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    Le médicament ingérable connecté soulève des questions éthiques

    27 novembre 2017 |Paul Benkimoun - Le Monde | Santé
    Les patients qui consentiraient à la prescription de cet antipsychotique connecté suivront leur traitement à la trace.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir Les patients qui consentiraient à la prescription de cet antipsychotique connecté suivront leur traitement à la trace.

    Abilify MyCite, médicament indiqué dans le traitement de troubles psychiatriques, intègre un capteur qui signale quand il a été ingéré par le patient. Son efficacité reste à évaluer, et l’utilisation d’un tel « mouchard » soulève des questions éthiques.


    Le premier médicament à prise orale dont les comprimés intègrent une puce qui signale qu’ils ont bien été pris s’est vu accorder aux États-Unis une autorisation de mise sur le marché (AMM), a annoncé en novembre l’agence américaine chargée du médicament, la Food and Drug Administration (FDA). Ayant pour principe actif l’aripiprazole, ce produit commercialisé par le laboratoire japonais Otsuka a pour indications reconnues le traitement de la schizophrénie, celui des épisodes aigus associés aux troubles bipolaires et le complément du traitement de la dépression chez l’adulte. Cette technologie innovante soulève des questions éthiques sur le contrôle des données recueillies.

     

    Les patients qui consentiraient à la prescription de cet antipsychotique connecté suivront leur traitement à la trace par un procédé astucieux. Chaque comprimé contient un capteur composé de cuivre, de magnésium et de silicium qui sera éliminé par voie digestive. Une fois au contact des sucs gastriques, la puce subit une réaction d’oxydo-réduction. Elle fonctionne comme une batterie : elle émet un signal capté par un patch collé sur les côtes du patient. Le patch transmet par Bluetooth les informations recueillies à une application sur le téléphone intelligent du patient. Ce dernier décide qui, de son médecin ou de ses proches, a accès à ces informations. Celles-ci seront stockées sur un serveur sécurisé.

     

    « Être capable de tracer l’ingestion de médicaments prescrits pour des maladies mentales peut être utile chez certains patients, a commenté le docteur Mitchell Mathis, directeur de la division des produits psychiatriques au Centre d’évaluation et de recherche sur les médicaments de la FDA, dans le communiqué de l’agence. La FDA soutient le développement et l’utilisation d’une nouvelle technologie dans les médicaments sur ordonnance et s’engage à travailler avec les entreprises pour comprendre comment la technologie pourrait bénéficier aux patients et aux prescripteurs. »

     

    Efficacité à démontrer

     

    L’agence fédérale américaine a toutefois souligné que « la capacité du produit à améliorer la manière dont les patients se conforment à leur schéma thérapeutique n’a pas été démontrée ». Elle met également en garde quant à « une utilisation en temps réel ou en situation d’urgence du traçage de l’ingestion du produit, car la détection peut être retardée ou ne pas avoir lieu ».

     

    Pour son nouveau produit, Otsuka a fait du neuf avec du vieux. Il avait obtenu en 2002 l’AMM américaine dans l’indication de schizophrénie pour l’aripiprazole qu’il avait commercialisé sous le nom d’Abilify. Les ventes florissantes de 2011 à 2013 s’élevaient à 5 ou 6 millions de dollars par année aux États-Unis avant de décroître de plus en plus rapidement jusqu’en 2015, année où le brevet d’Otsuka a expiré. De nombreuses formes génériques sont alors apparues sur le marché, à un prix nettement inférieur.

     

    Le laboratoire Otsuka avait pris les devants avec Abilify Maintena, une forme injectable en intramusculaire une fois par mois, autorisée aux États-Unis en 2013 et l’année suivante par l’Agence européenne du médicament. En parallèle, l’industriel japonais a travaillé pendant plusieurs années avec la firme de la Silicon Valley Proteus Digital Health afin de mettre au point son comprimé connecté, Abilify MyCite.

     

    En 2015, le laboratoire a sollicité une autorisation de la FDA pour cette nouvelle forme de comprimé. L’agence a demandé au laboratoire des tests supplémentaires pour évaluer l’efficacité, la sécurité et le caractère pratique de ce produit d’un type particulier. La nouvelle demande d’AMM a été présentée et acceptée en 2017.

     

    « C’est un système à la fois simple et sophistiqué, indique le professeur François Chast, chef du service de pharmacologie clinique à l’hôpital Necker (AP-HP, Paris). Conceptuellement, c’est génial. Le traitement médicamenteux de toutes les pathologies chroniques est problématique, et nous savons que l’observance n’est que de l’ordre de 50 %, surtout pour celles qui ne s’accompagnent pas de symptômes inquiétants. Disposer d’un outil impartial de suivi est donc positif. En revanche, il suscite beaucoup de questions éthiques sur la relation patient-médecin-médicament. »

     

    Chercheur à la fondation FondaMental de Créteil, le psychiatre Guillaume Fond observe qu’il « faut anticiper les réactions des patients ». « Cette nouvelle présentation peut résoudre les situations où le patient refuse les injections. Je suis néanmoins sceptique quant à son intérêt, car il faudra montrer que le comprimé connecté sera aussi efficace pour un bon suivi du traitement, que des patients le préfèrent à d’autres présentations et que son coût encore inconnu ne sera pas prohibitif », ajoute-t-il. Pour démontrer l’intérêt thérapeutique d’Abilify MyCite, le professeur Chast estime nécessaire une étude qui le comparerait à un suivi du traitement par des marqueurs cliniques et biologiques.

     

     

    Accès aux données

     

    Directeur médical du réseau santé mentale du Jura bernois-Bienne-Seeland (Suisse), le psychiatre français Yann Hodé n’est « pas convaincu de l’intérêt » du nouveau médicament antipsychotique. « La forme injectable à libération prolongée a l’avantage de la certitude de la prise puisque c’est le médecin qui fait l’injection, de la stabilité pharmacologique et, en cas d’interruption du traitement, d’entraîner un arrêt plus doux qu’avec la forme orale », estime le docteur Yann Hodé.

     

    Sur le plan éthique et sur la sécurité et l’accès aux données ainsi collectées, les avis divergent. L’industriel et son partenaire, Proteus, insistent sur le fait que le patient décide qui aura accès à ses données et qu’il peut retirer cette autorisation à tout moment. Le docteur Fond estime qu’il n’y a ni plus ni moins de problèmes qu’avec la forme injectable, qui requiert également le consentement du patient. De son côté, le docteur Hodé s’inquiète du risque de voir des assureurs menacer de remettre en question leurs remboursements si le patient ne prouve pas qu’il a pris systématiquement son traitement.

     

    Otsuka attend de voir la réaction d’assureurs privés avant de décider s’il déploie à grande échelle Abilify MyCite aux États-Unis. Différents projets utilisent des capteurs ingérables. En 2010, le laboratoire Novartis avait annoncé des projets utilisant la technologie de capteurs développée par Proteus, mais il n’a pas encore proposé de médicament l’intégrant. Le Wall Street Journal évoque ainsi les tests d’un dispositif ingérable enregistrant la fréquence à laquelle une personne mange, mis au point par les chercheurs de l’Université Harvard et du MIT.













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