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    Les grands oubliés de la douleur chronique

    Des patients doivent attendre des années avant de recevoir le traitement approprié pour la douleur chronique

    6 janvier 2018 | Isabelle Porter à Québec | Santé
    «Je fais ma vaisselle en trois coups. Je ne suis plus capable de faire mon ménage», dit Chantale Verreault.
    Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Je fais ma vaisselle en trois coups. Je ne suis plus capable de faire mon ménage», dit Chantale Verreault.

    Au Québec, une personne sur cinq souffre de douleur chronique, un mal invisible qui se vit souvent dans la solitude et face auquel le système de santé est désarmé à bien des égards.


    Chantale Verreault, 46 ans, a « mal tout le temps ». Les douleurs dans son cou ont commencé à contaminer son quotidien il y a dix ans. Elle travaillait alors pour un distributeur de légumes à peler des patates sur une chaîne de montage. Toujours le même mouvement, la tête inclinée vers le bas. « Je finissais ma journée en braillant. Il n’y avait rien qui me soulageait. »

    Au début, j’avais mal après une heure de travail. Mais à la fin, après 10 minutes, j’en avais pour le reste de la journée à avoir mal.
    Chantale Verreault, qui souffre de douleur chronique

    Son médecin de famille lui a prescrit des anti-inflammatoires, puis recommandé de faire certains exercices… « Au début, j’avais mal après une heure de travail. Mais à la fin, après 10 minutes, j’en avais pour le reste de la journée à avoir mal. »

     

    Elle aurait bien voulu un emploi où l’on n’a pas à rester debout, mais sans diplôme de 5e secondaire, les choix étaient limités. Des problèmes dans sa vie personnelle ont empiré les choses. Au point où elle a commencé à se procurer de la morphine et du Dilaudid sur le marché noir. Et à voir sa vie complètement déraper.

     

    Il y a deux ans, une intervenante l’a convaincue de participer à un programme de désintoxication. Après deux ans et demi d’efforts, Chantale s’en tient maintenant aux capsules de morphine à effet prolongé.

     

    Elle ne travaille plus depuis longtemps, mais la douleur l’accapare toujours. « Je fais ma vaisselle en trois coups. Je ne suis plus capable de faire mon ménage », résume-t-elle des sanglots dans la voix.

     

    Une personne sur cinq

     

    Chantale est la représentation extrême d’un problème touchant des milliers de personnes au Québec. « C’est un gros problème », explique le Dr Jean-Pierre Dropinski, médecin au Centre interdisciplinaire de gestion de la douleur à l’Hôtel-Dieu de Lévis. « Il y a une partie considérable de la population qui n’a pas accès à un minimum d’écoute et de services. »

     

    Au Québec, on estime que 20 % des gens souffrent d’une douleur chronique aiguë. Il n’y a pas de statistiques précises sur le sujet, mais si on se fie aux listes d’attente des centres antidouleur, on peut facilement parler de milliers de malades touchés. « Les médecins de famille vont soulager une grosse partie de ces problèmes-là. Mais dans bien des cas, ils sont à court de solutions », poursuit M. Dropinski.

    20 %
    C'est la proportion de Québécois qui souffriraient d'une douleur chronique aiguë. 

    On estime que la douleur devient chronique quand elle persiste plus de trois mois. Après cela, les risques de dépression et de détresse psychologique augmentent. La fréquence des pensées suicidaires chez les personnes en douleur chronique est d’ailleurs trois fois plus élevée que dans le reste de la population.

     

    Certains composent avec des maux de dos sévères et constants, d’autres avec de l’arthrite avancée. Plusieurs subissent les conséquences d’un accident de travail ou encore souffrent de fibromyalgie.

     

    Les centres antidouleur débordés

     

    La meilleure façon de traiter ces personnes doit vraiment être « multidisciplinaire », affirme Manon Choinière, chercheuse spécialisée dans le traitement de la douleur à l’Université de Montréal. « Ça prend un médecin, un psychologue, un physiothérapeute et un pharmacien qui sont impliqués dans la gestion de ce type de problème », dit-elle.
     

    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Céline Charbonneau

    Une approche mise en pratique dans la trentaine de centres antidouleur qui ont poussé au Québec depuis quelques années. Mais n’y entre pas qui veut. « Un patient va s’estimer chanceux d’avoir rendez-vous après un an », résume Céline Charbonneau, de l’Association québécoise de la douleur chronique. Chantale, par exemple, est sur la liste d’attente depuis plus de deux ans.

     

    Ce qui donne lieu à des parcours particulièrement chaotiques dans le système de santé. Des patients ont consulté jusqu’à 23 professionnels de la santé quand ils frappent à la porte de la Clinique de la douleur, selon une étude publiée dans la revue Pain Research and Management.

     

    « Les gens qui entrent à la clinique arrivent de très loin », note à cet égard le Dr Dropinski. À défaut de traiter ces personnes plus tôt, ils congestionnent tout simplement le système ailleurs, dit-il.

     

    Une médecine à deux vitesses

     

    À défaut d’accéder aux cliniques de la douleur, les médecins de famille peuvent théoriquement tenter des choses et diriger eux-mêmes leurs patients vers des psychologues ou des physiothérapeutes.

     

    Encore faut-il que les patients puissent se les payer. En physiothérapie, par exemple, plus de 18 000 personnes sont en attente d’un rendez-vous dans le réseau public, selon une étude récente. Les médecins de famille ont peu de marge de manoeuvre, déplore Sylvain Dion, un omnipraticien qui pratique sur la Rive-Sud de Québec. « Quand on a un patient que l’on veut diriger vers la physiothérapie, la première question qu’on lui pose, c’est : avez-vous des assurances ? »

     

    Pour les accidentés de la route ou du travail, l’accès est plus facile. Même chose pour les personnes en suivi postopératoire. Mais dès qu’on échappe à ces deux catégories, c’est la croix et la bannière.

     

    « On a vraiment une médecine à deux vitesses », déplore le Dr Dion.













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