La prévalence de la dépression serait surestimée

En se fiant aux seuls résultats des questionnaires d’auto-évaluation, les médecins «risquent de traiter des personnes qui ne sont pas vraiment en dépression», avertit le docteur Brett Thombs.
Photo: Eric Gay Associated Press En se fiant aux seuls résultats des questionnaires d’auto-évaluation, les médecins «risquent de traiter des personnes qui ne sont pas vraiment en dépression», avertit le docteur Brett Thombs.

La majorité des études qui font l’objet de publication surestiment la prévalence de la dépression en raison de l’utilisation d’outils de dépistage inadéquats, révèle un article qui paraît aujourd’hui 15 janvier dans le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC). Les auteurs de cet article s’inquiètent des conséquences d’une telle exagération qui induit en erreur les cliniciens et les médecins de famille, qui risquent ainsi de prescrire des traitements antidépresseurs à des patients qui ne sont pas réellement atteints de la maladie.

Chercheur à l’Institut Lady Davis de l’Hôpital général juif et professeur au département de psychiatrie de l’Université McGill, Brett Thombs et ses collègues ont remarqué que, dans la grande majorité des études qu’ils ont examinées, les chercheurs avaient fait appel à des questionnaires de dépistage que les patients remplissaient eux-mêmes pour estimer la prévalence de la dépression. Or, les enquêtes menées à l’aide de ces questionnaires d’auto-évaluation rendent compte d’une prévalence de deux à trois fois plus élevée qu’elle ne l’est en réalité, ou du moins de celle obtenue en procédant à des entretiens diagnostiques approfondis avec un spécialiste en santé mentale.

Divergences

À titre d’exemple, les auteurs citent une première méta-analyse synthétisant les résultats de 40 études menées chez des patients ayant subi une chirurgie bariatrique, une intervention pratiquée sur des personnes obèses et qui vise à réduire le volume de l’estomac afin de diminuer leur capacité de manger. Selon 34 de ces études qui avaient estimé l’état psychologique des patients à l’aide d’un questionnaire d’auto-évaluation, la prévalence de la dépression parmi ces patients s’élevait à 19 %, alors qu’elle ne dépassait pas 8 % dans les 6 études où un médecin s’était entretenu avec chaque patient.

Une autre méta-analyse intégrant les résultats de 43 études portant sur les pères durant les périodes prénatales et postnatales annonçait que 10 % de ces hommes souffraient de dépression. Or, les trois seules études ayant procédé à des entretiens fouillées avec les pères rapportaient une prévalence de moins de 5 %. Une troisième méta-analyse s’intéressant à la santé psychologique des étudiants en médecine indiquait que 27 % des participants à 183 études souffraient de dépression. Or, l’unique étude où les chercheurs avaient évalué adéquatement les participants à l’aide d’entretiens individuels annonçait une prévalence de 9 %, qui est la même que celle observée chez les jeunes du même âge (18 à 25 ans) dans la population générale.

Les médecins n’ont pas le temps de discuter en détail avec tous leurs patients de santé mentale, d’en faire une évaluation complète ; cela irait au-delà des capacités du système de santé et de nos médecins de famille

 

Selon les auteurs de l’étude du JAMC, cliniciens et chercheurs ont tendance à privilégier les questionnaires d’auto-évaluation parce qu’ils sont faciles à utiliser comparativement aux entretiens diagnostiques, qui sont beaucoup plus coûteux en temps et en ressources puisqu’ils requièrent l’intervention de personnes dotées de compétences en santé mentale. « De plus, les études ayant des résultats spectaculaires ont tendance à être acceptées plus facilement par les revues les plus influentes et à attirer davantage l’attention du public que les études ayant des résultats plus modestes », ajoute M. Thombs.

« Les médecins n’ont pas le temps de discuter en détail avec tous leurs patients de santé mentale, d’en faire une évaluation complète; cela irait au-delà des capacités du système de santé et de nos médecins de famille. Les questionnaires jouent alors le rôle de filet servant à dépister les personnes qui pourraient être atteintes de dépression et avec lesquelles le médecin devrait avoir une conversation plus approfondie afin d’arriver à un diagnostic fiable, mais ils ne sont pas conçus pour diagnostiquer la dépression », explique le Dr Thombs, qui compare la situation au dépistage du cancer du sein qui débute par une mammographie. « Toutes les personnes qui obtiennent un résultat positif à la mammographie sont ensuite soumises à un second examen qui consistera souvent en une biopsie, par exemple. Mais on ne rapporte jamais le nombre de mammographies positives dans les taux de cancer du sein », fait-il remarquer.

Traitements inutiles

M. Thombs et ses collègues sont préoccupés par le fait que les cliniciens pourront ensuite considérer comme adéquats les questionnaires de dépistage que les chercheurs utilisent couramment dans leurs études. En se fiant aux résultats de ces questionnaires, « ils risquent de traiter des personnes qui ne sont pas vraiment en dépression » et qui par conséquent « ne tireront aucun bénéfice des médicaments [antidépresseurs], voire en subiront les effets secondaires associés ».

Le second problème est que « la dépression est une pathologie extrêmement éprouvante. Or, si le nombre de personnes en dépression est gonflé, alors que nous disposons de ressources limitées, voire réduites, nous ne pourrons venir en aide adéquatement aux personnes qui ont véritablement besoin de soins. Nous le voyons actuellement, certaines personnes en dépression n’ont pas accès facilement aux services et aux soins qui leur sont nécessaires », fait valoir M. Thombs.

« Nous risquons à la fois de faire du mal aux personnes que nous traiterons alors qu’elles ne sont pas atteintes de dépression, et ces dernières personnes monopolisent des ressources qui, autrement, permettraient d’accorder de meilleurs soins aux personnes souffrant réellement de dépression », ajoute M. Thombs.

Concernant les études indiquant une prévalence alarmante de dépression parmi les étudiants en médecine, M. Thombs confirme que « les étudiants en médecine vivent beaucoup de stress et qu’ils auraient probablement besoin d’une approche pour réduire leur stress. Mais leur prescrire des antidépresseurs ne réglera pas leur problème de stress et, même, pourra leur causer d’autres problèmes. Ces étudiants ont besoin de soutien pour mieux structurer leur emploi du temps très chargé », dit-il.

Dans leur article, M. Thombs et ses collègues insistent sur le fait qu’une évaluation de la santé mentale d’un patient ne doit jamais se limiter à un questionnaire d’auto-évaluation. Un psychiatre ou un autre spécialiste de la santé mentale doit ensuite soumettre le patient ayant obtenu un résultat positif à ce questionnaire à « une série de questions qui passeront en revue les différents critères inscrits dans le DSM » (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders), le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, ouvrage de référence publié par l’Association américaine de psychiatrie.

« Les professionnels de la santé mentale doivent reconnaître que la personne dépressive souffre de symptômes qui sont différents des hauts et des bas que nous éprouvons dans notre vie de tous les jours, car ils la submergent et l’empêchent d’apprécier la vie et son travail, et détruisent sa vie. Or, les questionnaires ne font pas cette distinction, alors que les professionnels de la santé mentale et les médecins de famille peuvent la faire. Les médecins de famille ne doivent donc pas se fier uniquement aux questionnaires pour savoir si une personne est dépressive, car ceux-ci ne leur fourniront pas une réponse définitive. »

2 commentaires
  • Jacques de Guise - Abonné 15 janvier 2018 14 h 33

    Encore dans le champ de patates

    Du point de vue du malade, surtout dans les cas de dépression, ce qui importe c'est de tenir compte de la perception subjective de la personne malade et de ce qu'elle dit et non pas d'évaluer l'étendue de la dépression selon les critères du DSM.

    Parfait exemple de la différence entre l'evidence based medecine et la médecine narrative.

    Faudrait examiner de plus proche, pour déterminer si l'intérêt à vouloir faire baisser la proportion de dépression n'est pas plutôt dû au vouloir des assureurs à faire baisser les diagnostics de dépression et ainsi éviter de verser des prestations aux dépressifs qui devront prendre des congés de maladie. Voilà l'intérêt réel de cette supposée recherche, plutôt que de vouloir faire croire que des ressources préciseuses sont mal utilisées. Après tout ce n'est certainement pas le plombier du coin qui a mis ces questionnaires d'auto-évaluation en cours d'utilisation!!!!

  • Christian Montmarquette - Inscrit 16 janvier 2018 10 h 35

    La prévalence des dépressions situationnelles


    Un point important et souvent négligé ou ignoré est la prévalence des dépressions situationnelles.

    Beaucoup de gens font des dépressions qui seraient parfaitement évitables ou traitables avec une simple amélioration de leurs conditions sociales, plutôt qu'avec des antidépresseurs qui sont souvent inefficaces dans ces cas-là, puisque c'est sur la situation et la cause qu'il faut agir en amont et non sur les symptômes en aval.

    Ici comme ailleurs un système social adéquat serait bien souvent beaucoup plus efficace que de gaver des gens d'antidépresseurs.

    Ce n'est pas pour rien que la pauvreté engendre plus de 17 milliards de dépenses en santé par année au Québec.

    Christian Montmarquette