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    Aide à mourir: l’objection de conscience cache tout autre chose

    14 décembre 2017 |Isabelle Paré | Santé
    Les médecins interrogés sont majoritairement pour l’aide médicale à mourir. Et pourtant, ils sont peu nombreux à prodiguer le soin.
    Photo: iStock Les médecins interrogés sont majoritairement pour l’aide médicale à mourir. Et pourtant, ils sont peu nombreux à prodiguer le soin.

    L’objection de conscience a bon dos pour justifier le refus de plusieurs médecins de dispenser l’aide à mourir. Une recherche menée à Laval révèle plutôt que 77 % des médecins qui ont décliné la demande des patients l’ont fait pour des raisons émotives, par manque de formation, de temps et par crainte d’être jugés par leurs pairs.

     

    « Il n’y a rien qui prend autant de temps en médecine. Je n’ai malheureusement pas le temps de le faire », a répondu un médecin interrogé dans le cadre d’une recherche unique réalisée au cours des derniers mois par le Centre intégré de services sociaux de Laval (CISSS) sur la profession médicale et l’aide à mourir.

     

    Les tout premiers résultats de cette recherche, menée auprès des 61 médecins ayant reçu les 113 demandes d’aide à mourir formulées sur le territoire du CISSS Laval depuis l’entrée en vigueur de la loi, sont étonnants. Ils révèlent que pas moins de 77 % d’entre eux ont invoqué l’objection de conscience prévue par la loi pour expliquer leur refus de participer au processus d’aide à mourir réclamé par leurs patients. Et ce, même s’ils sont majoritairement (72 %) favorables à l’aide à mourir.

     

    Un fossé

     

    Ces résultats sont d’autant plus surprenants qu’un sondage mené auprès des médecins de la région avant l’entrée en vigueur de la loi sur les soins de fin de vie en 2015 avait démontré que 48 % d’entre eux se montraient prêts à dispenser l’aide à mourir et que près du tiers si disaient prêts à le faire « dans certaines conditions ». Seulement 28 % des praticiens sondés avaient déclaré « qu’ils ne le feraient jamais ».

     

    « À l’époque, on a compris que la majorité des médecins était favorable à la loi. Mais ce qu’on a vécu après était pas mal différent, car 77 % ont refusé de fournir l’aide médicale à mourir. Nous avons décidé de mener cette étude pour comprendre cet écart entre ce qui avait été exprimé et ce qui est vécu en réalité », a expliqué hier la Dre Lucie Opatrny, directrice des services professionnels au CISSS de Laval.

    77 %
    Le pourcentage de médecins de Laval ayant reçu des demandes d’aide à mourir mais ayant refusé de prodiguer le soin eux-mêmes.
     

    Des entrevues plus poussées ont donc été réalisées par la directrice du Centre d’éthique du CISSS avec les 47 médecins qui ont décliné entre janvier et septembre 2017 les demandes d’aide à mourir faites par leurs patients.

     

    Ces entrevues, réalisées a posteriori, ont permis de révéler que la vaste majorité des « objecteurs de conscience » n’avaient en fait pas refusé pour des raisons morales et religieuses, mais pour une foule d’autres raisons.

     

    Derrière l’objection

     

    En fait, le coup de sonde effectué a permis de comprendre que 72 % des « objecteurs de conscience » officiels étaient en réalité favorables à l’aide à mourir. Seulement 14 % d’entre eux y étaient vraiment opposés pour des raisons religieuses ou morales, alors que 14 % étaient neutres.

     

    En fait, des raisons personnelles se cachent souvent derrière ces refus. Six médecins sur dix ont confié avoir refusé « en raison du fardeau émotionnel trop lourd à porter », pas moins de 36 % disent manquer d’expertise clinique et 27 % craignent d’être stigmatisés par leurs pairs.

     

    Des facteurs extérieurs, comme la lourdeur de la tâche (41 %), le manque de temps (41 %) et la crainte de poursuites légales (32 %) sont au nombre des véritables irritants expliquant leur retrait du processus d’aide à mourir.

     

    « Ce qu’on voit, c’est que dispenser l’aide à mourir, c’est plus complexe que ce qu’on croit. Ce n’est pas juste de l’objection de conscience. Il y a une formation à faire pour rendre cette pratique plus acceptable, notamment pour intégrer cela dans la charge clinique des médecins », affirme Hélène Bouthillier, directrice du centre d’éthique au CISSS Laval et coauteure de cette recherche.

     

    Pour la Dre Opatrny, il ne faut pas penser que le taux élevé de refus a privé des patients de l’accès à l’aide à mourir dans la région de Laval. « Ce n’est pas parce qu’un médecin refuse de donner l’aide à mourir que le patient n’a pas accès aux soins. Dans tous les cas, les demandes sont envoyées à un autre médecin », précise-t-elle.

     

    Un taux de refus élevé

     

    Malgré tout, les rapports publiés tous les six mois par le CISSS de Laval démontrent que le taux de refus reste élevé dans cette région. Selon les chiffres compilés entre décembre 2015 et juin 2016, seulement quatre demandes d’aide à mourir sur 14 ont été administrées (71 % de refus), seulement 18 sur 33 entre juin 2016 et décembre 2016, et 16 sur 36 entre décembre 2016 et mai 2017.

     

    Selon la Dre Opatrny, ces taux élevés s’expliquent parce que toutes les requêtes, même celles qui ne respectent pas les critères de la loi, sont comptabilisées par le CISSS dans le total des demandes d’aide à mourir. « Si on faisait signer des formulaires seulement à ceux qui répondent aux critères de la loi, c’est sûr que nos taux de refus seraient moins élevés », dit-elle. Selon celle-ci, d’autres régions ne calculent que les demandes venant de patients répondant aux critères définis par la loi.

     

    À la lumière de cette réalité, la directrice des soins professionnels affirme que ces « obstacles peuvent être surmontés ». « Il va falloir offrir du mentorat, de l’accompagnement et du soutien, de dire la Dre Opatrny. Il faut réfléchir à la façon d’aider nos médecins et notre personnel soignant. »













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