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    Idées

    Les promesses trompeuses de l’accès à la psychothérapie

    13 décembre 2017 | Charles Roy - Président, Association des psychologues du Québec | Santé
    Prétendre lancer un programme d’accès à la psychothérapie relève de promesses trompeuses quand nous savons que, dans sa forme actuelle, l’accessibilité ne sera pas au rendez-vous et que l’acte qui sera prodigué ne sera pas vraiment de la psychothérapie, estime l'auteur. 
    Photo: Shani Miller Getty Images Prétendre lancer un programme d’accès à la psychothérapie relève de promesses trompeuses quand nous savons que, dans sa forme actuelle, l’accessibilité ne sera pas au rendez-vous et que l’acte qui sera prodigué ne sera pas vraiment de la psychothérapie, estime l'auteur. 

    La sortie récente du ministre Barrette nous a désagréablement surpris. Non pas dans son intention, mais dans son contenu. Il est pourtant hautement souhaitable qu’un programme d’accès à la psychothérapie soit offert à la population, comme le préconisait le commissaire à la santé et au bien-être déjà en 2012.

     

    Cependant, le service qui est actuellement présenté à la population est extrêmement décevant, voire trompeur. On laisse croire qu’un nouveau service miracle de six rencontres viendra dorénavant définir ce qu’est la psychothérapie. Pire, au vu des données annoncées par le ministre, ce n’est que 145,83 $ qui sera alloué annuellement à chaque personne, pour un total de 2,5 rencontres, soit à peine le temps de présenter la situation à traiter.

     

    Encore une fois, la santé mentale se retrouve le parent pauvre de la santé. Pourquoi lésiner sur le budget alors que la démonstration a été faite dans d’autres pays que l’accès à la psychothérapie est économiquement rentable pour la société, dégageant au moins 100 % de profit pour chaque dollar investi ?

     

    Ce ne sont pas seulement les montants alloués qui ne tiennent pas la route, l’accès au programme est lui aussi discutable. La population ne pourra pas décider elle-même de consulter ; elle devra tenter de trouver un médecin et obtenir de lui qu’il la dirige vers un psychothérapeute. Nous assistons encore une fois non seulement à une récupération par l’ordre médical de pouvoirs professionnels, mais aussi à une médicalisation à outrance de la pratique psychothérapique. L’accès au programme par médecin interposé fait fi de l’expertise des psychologues qui leur a été conférée par la loi 21. Pourquoi ceux-ci devraient-ils faire un détour par le médecin pour pouvoir traiter des personnes alors qu’ils sont mieux formés à l’exercice de la psychothérapie ? C’est un inutile ajout de coûts qui, en plus, limite l’accès au programme, compte tenu de la grande difficulté pour la population d’avoir accès à un médecin.

     

    Nous déplorons également la dénaturation de l’acte professionnel de la psychothérapie, car l’idéologie du traitement en minimise la complexité. Le modèle anglais impose des protocoles formatés et abrégés qui réduisent le travail des psychologues à celui de techniciens en santé mentale. Selon certains psychologues britanniques déjà impliqués dans le programme, une telle approche conduit à la perversion des soins par le déni des réalités de la souffrance émotionnelle et de la vulnérabilité des personnes, tout en tournant le dos à la complexité requise pour faire face aux personnes en détresse. Le modèle automatisé de l’acte psychothérapeutique prive les psychologues de l’exercice de leur jugement clinique ; ceux-ci devront même être « reformatés » pour être accrédités à exécuter le programme national, alors qu’ils sont pourtant détenteurs d’une formation doctorale.

     

    Diversité des approches

     

    Le modèle choisi préconise également le monopole d’une approche au détriment de la riche diversité des approches de la psychothérapie pourtant reconnues tout aussi efficaces. Nous ne décrions pas la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), nous critiquons le fait qu’elle est présentée comme une panacée laissant entendre qu’elle est la seule à être appuyée par des données probantes.

     

    Les psychologues exerçant au sein du programme britannique craignent également que la mécanisation de la psychothérapie ne prédispose à l’épuisement professionnel. Une crainte qui s’ajoute à celle que nous pouvons certainement éprouver au vu des impacts actuels des pressions du système de santé. Les médecins eux-mêmes ne semblent pas heureux sous la définition automatisée de leur travail, coincés dans une pratique basée non plus sur la qualité, mais sur des statistiques et des pénalités. Le Programme d’aide aux médecins a enregistré l’an dernier une augmentation de 40 % de nouveaux cas. Et le journal Le Soleil relatait récemment une hausse des congés de maladie prolongés chez d’autres catégories d’employés du réseau : en 2015-2016, 455 millions de dollars ont été versés en assurance salaire.

     

    Nous souhaitons un engagement sérieux du gouvernement dans ce programme public, donnant accès à de vrais services de psychothérapie et pour une durée raisonnable, en respectant l’expertise de ses artisans, en grande partie des psychologues. Et en leur permettant de prodiguer les services dont les personnes ont besoin, une clientèle vulnérable qui n’est pas aussi facile à traiter qu’on veut bien nous le faire croire.

     

    Nous recommandons de profiter des signaux d’alerte découlant à la fois de l’expérience britannique et des pressions actuelles du réseau pour prévenir l’épuisement chez les professionnels qui seront impliqués dans ce programme.

     

    Ainsi, prétendre lancer un programme d’accès à la psychothérapie relève de promesses trompeuses quand nous savons que, dans sa forme actuelle, l’accessibilité ne sera pas au rendez-vous et que l’acte qui sera prodigué ne sera pas vraiment de la psychothérapie.

     

    Comme nous sommes les premiers concernés par l’implantation de ce programme public, nous exigeons d’être au coeur de cette initiative. Il s’agit là d’une condition essentielle au succès d’une telle entreprise.













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