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    Difficile cohabitation entre chimiothérapie et médecine douce

    18 septembre 2017 |Isabelle Paré | Santé
    La chimiothérapie s’avère le traitement le plus efficace pour lutter contre un cancer. Refuser un traitement médical ou tout simplement le retarder et préférer avoir recours aux médecines douces est un choix dangereux qui laisse la voie libre au développement du cancer.
    Photo: Chris Hondros Getty Images Agence France-Presse La chimiothérapie s’avère le traitement le plus efficace pour lutter contre un cancer. Refuser un traitement médical ou tout simplement le retarder et préférer avoir recours aux médecines douces est un choix dangereux qui laisse la voie libre au développement du cancer.

    Vitamines, herbes naturelles, hyperthermie : les coulisses d’Internet abondent en thérapies présentées comme des substituts aux traitements médicaux traditionnels contre le cancer. De plus en plus de patients traités pour des cancers y auraient recours. Une nouvelle donne que doivent apprivoiser les médecins et qui exige plus de transparence de la part des patients.


    Le Dr Gerald Batist, oncologue à l’Hôpital général juif de Montréal, ne s’étonne même plus quand ses patients atteints de cancer lui confient, presque gênés, avoir recours à des herbes chinoises, à des suppléments vitaminés ou à toute autre forme de médecines dites « douces ». « Je n’ai rien contre, tout ce que je leur dis, c’est de m’en parler pour qu’on en discute, pour qu’on ait le tableau complet de ce qu’ils consomment et voir quels sont les bienfaits et quels sont les risques. Personne ne gagne à dissimuler la réalité », plaide le médecin.

     

    Ce spécialiste du cancer a adopté cette stratégie après avoir observé que la moitié de ses patients combattant le cancer consommaient des produits naturels ou recouraient à des thérapies « douces », en marge de leurs traitements médicaux traditionnels.

     

    « Dans ce qu’on a observé, on voit que plusieurs patients ajoutent des traitements non conventionnels à nos traitements médicaux, mais rares sont ceux qui les abandonnent carrément  », souligne le Dr Batist, directeur du Centre de recherches appliquées contre le cancer de McGill.

     

    « En fait, ces patients veulent gagner leur combat à tout prix et avoir l’impression d’avoir mis toutes les chances de leurs côtés. Ça se comprend. C’est souvent la peur de manquer une occasion plutôt que la réelle croyance en ces thérapies qui explique leurs gestes », ajoute-t-il.

     

    Ce dernier prône dans ces cas l’ouverture totale, l’écoute et un suivi attentif des médecins pour inciter les patients à dévoiler la totalité de ce qu’ils consomment. Une attitude que plusieurs médecins prônent et qu’ils associent à une approche intégrative. Une façon de ne pas se mettre la tête dans le sable, bref, de ne plus nier l’évidence.

     

    Car dans certains cas, le silence peut causer plus de tort que de bien.

     

    En effet, certains produits naturels peuvent augmenter la toxicité de certains agents anticancer ou, au contraire, diminuer leur efficacité contre les cellules malignes. Il y a 20 ans, l’oncologue a reçu dans son bureau un patient sous traitement, présentant une réaction tout à fait anormale et exacerbée à la suite d’une chimiothérapie. « Ce dernier prenait un médicament naturel qui a démultiplié les propriétés toxiques du traitement. Il a fallu un certain temps pour comprendre », explique-t-il.

     

    Si ce spécialiste juge la vaste majorité des thérapies « douces » sans effet sur l’évolution du cancer, certaines peuvent par contre aider le patient à ressentir un bien-être qui les place dans de meilleures dispositions physiques et psychologiques pour combattre leur cancer. Mais pour mesurer scientifiquement l’impact réel des médecines alternatives sur le cancer par rapport aux armes traditionnelles de la médecine, il faudrait recourir à des études longitudinales, comparant les taux de survie des patients des deux groupes randomisés. Des études que ni les compagnies pharmaceutiques ni les fabricants de produits « alternatifs » ne sont prêts à mener, en raison des coûts que cela entraîne et des questions éthiques que cela soulève.

     

    Pour pallier ce manque scientifique, le Dr Batist a entamé une étude visant à déterminer l’impact des herbes naturelles chinoises sur les patients atteints de cancer combinant ces traitements avec la pharmacopée classique offerte par la médecine. « Après cela, on pourra voir si ça aide, comment ça aide et quel est vraiment l’effet des plantes », explique ce dernier. Une étude qu’il a d’ailleurs fallu financer grâce à la fondation privée de l’hôpital, faute de compagnie pharmaceutique désireuse d’investir pour mesurer ces phénomènes.

     

    « Il n’y a pas d’intérêt économique, donc pas de compagnies intéressées par cela. Mais ce serait important de le faire pour pouvoir dire clairement aux patients quels sont les effets des traitements alternatifs qu’ils suivent et sur lesquels se concentrer. Si on pouvait confirmer ou infirmer l’effet de ces traitements, ça enlèverait beaucoup de pression sur les épaules des patients », croit le Dr Batist.

     

    Des recherches sont toutefois en cours par des compagnies pharmaceutiques pour déterminer si le curcuma, une épice utilisée en cuisine, pourrait limiter le phénomène de résistance développé par certaines tumeurs à l’égard de médicaments anticancéreux. Si tel était le cas, le curcuma pourrait s’ajouter à la batterie des agents chimiques utilisés pour combattre le cancer.

     

    Omettre peut être mortel

     

    Chose certaine, si les médecins doivent s’ouvrir aux nouvelles avenues thérapeutiques qu’empruntent leurs patients, tous affirment que les patients qui boudent catégoriquement les traitements médicaux et ne recourent qu’aux médecines « dites douces » pour combattre un cancer naissant s’exposent à de très graves risques.

     

    Le Dr Batist affirme que, pour les patients atteints de cancers où les taux de survie sont les plus élevés, comme ceux du cancer du sein ou du côlon, choisir un traitement alternatif exclusif augmente de façon spectaculaire les risques du patient. « Les chances de survie d’une patiente atteinte d’un cancer du sein au stade 1 sont évaluées à 85 % après 5 ans. Par contre, si ce cancer atteint le stade IV, ce qui veut dire qu’il s’est répandu aux ganglions et à d’autres endroits du corps, les chances de survie chutent à 20 ou 25 %. Reporter un traitement médical quand le cancer est guérissable a un impact majeur sur la suite des choses », plaide-t-il.

     

    Malheureusement, certaines études montrent que ce sont souvent les patients les plus jeunes ou atteints de cancers naissants qui tendent à se tourner vers les médecines alternatives, convaincus qu’ils seront capables ainsi de stopper la progression d’un cancer peu agressif.

     

    Cancer du sein: 6,5 fois plus de risque Des spécialistes du cancer américains, témoins du nombre important de patients favorables aux médecins alternatives, ont décidé de fouiller des données nationales de santé publique pour tenter de saisir l’ampleur de ce phénomène et, surtout, son impact sur les taux de survie.

    Dans une étude publiée en juillet dernier par le journal du National Cancer Institute, ces médecins de l’Université de Yale ont pu retracer dans la banque américaine de données sur le cancer pas moins de 281 patients atteints des quatre cancers les plus communs (sein, colon, poumon, prostate) ayant préféré la médecine alternative aux traitements traditionnels au cours de la période allant de 2003 et 2014.

    Ces derniers ont comparé les taux de survie de ces patients sans métastase avec ceux de 581 autres patients, atteints des mêmes cancers aux mêmes stades, mais traités de façon traditionnelle (chimiothérapie, radiothérapie, hormonothérapie, etc.).

    « Nous nous sommes intéressés à ce sujet après avoir vu plusieurs patients se présenter dans nos cliniques avec des cancers avancés qui étaient traités seulement avec des thérapies alternatives inefficaces et non testées », a soutenu en entrevue au journal de l’Université de Yale, le Dr James Yu, professeur associé de radiologie au centre du cancer de cette université.

    Après avoir compilé les taux de mortalité après 66 mois dans les deux groupes, les chercheurs ont évalué que le recours exclusif aux thérapies alternatives multipliait en général de 2,5 fois le risque de décès des patients. Dans le cas des cancers du sein, ce risque était multiplié par 6,5, et dans le cas de cancer du côlon et du poumon, il était respectivement de 4,5 fois et 2 fois plus élevé.

    Pour un cancer de la prostate par contre, un cancer à l’évolution parfois très lente, la différence entre les malades ayant reçu le traitement médical et des thérapies alternatives était faible.

    « C’est important de noter que, lorsqu’on parle de thérapies alternatives pour le cancer, il y a très peu de choses connues à ce sujet — les patients prennent des décisions à l’aveuglette. Il faut approfondir nos connaissances à propos des traitements qui se montrent efficaces et ceux qui ne le sont pas, pour que les patients puissent prendre des décisions éclairées », soutenait dans le même journal, le Dr Cary Gross, coauteur de l’étude.

    L’étude a par ailleurs permis de révéler que les patients se tournant vers les thérapies alternatives étaient plus susceptibles d’être des femmes atteintes de cancer du sein, soit celles dont les risques de mortalité augmentent le plus en cas de refus des traitements traditionnels. Ce groupe de patients comportait aussi plus de gens jeunes, peu affectés par d’autres maladies, plus éduqués que la moyenne, et plus de gens vivant sur la côte ouest américaine.

     

    « Pour des patients qui présentent des métastases, et dont les chances de survie sont minces, je suis ouvert à l’emploi de thérapies alternatives. Mais je le déconseille fortement à ceux qui sont à un stade guérissable », affirme l’oncologue, directeur du Centre anticancer Segal à l’Hôpital général juif de Montréal.

     

    Selon son collègue Tarek Hijal, directeur de la division radio-oncologie au CUSM, très peu de ses patients font le choix de se tourner uniquement vers les médecins douces pour guérir. « Il s’agit tout au plus d’un ou deux cas par année », mais des cas qui reviennent souvent hanter les corridors de son service.

     

    Il cite notamment les cas de patients partis à l’étranger, notamment en Amérique du Sud, pour recevoir des traitements alternatifs très coûteux, sans succès. « Malheureusement, ils nous sont revenus avec des cancers intraitables. À ce moment, les traitements deviennent beaucoup plus agressifs et les chances de guérison sont plus minces. Leurs cancers sont plus étendus et plus difficiles à traiter », déplore-t-il.

     

    Selon le Dr Batist, les patients mettent toujours dans la balance les risques de mortalité et les risques de toxicité pour décider du traitement à suivre. Or, à l’heure actuelle, estime-t-il, encore trop de patients ignorent que la toxicité des agents utilisés en chimiothérapie a de beaucoup diminué au cours des dernières années. À son avis, c’est d’abord la peur et le manque d’information qui poussent des patients faisant face à des cancers précoces à se tourner vers des médecines alternatives.













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