Santé: Pas malade, please...!
16 octobre 2004
Santé
Si le corps défaille, choisissons une maladie nébuleuse qui recèle encore trop de mystères pour l'état actuel de notre science. Sinon, on va y goûter! Les médecins vont nous assener les facteurs de risque et les causes inhérentes à notre état alors que nos proches vont nous reprocher tout ce qu'ils savent de nous qui ne s'accorde pas aux versets du nouveau catéchisme médical ou «pop psycho». Nous, il nous restera la culpabilité. La détresse et l'impuissance. Nous saurons mais pourrons si peu...
C'est ce qui m'a frappée quand j'ai vu le film de Marcel Simard, Coeur à bout. J'avais lu ce que l'anthropologue disait dans ces pages, c'est-à-dire le problème de communication entre les patients et leurs médecins. Ce n'est pas ce que j'ai compris. Oui, dans ce film, j'ai vu un dialogue de sourds, mais surtout un rejet de la parole du patient. Par tous: conjoints, enfants, amis, docteurs.
Quand on voit le camionneur demander à son médecin de lui référer un psychiatre et qu'on l'entend plus tard discuter avec un naturopathe, on peut hausser le sourcil et se demander: le naturopathe est-il le seul à vouloir écouter, comprendre et accompagner à son rythme le patient? Parce que, voyez-vous, si on ne va pas à son rythme, on n'avance tout simplement pas. Il peut mourir? Oui, il peut mourir. C'est de sa vie qu'il est question. Et rappelez-vous: le coeur n'est pas qu'un muscle qui pompe le sang.
Dans ce film, l'autre cardiaque choisit les pilules qu'elle ne prend pas car elle n'aime pas les effets secondaires; une autre nie que fumer contribue à son problème; untel se culpabilise avec sa gourmandise. Ils représentent les 50 % qui ne suivent pas les recommandations du docteur après être passés à un doigt d'y rester. Et, bien sûr, on se demande si ce n'est pas un manque de responsabilité. Interchangeable avec la culpabilité, la responsabilité: il semble que ce soient les deux faces de la même médaille. Pourtant... c'est bien beau, se battre la coulpe, ça occupe, mais franchement, c'est contre-productif. Et je dirais même plus: c'est malsain.
Il faut alors se mettre à militer pour une hygiène mentale de la maladie! Première étape: écoute active et sans jugement. Il y en a qui appellent ça de la compassion, un mot tombé en désuétude. Les malades parlent de stress? Parlez de stress avec eux, c'est le temps de sortir les études sur la méditation, la relaxation! Et lorsque vous aurez vidé le sujet, vous sortirez les idées que vous voulez implanter dans sa tête; il sera peut-être plus réceptif, qui sait? Ah! mais ça, c'est la médecine au service du patient, et nous baignons dans la logique du patient au service de la médecine, j'oubliais.
Rappelons-nous donc plutôt comment sont les spécialistes — dans le film de Marcel Simard, ils sont incarnés par les cardiologues... Ce sont de chic types, et il y a bien sûr aussi des femmes compétentes, voire sympas, mais leur département, c'est les tuyaux: ça, ils connaissent. L'habileté, la dextérité, ils ont tout ça.
Savants des artères, du coeur, pas de problème. Ils sont épatants. Pour les pilules, ils essaient de suivre l'industrie pharmaceutique. Mais lorsqu'ils entendent un psychiatre dire que le cerveau encaisse les chocs de la vie et que cela a un impact notamment sur le muscle cardiaque, regardez-les s'étonner. (En effet, chaque spécialiste joue dans sa cour, qui est assez vaste merci, alors pourquoi aller jouer dans la cour de l'autre?)
Ce qui m'amène à vous demander (ainsi qu'à moi-même!): en attendons-nous trop des médecins? Les anglophones ont un joli mot pour parler de la scolarité des scientifiques. Ils disent «trained», comme dans «I've been trained», et il y a dans ce mot le dressage, le conditionnement, que nous ne trouvons pas dans «formation». Et lorsqu'on dit: «il est médecin», on ne fait pas référence à la nature de l'apprentissage reçu. Il faudrait, pourtant. On en est arrivés à demander aux médecins d'être un peu psychologues, un peu nutritionnistes, par exemple... et ils ne sont pas formés pour ça.
Nous sommes encore dans la logique body parts, les docteurs sont comme des garagistes très spécialisés, car la machine est infiniment complexe. Les plus audacieux en sont à briser le code, on y est presque. Ah! quand on aura le code de la machine, on saura comment la réparer. Rien ne nous résistera, ce n'est qu'une question de temps.
Je trouve souvent que le langage médical est celui d'un plombier. On ne demande pas aux plombiers de comprendre la nature de l'eau, son symbolisme et les archétypes qui s'y rattachent, n'est-ce pas? Mais le plombier connaît le chaud et le froid, il sait comment déboucher la tuyauterie, il peut vous parler de ce qui est corrosif, il a le bon produit pour atténuer la corrosion et remédier au problème. C'est très utile! S'il peut parler de Kant en même temps, gardez-le comme ami, mais on ne s'attend pas à cela, surtout dans une société qui ne voit pas la nécessité de réfléchir à la condition humaine. Une société technologue n'encourage pas l'enseignement obligatoire de la philosophie au collégial, voyons!
Oui, la logique du robot gagne peut-être du terrain et a certainement le haut du pavé; les gens, étudiants, parents, citoyens à divers titres, ne voient pas l'intérêt des platitudes anciennes — Platon, justement! Mais que feront-ils lorsqu'ils seront malheureux, malades, vulnérables, impuissants? Lorsqu'ils croiseront ces états et ces émotions, vers quoi se tourneront-ils sinon vers les croyances prêtes à porter de la même logique carrée? Pensez-vous que c'est la solution? Non, je ne suis pas loin de mon sujet: on est un seul humain, tout va ensemble — et je le regrette autant que vous, mais l'esprit qui habite mon corps n'est pas simple! Je voudrais bien pouvoir m'ouvrir le cerveau et faire un nettoyage, croyez-moi!
Et franchement, je vous le demande: avons-nous institutionnellement jeté la compréhension et la compassion pour les remplacer par le jugement et la condamnation? Nos connaissances nous servent-elles de bâton pour frapper plutôt que pour nous soutenir? On dirait qu'on a tout autour de soi des Dr Phil qui nous mettent le nez dans notre caca et nous disent: déniaise!
Si on n'a pas la testostérone très très vigoureuse, mesdames et messieurs, si on est dans une mauvaise passe, chers amis, je vous laisse imaginer les ravages que font ces propos assassins. Ne nous avisons pas, en plus, d'être malades!
vallieca@hotmail.com
C'est ce qui m'a frappée quand j'ai vu le film de Marcel Simard, Coeur à bout. J'avais lu ce que l'anthropologue disait dans ces pages, c'est-à-dire le problème de communication entre les patients et leurs médecins. Ce n'est pas ce que j'ai compris. Oui, dans ce film, j'ai vu un dialogue de sourds, mais surtout un rejet de la parole du patient. Par tous: conjoints, enfants, amis, docteurs.
Quand on voit le camionneur demander à son médecin de lui référer un psychiatre et qu'on l'entend plus tard discuter avec un naturopathe, on peut hausser le sourcil et se demander: le naturopathe est-il le seul à vouloir écouter, comprendre et accompagner à son rythme le patient? Parce que, voyez-vous, si on ne va pas à son rythme, on n'avance tout simplement pas. Il peut mourir? Oui, il peut mourir. C'est de sa vie qu'il est question. Et rappelez-vous: le coeur n'est pas qu'un muscle qui pompe le sang.
Dans ce film, l'autre cardiaque choisit les pilules qu'elle ne prend pas car elle n'aime pas les effets secondaires; une autre nie que fumer contribue à son problème; untel se culpabilise avec sa gourmandise. Ils représentent les 50 % qui ne suivent pas les recommandations du docteur après être passés à un doigt d'y rester. Et, bien sûr, on se demande si ce n'est pas un manque de responsabilité. Interchangeable avec la culpabilité, la responsabilité: il semble que ce soient les deux faces de la même médaille. Pourtant... c'est bien beau, se battre la coulpe, ça occupe, mais franchement, c'est contre-productif. Et je dirais même plus: c'est malsain.
Il faut alors se mettre à militer pour une hygiène mentale de la maladie! Première étape: écoute active et sans jugement. Il y en a qui appellent ça de la compassion, un mot tombé en désuétude. Les malades parlent de stress? Parlez de stress avec eux, c'est le temps de sortir les études sur la méditation, la relaxation! Et lorsque vous aurez vidé le sujet, vous sortirez les idées que vous voulez implanter dans sa tête; il sera peut-être plus réceptif, qui sait? Ah! mais ça, c'est la médecine au service du patient, et nous baignons dans la logique du patient au service de la médecine, j'oubliais.
Rappelons-nous donc plutôt comment sont les spécialistes — dans le film de Marcel Simard, ils sont incarnés par les cardiologues... Ce sont de chic types, et il y a bien sûr aussi des femmes compétentes, voire sympas, mais leur département, c'est les tuyaux: ça, ils connaissent. L'habileté, la dextérité, ils ont tout ça.
Savants des artères, du coeur, pas de problème. Ils sont épatants. Pour les pilules, ils essaient de suivre l'industrie pharmaceutique. Mais lorsqu'ils entendent un psychiatre dire que le cerveau encaisse les chocs de la vie et que cela a un impact notamment sur le muscle cardiaque, regardez-les s'étonner. (En effet, chaque spécialiste joue dans sa cour, qui est assez vaste merci, alors pourquoi aller jouer dans la cour de l'autre?)
Ce qui m'amène à vous demander (ainsi qu'à moi-même!): en attendons-nous trop des médecins? Les anglophones ont un joli mot pour parler de la scolarité des scientifiques. Ils disent «trained», comme dans «I've been trained», et il y a dans ce mot le dressage, le conditionnement, que nous ne trouvons pas dans «formation». Et lorsqu'on dit: «il est médecin», on ne fait pas référence à la nature de l'apprentissage reçu. Il faudrait, pourtant. On en est arrivés à demander aux médecins d'être un peu psychologues, un peu nutritionnistes, par exemple... et ils ne sont pas formés pour ça.
Nous sommes encore dans la logique body parts, les docteurs sont comme des garagistes très spécialisés, car la machine est infiniment complexe. Les plus audacieux en sont à briser le code, on y est presque. Ah! quand on aura le code de la machine, on saura comment la réparer. Rien ne nous résistera, ce n'est qu'une question de temps.
Je trouve souvent que le langage médical est celui d'un plombier. On ne demande pas aux plombiers de comprendre la nature de l'eau, son symbolisme et les archétypes qui s'y rattachent, n'est-ce pas? Mais le plombier connaît le chaud et le froid, il sait comment déboucher la tuyauterie, il peut vous parler de ce qui est corrosif, il a le bon produit pour atténuer la corrosion et remédier au problème. C'est très utile! S'il peut parler de Kant en même temps, gardez-le comme ami, mais on ne s'attend pas à cela, surtout dans une société qui ne voit pas la nécessité de réfléchir à la condition humaine. Une société technologue n'encourage pas l'enseignement obligatoire de la philosophie au collégial, voyons!
Oui, la logique du robot gagne peut-être du terrain et a certainement le haut du pavé; les gens, étudiants, parents, citoyens à divers titres, ne voient pas l'intérêt des platitudes anciennes — Platon, justement! Mais que feront-ils lorsqu'ils seront malheureux, malades, vulnérables, impuissants? Lorsqu'ils croiseront ces états et ces émotions, vers quoi se tourneront-ils sinon vers les croyances prêtes à porter de la même logique carrée? Pensez-vous que c'est la solution? Non, je ne suis pas loin de mon sujet: on est un seul humain, tout va ensemble — et je le regrette autant que vous, mais l'esprit qui habite mon corps n'est pas simple! Je voudrais bien pouvoir m'ouvrir le cerveau et faire un nettoyage, croyez-moi!
Et franchement, je vous le demande: avons-nous institutionnellement jeté la compréhension et la compassion pour les remplacer par le jugement et la condamnation? Nos connaissances nous servent-elles de bâton pour frapper plutôt que pour nous soutenir? On dirait qu'on a tout autour de soi des Dr Phil qui nous mettent le nez dans notre caca et nous disent: déniaise!
Si on n'a pas la testostérone très très vigoureuse, mesdames et messieurs, si on est dans une mauvaise passe, chers amis, je vous laisse imaginer les ravages que font ces propos assassins. Ne nous avisons pas, en plus, d'être malades!
vallieca@hotmail.com
Haut de la page

