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Sciences - S'entraîner comme des malades

Une séance d’entraînement de planche à neige aux Jeux olympiques de Turin 2006.
Photo : Agence Reuters
Une séance d’entraînement de planche à neige aux Jeux olympiques de Turin 2006.
Pour décrocher des médailles, les athlètes sont prêts à dépasser leurs limites. Et cela, au détriment de leur santé: fatigue chronique, infections à répétition ou dépression persistante. Il arrive que l'organisme ne récupère plus.

De plus en plus de sportifs souffrent de ce qu'on nomme, sans bien le connaître, le syndrome de la contre-performance inexpliquée. «C'est très difficile à diagnostiquer. Il n'existe pas de facteur permettant de le dépister sans se tromper. Et lorsqu'on a recours aux marqueurs biologiques, tel le taux de fer, il est souvent trop tard», avance Laurent Bosquet, professeur au département de kinésiologie de l'Université de Montréal.

Combien de sportifs de haut niveau souffrent de ce syndrome, plus couramment appelé surentraînement? La revue Nature, qui y consacrait un article en 2004, avançait le chiffre d'un athlète sur dix. Certaines données statistiques australiennes parlent de 20 %, soit un athlète sur cinq!

Le surentraînement n'apparaît pas sur la liste des maladies connues. L'athlète ne consulte pas. Sauf en cas de fatigue persistante, c'est-à-dire lorsqu'il a du mal à monter les escaliers, développe des troubles du sommeil, perd l'appétit ou souffre d'un état dépressif. Il va alors voir son médecin, qui lui recommande de prendre du repos. «Et c'est souvent trop tard», sanctionne le spécialiste.

Les Jeux olympiques apportent leurs promesses de nouveaux records à battre. La plupart des athlètes vivent un stage d'entraînement extrêmement chargé, un mois à un mois et demi avant les compétitions. «Cela, pour obtenir un pic de forme avant les Jeux», précise Laurent Bosquet. L'objectif de cet entraînement est plus précisément de déstabiliser l'organisme: il faut induire des perturbations qui vont l'obliger à s'adapter. C'est pourquoi les stages en altitude sont très prisés. On cherche, de plus, à varier l'entraînement afin de surprendre plus souvent l'organisme. Laurent Bosquet relate que certains entraîneurs, prêts à tout pour surprendre leurs athlètes, les réveillent avec de fausses mauvaises nouvelles!

Une dizaine d'années d'entraînement permet généralement d'atteindre une forme optimale. «L'organisme possède une mémoire et l'âge aide à maintenir la performance», affirme le chercheur. Ainsi, Mark Allen, vainqueur pour la sixième fois du triathlon «Ironman» à 37 ans, ou le coureur Carl Lewis, qui avait décroché une médaille d'argent à 36 ans. Dans certaines disciplines, telle la natation ou le vélo, il arrive à des athlètes de 40 ou 50 ans d'être très performants. Mais, en général, les jeunes athlètes possèdent un meilleur taux de récupération, concentrations hormonales (croissance, testostérone) aidant.

Cela dit, tous ne sont pas capables de récupérer de la même manière. Le surentraînement touche d'abord les sports à dominance énergétique: triathlon, course, cyclisme, etc. Un coureur de fond sur deux en connaîtrait un épisode au cours de sa carrière. Les sports collectifs ne sont pas épargnés. «Ces sportifs vivent beaucoup de stress. Ils connaissent des saisons très chargées, de nombreux échanges, et on leur demande d'être constamment performants, même blessés», explique Laurent Bosquet. Les athlètes vivent alors une fatigue totale, physique et psychologique.

Il existe deux courants de recherche: trouver les origines de cette fatigue chronique permettrait de la prévenir et découvrir les marqueurs biologiques permettrait de la diagnostiquer. Ainsi, la revue Sports Medicine rapportait en 2003 que Lucille Lakier Smith, de l'Université Tshwane de technologie à Pretoria (Afrique du Sud), avait détecté des taux anormaux d'une protéine, l'interleukine, chez les marathoniens.

À l'Université de Montréal, les recherches portent sur la prévention. Il existe deux états différents de fatigue, explique Laurent Bosquet: le moment où la performance stagne ou diminue, puis la fatigue prolongée. «Notre objectif est d'identifier la première étape pour la prévenir.»

Pour ce faire, son équipe a principalement recours à des outils psychologiques. Il s'agit de questionnaires, non spécifiques au sport, permettant de dresser le profil des états d'humeur. L'un d'eux demande à celui qui le remplit de s'autoévaluer au moyen de 65 adjectifs (malheureux, las, perplexe, etc.). Mais il faut aussi prévoir un suivi personnalisé et à long terme. «On peut seulement comparer l'individu à lui-même.»

Il y a trois ans, Laurent Bosquet a fait appel aux ingénieurs de l'Institut technologique de Compiègne (France). Ils ont conçu un logiciel qui permet à l'entraîneur de suivre à distance la bonne forme de ses sportifs. Ces derniers doivent remplir régulièrement un questionnaire sur leur condition physique et psychologique (fatigue, perturbation du sommeil, etc.). Si le seuil fixé est dépassé, un message d'alarme est automatiquement adressé à l'entraîneur... par courriel!

Le système semble donner de bons résultats. Il faut toutefois prendre en compte la personnalité du sportif; chez ceux qui récupèrent facilement ou qui ont tendance à minimiser les obstacles, cela ne fonctionnera pas. Et ne pas oublier de présenter l'outil aux sportifs en adoptant une démarche pédagogique. «Ils doivent comprendre que c'est seulement pour évaluer leur bonne forme et non pour les écarter de la compétition.»

Étudier le système nerveux autonome serait une autre piste pour comprendre les perturbations de l'organisme. Pour l'instant, l'équipe montréalaise se penche sur l'analyse spectrale de la fréquence cardiaque. Elle a conçu un «cardio-fréquencemètre» qui se fixe au poignet et enregistre les variations sinusoïdales cardiaques de l'athlète au repos. Pascal Touron, rameur professionnel de l'équipe de France, l'a testé. Après trois semaines d'entraînements particulièrement exigeants, son spectre cardiaque avait atteint un niveau inquiétant. Dix jours de repos ont suffi pour qu'il retrouve son niveau d'origine.

Outils technologiques, questionnaires psychologiques... «Nous essayons d'intégrer tout cela dans une seule démarche», dit Laurent Bosquet. Une démarche de prévention qui poussera peut-être les athlètes à moins perdre de vue leur santé.

- À consulter: le magazine belge Sport et Vie consacre très régulièrement des articles sur le sujet. http://www.sport-et-vie.com.






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