité, l'expérience et le talent.

Sa définition de ce que l'on trouve sur Internet: «une infinie forêt numérique de médiocrité», où s'empilent des commentaires politiques uniformes, des vidéos maison sans aucun intérêt, de la musique d'un amateurisme embarrassant, et des essais et des poèmes illisibles.

Ses idées forcent l'attention — et soulèvent la controverse — parce que l'on peut difficilement l'accuser d'être un vieux croulant déconnecté des nouvelles réalités technologiques. Britannique d'origine, âgé d'environ 45 ans, avec des formations universitaires en histoire et en science politique, il est devenu Californien dans les années 90, s'installant dans la Silicon Valley, créant un site Internet remarqué à la fin des années 90, Audiocafe.com. Il écrit dans des magazines et des journaux, il tient son blogue, et il est l'hôte d'une émission de télévision sur Internet, AfterTV.

L'idée d'écrire ce livre lui est venu à la suite d'un texte qu'il avait publié en 2006 dans le Weekly Standard. Dans ce texte, Keen établissait un parallèle audacieux entre le marxisme et Internet. En gros, il soutenait que le culte actuel du Web 2.0 s'apparente à la façon dont Marx a séduit toute une génération d'idéalistes européens, avec le fantasme de se réaliser soi-même par l'utopie communiste.

Andrew Keen semble beaucoup se préoccuper la culture, de sa diffusion, et des «hiérarchies culturelles», si l'on peut dire. L'aspect égalitaire d'Internet, où tout se vaut et où tout est placé sur le même plan, lui semble dangereux, avec toute cette consommation de niaiseries sur YouTube, et cette culture du clip où l'on n'a plus accès aux grandes oeuvres dans leur intégralité.

Il s'en prend particulièrement à Wikipedia. Non seulement on ne sait pas qui écrit les articles, mais cette encyclopédie est devenue la référence de toute une génération, alors que «ça ne vaut pas mieux que ''Trivial Poursuit"», dit-il, avec plein d'erreurs, de demi-vérités et d'incompréhensions. Il cite d'ailleurs le cas d'un expert de Cambridge, spécialiste reconnu du réchauffement climatique, qui s'est adressé à Wikipedia parce qu'il avait décelé des erreurs dans un texte sur le sujet. Ce chercheur s'est fait accuser de vouloir faire censurer des points de vue opposés aux siens, ce qui a scandalisé Keen, qui fustige le fait que Wikipedia accorde le même poids à un badaud anonyme qu'à un expert reconnu.

La recherche véritable nécessite des exigences, dit-il, et tout le monde ne peut pas être un expert. Le travail de création nécessite lui aussi exigence et temps, ce qui semble incompatible avec la vogue actuelle de l'amateurisme, où tout le monde est considéré comme étant génial en s'exprimant deux minutes, et où MySpace est le symbole du «narcissisme culturel» des jeunes, dit-il. Il faut défendre les productions culturelles produites par de véritables professionnels, et il faut défendre les médias traditionnels rigoureux, soutient-il.

Cet iconoclaste se fait évidemment traiter d'élitiste. Il est pris à partie par plusieurs blogueurs. Participant récemment à une séance de clavardage sur le site d'un grand média, il affirmait que nous avons besoin d'une élite culturelle qui est véritablement payée à sa juste valeur, pour produire de façon indépendante du contenu culturel. Interrogé sur le fait qu'il participait lui-même à un chat, il a répondu que «les idéalistes du Web veulent que je donne gratuitement mon contenu», alors que, justement, il participe au chat pour mieux faire connaître ses idées... et faire en sorte que les gens achètent son livre.

Ses idées ne sont pas exemptes de contradictions. On pourrait soutenir qu'Internet est aussi un formidable outil de diffusion des idées en tous genres, une incroyable encyclopédie mondiale permanente, un nouvel outil de communication d'une rapidité jamais vue, et bla bla bla. Mais j'ai l'impression que sa critique du Web 2.0 est surtout une saine réaction devant un péché courant dans le domaine des nouvelles technologies, celui d'élever au rang de religion toute nouvelle transformation, et de crier sans arrêt à la révolution. D'où, probablement, le lien avec Marx...

Mais on ne peut pas écarter son analyse économique. Lorsque qu'il évoque le déclin de la vente de musique, la fermeture des librairies indépendantes et la mise à pied de centaines de journalistes dans les médias traditionnels, c'est pour s'en prendre à l'idée que le consommateur puisse avoir accès à l'information et à la culture gratuitement, sans toujours bien se rendre compte que cette culture et cette information ont un prix. «Si nous continuons à payer les films et la musique, nous aurons une culture vivante», écrit-il. Ce n'est pas l'Union des artistes qui le contredira, puisqu'elle mène actuellement une bataille pour faire en sorte que les créateurs soient payés à leur juste prix lorsque l'on utilise leurs oeuvres sur les nouvelles plates-formes technologiques.

***

pcauchon@ledevoir.com






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  • Zach Gebello
    Inscrit
    lundi 18 juin 2007 12h48
    Le cartel de l'information.
    « Il suffit de quelques clicks de souris sur l'Internet pour apprendre que "l'expertise" de M. Keen en nouvelles technologies de l'Information se limite à avoir joué, comme tant d'autres prétendus experts, au marchand d'illusions. Son Audiocafe.com et l'argent des investisseurs ont terminé leur course sur la liste des premières "fucked companies" de la bulle Internet. Alors pour ce qui est de le féliciter pour une saine réaction devant le péché de crier aux révolutions, disons que c'est un peu tard et démoli de surcroît toute comparaison possible avec le système communiste.

    C'est bien plus ce que propose aujourd'hui Keen qui s'apparente au communisme. Rien de moins que le maintient d'une rareté artificielle de l'information afin de lui donner une valeur toute aussi artificielle et évaluée par une élite bien sélectionnée.

    C'est le monopole parfait. Digne du monopole étatique de l'Union Soviétique et de la Chine.

    Et à lire l'article d'aujourd'hui dans Le Devoir sur Anne Thomas, c'est digne des monopoles médiatiques occidentaux quasi-communistes actuels!

    Keen s'est rendu compte qu'il ne fera jamais d'argent avec l'Internet et il retourne donc aux médias traditionels. Il s'est rendu compte que l'Internet n'est bon qu'à une seule chose; l'information. »

  • Marc Lavallée
    Inscrite
    lundi 18 juin 2007 22h17
    on se calme...
    « Le réseau Internet sera toujours accusé de pervertir la culture. Et avec raison; comme tous les vecteurs de création et de diffusion de la culture, Internet sera tout aussi coupable, sinon plus, que la télévision à la carte, que la radio poubelle, que les revues insipides, etc. Le problème de la culture, comme autrefois, reste intact: comment chercher, trouver et organiser les perles d'informations qui finissent par tisser des réseaux de connaissances cohérents, partagés par des communautés à l'écoute, et transmissibles aux générations subséquentes. Il faudra toujours critiquer vivement Internet, c'est parce qu'il est important, mais est-il nécessaire de le démoniser et sortant encore du placard le squelette de Marx, toujours pratique pour effrayer l'occidental moyen. Les bouleversements liés à Internet n'ont rien de catastrophique en soi: que l'industrie de la musique doive s'ajuster, voire disparaitre, n'empêchera pas la terre de tourner.Internet n'empêchera pas les intellectuels, les scientifiques et les musiciens de génie d'exister et de nous enrichir, et d'enrichir ceux pour qui seul le fric compte vraiment. Qu'il existe une part majoritaire de merde sur Internet est dans l'ordre des choses, tout va très bien, it's business as usual. »

  • francis batt
    Inscrit
    mardi 19 juin 2007 09h49
    "trop, c'est trop..." (Ap.XXII.16)
    « Bravo à Zach Gebello :
    Internet est un média génial, pour des gens géniaux, ayant de plus l'esprit de gratuité et de générosité.
    [..Il est bien évident qu'Internet draine également des quantités 1)de gens "élitistes", nostalgiques de domination et de mercantilisme 2)de gens "narcissiques", si ce n'est débiles et prétentieux. Mais qui est-on pour "juger" !].
    Pour le dire encore mieux : internet draine à la fois tous les mensonges et toutes les vérités. Mais c'est la première fois dans l'Histoire des Hommes, que la Vérité a autant de chance que le mensonge : que la vérité passe au même titre que le mensonge. (..ce qui n'est pas pour contenter tout le monde !).
    "..C'est la Lutte Finale ..
    L'Inter...Net .. .. fera .. .. Humain"
    (...encore un de ces "Idéalistes de La Toile" !)
    Francis Batt »

  • Céline Paré
    Abonnée
    mardi 19 juin 2007 10h37
    La rapidité et la facilité du net: attention aux sources!
    « Je suis d'accord avec M. Keen, on ne devient pas spécaliste parce qu'on donne un opinion sur le net et il est vrai qu'il faut vérifier ses sources avant de se les approprier et des les croire véridiques! ON trouve de tout sur le web et quelquefois ça ressemble effectivement à de l'amateursime grande échelle... Il y a des gens qui feraient n'importe quoi pour se faire voir!


    Marie B.-Lemieux
    Québec »

  • Roger Morin
    Inscrit
    mardi 19 juin 2007 10h50
    Protectionnisme
    « Le problème avec ce genre de débats c'est d'établir la ligne entre les intérêts propres des individus en cause et l'intérêt général.
    Cherchez l'intérêt....Doit-on laisser à d'autres le choix de ce qui est bon ou non pour nous? Les acquis de liberté et à la limite l'évolution se sont toujours à mon avis fait par la voie d'une certaine forme d'anarchie. Les contrôles ont souvent comme dénominateur de déservir des intérêts privés....un lien directe avec le pouvoir.
    J'opterais donc pour la confiance dans la capacité évolutive de l'humain, laissons les professionnels démontrer et prouver leurs valeurs et les amateurs démontrer ce qu'ils ont à dire. Laissons agir le Net ce qui implique aussi une continuité d'essais -erreurs, mais dans la vie , il faut être patient. »

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