Humaniser les médecins par la littérature?

En se racontant, la personne malade donne du sens à ce qui lui arrive. Un sens que le médecin doit être capable d’interpréter, vis-à-vis duquel il doit pouvoir ressentir de l’émotion.
Photo: iStock En se racontant, la personne malade donne du sens à ce qui lui arrive. Un sens que le médecin doit être capable d’interpréter, vis-à-vis duquel il doit pouvoir ressentir de l’émotion.

Les facultés sont toujours plus nombreuses à mettre en place des cursus d’humanités médicales pour contrebalancer l’hypertechnicité des études de médecine. Séminaires de littérature ou ateliers d’écriture sont ainsi organisés pour offrir des clés pour mieux communiquer avec les patients.

Jargon incompréhensible, manque de disponibilité ou d’empathie, manière abrupte d’annoncer les mauvaises nouvelles… Quel patient ne s’est pas, ne serait-ce qu’une fois, senti ignoré dans sa souffrance par un médecin qui semblait comme détaché de sa part d’humanité ?

Loin de n’être réduit qu’à ses organes, à ses os ou à ses nerfs, le patient qui entre dans le cabinet d’un médecin a pourtant fondamentalement besoin d’être écouté. Son motif de consultation n’est pas distinct de sa vie, il y est, au contraire, intrinsèquement lié. En se racontant, la personne malade donne du sens à ce qui lui arrive. Un sens que le médecin doit être capable d’interpréter, vis-à-vis duquel il doit pouvoir ressentir de l’émotion, sans pour autant se laisser déborder par elle.

La médecine narrative

Dans un système qui tend vers une technologisation toujours plus croissante, les médecins peuvent-ils apprendre à mieux comprendre le vécu du patient, ses interrogations ou ses craintes ? Professeur associé à l’Institut éthique, histoire et humanités de la Faculté de médecine de l’Université de Genève, Alexandre Wenger s’attelle, dans le cadre de cours dispensés aux futurs médecins, à livrer des clés permettant de créer une meilleure alliance thérapeutique. Pour ce faire, il s’appuie sur la littérature et des ateliers d’écriture, dans la mouvance de ce que l’on appelle la médecine narrative. Le Temps l’a rencontré.

 

« Il faut humaniser les médecins. » Cette demande, dont on s’attendrait logiquement à ce qu’elle provienne des patients, vous l’avez entendue émaner à de nombreuses reprises du corps médical lui-même…

C’est vrai. Les médecins sont sincèrement conscients des problèmes de communication et d’empathie qu’ils rencontrent parfois avec les patients. Ils ont une réelle envie de travailler sur ces aspects, mais aussi de contrebalancer le caractère extrêmement technique des études médicales. L’une des façons d’y parvenir est par exemple d’organiser des ateliers de simulation avec des patients fictifs, où les étudiants apprendraient à montrer des sentiments ou à transmettre de mauvaises nouvelles. Un autre moyen est de travailler sur la littérature et l’écriture.

Améliorer la relation médecin-patient par la littérature, comment cela se traduit-il concrètement ?

Dans un séminaire porté sur la relation entre le médecin et le mourant, par exemple, nous travaillons — avec un spécialiste en soins palliatifs — sur des extraits de La mort d’Ivan Ilitch de Léon Tolstoï. Il y a notamment un passage où un médecin s’adresse, sous une forme générale, au personnage principal qui est en train de mourir. Dans un même temps, le lecteur entend la façon dont Ivan Ilitch reçoit ce discours. En le décortiquant mot à mot, cet extrait nous permet de confronter la perception du patient, ce qu’il comprend, ses sentiments, à la formulation du médecin.

Par ailleurs, le fait de traiter un sujet aussi grave à partir d’ouvrages de fiction offre la possibilité aux étudiants de parler indirectement d’eux sans se dévoiler, s’ils le souhaitent. Mais aussi d’aborder des questions très contemporaines, telles que « Où est-ce que l’on meurt aujourd’hui ? » et « Comment donner du sens à ce moment ? ».

Vous avez également mis en place un atelier d’écriture pour les étudiants en médecine, qui a même abouti à la création d’un prix littéraire.

Nous voulions en effet proposer aux étudiants de prendre le temps de réfléchir, au sein d’un cursus principalement dominé par la course aux informations et par l’assimilation massive de connaissances. Lorsqu’on les avertit qu’ils vont devoir écrire, la première réaction est souvent une forme de panique. Mais par la suite, lorsqu’ils sont confrontés au choix de leurs termes, à la force des mots, certains se rendent compte à quel point c’est un magnifique exercice de communication.

Par la littérature ou l’écriture, un médecin peut plus aisément faire un retour sur lui-même, sur ce qui l’a guidé vers sa discipline 

À l’issue d’un stage de quatre jours chez un médecin généraliste, les étudiants doivent fournir un texte qui ne soit pas uniquement un compte rendu biomédical, mais une vraie réflexion sur un aspect choisi de leur pratique. Les textes primés sont ensuite publiés.

Les médecins seraient-ils des littéraires qui s’ignorent ?

Tel n’est pas notre objectif. S’il s’apprête à m’ouvrir le ventre, je préfère évidemment qu’un praticien ait potassé ses manuels de chirurgie plutôt qu’il connaisse tout Horace par coeur. Je suis néanmoins convaincu que ces deux aspects ne sont pas exclusifs et que ce type d’approche est fondamental à la clinique. Par la littérature ou l’écriture, un médecin peut plus aisément faire un retour sur lui-même, sur ce qui l’a guidé vers sa discipline. Cela ne fera certainement pas de tous les médecins de meilleures personnes, mais cela pourra, je le pense, favoriser la prise de conscience des enjeux éthiques, culturels, sociaux, ou encore psychologiques de leur pratique.

Votre démarche s’inscrit notamment dans le courant de la médecine narrative. Sur quels fondements cette discipline s’appuie-t-elle ?

La médecine narrative, qui a pris son essor dans les années 1990 à l’Université de Columbia, aux États-Unis, est née d’une réaction contre le sentiment d’étouffement, cette saturation ressentie par le monde médical face au caractère toujours plus technique des études de médecine. L’idée étant qu’à force de réfléchir à travers de grands nombres, de décomposer le corps humain, on perd peu à peu l’essence même de la relation médicale. Il est donc nécessaire, pour les tenants de ce courant de pensée, de trouver un moyen de réinjecter du singulier dans la relation médecin-patient, afin de voir à nouveau ce dernier comme un être humain global.

Le but étant de redonner sa place au récit du patient…

Tout à fait. Dans cette optique, le patient se raconte à travers une histoire qui porte sa propre chronologie, sa propre causalité. Un médecin doit pouvoir interpréter ce récit, en comprendre le sens et les acteurs, pour le traduire en un cas médical. Le soin devient alors la construction d’un récit commun où les mots sont un support partagé, dans l’objectif, notamment, de résorber l’asymétrie entre le médecin détenant le savoir et le patient qui serait en position d’infériorité.

1 commentaire
  • Loyola Leroux - Abonné 5 décembre 2017 12 h 06

    La lecture de gauche ou de droite !!!

    J’ai toujours aimé la lecture en commençant pas Tintin, Bob Morane et les romans québécois. Rapidement, j’ai parié sur la lecture des classiques comme les ’’Vies parallèles’’ de Plutarque, les fables d’Ésope reprises par Lafontaine, Victor Hugo, d’Ormesson, qui vient de nous quitter, etc. J’ai lu presque tout Platon et Aristote, que j’ai enseignés pendant 30 ans.
    Il y a une dizaine d’années à l’occasion de la ‘’Semaine de la lecture’’ organisée par le département de français de mon collège, j’ai participé à des échanges sur les livres que les autres professeurs lisaient. Je venais de terminer ‘’Au plaisir de Dieu’’. Pour moi, c’était une découverte. Une livre très bien écrit qui nous apprend sur l’histoire de la France depuis l’an 1000. Une très belle histoire reprise dans une série télévisée. Un professeur de français m’apostropha en me disant dédaigneusement : ‘’Mais d’Ormesson est un homme de droite.’’ Il me coupa le sifflet. Naïvement, je n’avais jamais attaché une étiquette aussi grosse à un auteur. J’aime lire des bons livres, tout simplement. L’auteur peut s’appeler Céline et être associé à l’anti sémitisme ou Saul Bellow et etre associé à la culture juive, cela m’importe peu.
    Le problème de la culture générale basée sur la lecture des Grandes œuvres est son élitisme. A gauche, on croit a ‘’L’Homme nouveau’’, comme Lénine, Staline, Hitler, Castro, Pol Pot, etc. L’homme est malléable, peut se changer, alors la lecture des vieilles œuvres n’a aucune valeur. A droite, au contraire on croit a la nature humanie presque pas modifiable. Alors, la lecture des auteurs que nous ont été donnés par deux des plus grandes civilisation de l’humanité, les Grecs et les Romains, possède une grande valeur pour connaitre l’amé humaine.
    C’est un combat qui se joue dans tout le système scolaire, au grand détriment des jeunes. Il faut analyser ce que lisent les étudiants dans leurs cours de littérature au cégep pour comprendre ce besoin criant de lire des grandes œuvres pour