Santé: La paille dans l'oeil
7 septembre 2002
Santé
Croyez-vous à ça, vous, les maladies psychosomatiques? Moi, j'ai toujours dit: on est soma et on est psy, ça doit bien exister. Et de plus en plus d'études, d'ailleurs... Mais je voudrais ici, mesdames et messieurs, témoigner de mon vécu. Permettez.
Je quitte un job pour relever de nouveaux défis, comme on dit. Je récupère mes week-ends, je pourrai lire mon journal, tout comme vous en ce moment. La chose est en train de se faire, c'est assez laborieux — ce n'est jamais simple dans le merveilleux monde des médias — et voilà que je vais au cinéma me distraire. En sortant rue Sainte-Catherine, j'ai mal à l'oeil. Qu'est-ce? Je demande que l'on regarde dans mon oeil, rien. À la maison, je regarde au miroir grossissant, encore rien.
On dort là-dessus. Ça fait mal. Je me plains. On est 24 heures plus tard quand ma fille me dit: «Tu devrais aller voir Dr de Groot» — c'est son ophtalmologiste. C'est ici que ça devient intéressant. Le médecin spécialiste des yeux — c'est ça, un ophtalmo, ce n'est pas un optométriste, qui, lui, fait surtout des examens de la vue —, le doc, donc, trouvera dans mon oeil un morceau de... fibre de verre! Un fil de laine minérale, c'est fin et transparent, autrement dit, invisible.
Le médecin m'a raconté qu'il a déjà reçu une patiente qui se promenait depuis six mois de crème en crème en se faisant dire par les médecins qu'elle n'avait rien, une irritation sans doute, mais elle avait toujours mal. C'est le Dr de Groot qui lui a retiré le fil de verre. Il m'explique que cela se loge dans l'oeil comme une écharde; le mien était dans la paupière supérieure. Chaque fois qu'on bouge l'oeil, c'est comme une piqûre. Le médecin regarde dans l'oeil avec un biomicroscope, une lumière puissante, et il cherche, avec une pince et une sorte de long coton-tige appelé écouvillon.
Il m'a reçu dans son bureau quatre fois en autant de jours. Pourquoi tant de fois? Eh bien! Tu ne sais plus ce que tu ressens après avoir vécu le grattage dans l'oeil; tu as surtout envie de partir. Une heure plus tard, ça fait mal à nouveau, et tu téléphones en te disant: ils vont me trouver fatigante. Pensez-vous. On m'a pris entre deux rendez-vous ou après la journée.
J'ai été chanceuse? Je suis journaliste et je le fais savoir? Mettez-en: le médecin est «débarqué du système»! Ce qui explique sa disponibilité, mentale et physique. Je vous raconte?
Le Dr deGroot est un homme bon, doux et compréhensif, comme on rêve qu'un médecin puisse l'être. Il est médecin et chirurgien des yeux à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont depuis 28 ans quand un problème de santé l'oblige à six mois d'arrêt. Un peu désemparé après le rythme d'enfer que la médecine lui imposait, il a peu a peu décanté. Parlait avec sa femme. Ça n'a pas de bon sens, cette atmosphère de travail, la pression que l'on vit, le sentiment de ne pas donner ce qu'un cas mériterait, les gens qui chialent parce qu'ils attendent, la cadence des rendez-vous car, pour un salaire intéressant, il en faut, des «actes», chaque jour. Et sa femme qui lui dit: «Les petits jeunes qui arrivent sont payés le même salaire que toi qui as presque trente ans d'expérience, et on ne parlera pas du nombre d'années d'études et de la responsabilité que représente une chirurgie de l'oeil...»
Pendant les six mois qu'ils ressassent ensemble ces arguments, le médecin en convalescence sent mûrir une décision apeurante, qu'il assume peu à peu. Il va se retirer du système d'assurance-maladie. Il deviendra un médecin privé. Il veut pouvoir prendre un patient après les heures, au besoin rendre service au voisin, retrouver une relation médecin-patient qui soit au coeur de la pratique médicale.
Au début, sa femme, qui est devenue sa secrétaire — l'entreprise privée! — se fait déverser des insultes dans les oreilles. Le docteur veut rien que faire de l'argent, il n'est pas humain. Ça fait vingt ans qu'il me suit, il ne peut pas me faire ça! Il veut juste soigner les riches... Elle ne leur dit pas que le docteur sait que tous les patients n'ont pas les moyens de payer et il aurait voulu continuer de les soigner. Il aurait été content de faire une pratique alternée, trois semaines d'hôpital, une semaine à son bureau privéÉ L'hôpital avait accepté mais le gouvernement a trouvé la demande irrecevable en dépit d'une expertise légale qui donnait raison au médecin... Alors, le gouvernement a poussé le médecin vers le privé total.
Comme il a déjà un bureau car il n'y a jamais eu assez de place à l'hôpital, il se le garde, il s'équipe, il trouve une clinique privée spécialisée en ophtalmologie où il pratiquera ses opérations payantes. Le système qui étouffe, les infirmières qui congédient les patients à opérer parce que l'heure est dépassée, les critiques implicites sur le rythme des opérations: terminé. Considéré comme un médecin à l'ancienne qui opère lentement? L'autre fait 14 opérations dans sa journée, c'est vrai qu'il est performant. Que diriez-vous d'être la quatorzième opérée?
Il a préféré l'insécurité de dépendre de ses patients pour gagner sa vie. C'est donc ainsi que le Dr de Groot est un médecin spécialiste que je peux appeler au besoin. Je dois vous dire que je n'ai pas regretté un sou des 75 $ que ça m'a coûté.
Mais, pour revenir à l'aspect psychosomatique dont il est question au début de ce texte, mon bon docteur tiquait. Je l'ai trouvée, la paille de verre, je l'ai enlevée, me disait-il.
Oui mais pourquoi s'est-elle rendue là, juste au moment où je ne vois plus l'avenir clairement? Et ce n'est que la paille; imaginez celui qui a la poutre!
Je quitte un job pour relever de nouveaux défis, comme on dit. Je récupère mes week-ends, je pourrai lire mon journal, tout comme vous en ce moment. La chose est en train de se faire, c'est assez laborieux — ce n'est jamais simple dans le merveilleux monde des médias — et voilà que je vais au cinéma me distraire. En sortant rue Sainte-Catherine, j'ai mal à l'oeil. Qu'est-ce? Je demande que l'on regarde dans mon oeil, rien. À la maison, je regarde au miroir grossissant, encore rien.
On dort là-dessus. Ça fait mal. Je me plains. On est 24 heures plus tard quand ma fille me dit: «Tu devrais aller voir Dr de Groot» — c'est son ophtalmologiste. C'est ici que ça devient intéressant. Le médecin spécialiste des yeux — c'est ça, un ophtalmo, ce n'est pas un optométriste, qui, lui, fait surtout des examens de la vue —, le doc, donc, trouvera dans mon oeil un morceau de... fibre de verre! Un fil de laine minérale, c'est fin et transparent, autrement dit, invisible.
Le médecin m'a raconté qu'il a déjà reçu une patiente qui se promenait depuis six mois de crème en crème en se faisant dire par les médecins qu'elle n'avait rien, une irritation sans doute, mais elle avait toujours mal. C'est le Dr de Groot qui lui a retiré le fil de verre. Il m'explique que cela se loge dans l'oeil comme une écharde; le mien était dans la paupière supérieure. Chaque fois qu'on bouge l'oeil, c'est comme une piqûre. Le médecin regarde dans l'oeil avec un biomicroscope, une lumière puissante, et il cherche, avec une pince et une sorte de long coton-tige appelé écouvillon.
Il m'a reçu dans son bureau quatre fois en autant de jours. Pourquoi tant de fois? Eh bien! Tu ne sais plus ce que tu ressens après avoir vécu le grattage dans l'oeil; tu as surtout envie de partir. Une heure plus tard, ça fait mal à nouveau, et tu téléphones en te disant: ils vont me trouver fatigante. Pensez-vous. On m'a pris entre deux rendez-vous ou après la journée.
J'ai été chanceuse? Je suis journaliste et je le fais savoir? Mettez-en: le médecin est «débarqué du système»! Ce qui explique sa disponibilité, mentale et physique. Je vous raconte?
Le Dr deGroot est un homme bon, doux et compréhensif, comme on rêve qu'un médecin puisse l'être. Il est médecin et chirurgien des yeux à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont depuis 28 ans quand un problème de santé l'oblige à six mois d'arrêt. Un peu désemparé après le rythme d'enfer que la médecine lui imposait, il a peu a peu décanté. Parlait avec sa femme. Ça n'a pas de bon sens, cette atmosphère de travail, la pression que l'on vit, le sentiment de ne pas donner ce qu'un cas mériterait, les gens qui chialent parce qu'ils attendent, la cadence des rendez-vous car, pour un salaire intéressant, il en faut, des «actes», chaque jour. Et sa femme qui lui dit: «Les petits jeunes qui arrivent sont payés le même salaire que toi qui as presque trente ans d'expérience, et on ne parlera pas du nombre d'années d'études et de la responsabilité que représente une chirurgie de l'oeil...»
Pendant les six mois qu'ils ressassent ensemble ces arguments, le médecin en convalescence sent mûrir une décision apeurante, qu'il assume peu à peu. Il va se retirer du système d'assurance-maladie. Il deviendra un médecin privé. Il veut pouvoir prendre un patient après les heures, au besoin rendre service au voisin, retrouver une relation médecin-patient qui soit au coeur de la pratique médicale.
Au début, sa femme, qui est devenue sa secrétaire — l'entreprise privée! — se fait déverser des insultes dans les oreilles. Le docteur veut rien que faire de l'argent, il n'est pas humain. Ça fait vingt ans qu'il me suit, il ne peut pas me faire ça! Il veut juste soigner les riches... Elle ne leur dit pas que le docteur sait que tous les patients n'ont pas les moyens de payer et il aurait voulu continuer de les soigner. Il aurait été content de faire une pratique alternée, trois semaines d'hôpital, une semaine à son bureau privéÉ L'hôpital avait accepté mais le gouvernement a trouvé la demande irrecevable en dépit d'une expertise légale qui donnait raison au médecin... Alors, le gouvernement a poussé le médecin vers le privé total.
Comme il a déjà un bureau car il n'y a jamais eu assez de place à l'hôpital, il se le garde, il s'équipe, il trouve une clinique privée spécialisée en ophtalmologie où il pratiquera ses opérations payantes. Le système qui étouffe, les infirmières qui congédient les patients à opérer parce que l'heure est dépassée, les critiques implicites sur le rythme des opérations: terminé. Considéré comme un médecin à l'ancienne qui opère lentement? L'autre fait 14 opérations dans sa journée, c'est vrai qu'il est performant. Que diriez-vous d'être la quatorzième opérée?
Il a préféré l'insécurité de dépendre de ses patients pour gagner sa vie. C'est donc ainsi que le Dr de Groot est un médecin spécialiste que je peux appeler au besoin. Je dois vous dire que je n'ai pas regretté un sou des 75 $ que ça m'a coûté.
Mais, pour revenir à l'aspect psychosomatique dont il est question au début de ce texte, mon bon docteur tiquait. Je l'ai trouvée, la paille de verre, je l'ai enlevée, me disait-il.
Oui mais pourquoi s'est-elle rendue là, juste au moment où je ne vois plus l'avenir clairement? Et ce n'est que la paille; imaginez celui qui a la poutre!
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