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    Cavale meurtrière et santé mentale

    Quatre accusations… et beaucoup de questions

    7 décembre 2016 |Guillaume Bourgault-Côté | Santé
    La loi P-38 vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.
    Photo: Mark Hubskyi Getty Images La loi P-38 vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.

    Deux accusations de meurtres prémédités, deux autres de tentatives de meurtre : Frédérick Gingras, auteur d’une cavale meurtrière dimanche soir, subira une évaluation psychiatrique à l’Institut Pinel afin de déterminer s’il est apte à subir un procès. Mais son dossier soulève une série de questions sur la capacité des milieux de la santé et de la justice à prévenir ce genre d’événements.

     

    Âgé de 21 ans, M. Gingras a comparu mardi après-midi au palais de justice de Montréal. À la sortie de l’audience, son avocat a évoqué une « problématique de santé mentale » qui justifie une demande d’évaluation psychiatrique qui sera faite dans les cinq prochains jours. Il demeurera détenu au fil du processus.

     

    Son histoire a beaucoup fait réagir mardi. « Pourquoi, en santé mentale, il faut attendre qu’une personne soit dangereuse avant qu’elle puisse être soignée autrement que volontairement ? demande en entretien Hélène Fradet, directrice générale de la Fédération des familles et amis de la personne atteinte de maladie mentale (FFAPAMM). Ça n’a aucun sens. On accepte que des gens tombent entre les mailles du filet en raison de lois mal adaptées », soutient Mme Fradet.

    Le problème, c'est toujours: comment faire pour soigner des gens qui refusent d'être soignés?
    Gilles Chamberland, directeur des services professionnels à l’Institut Pinel

    C’est qu’à première vue, le cas de M. Gingras interpelle les limites de la loi P-38, qui vise la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. « La loi nous limite beaucoup, indique Olivier Farmer, chef du service de psychiatrie urbaine du CHUM. Pour avoir une intervention coercitive et traiter quelqu’un contre son gré, il faut que la personne présente un danger potentiel grave et immédiat. S’il n’y a pas ça, on ne peut pas la garder, même si elle est malade. »

     

    Rappel des faits : dimanche soir, Frédérick Gingras — dont les problèmes de consommation et de psychose étaient connus du système — aurait tué un premier individu dans un logement de Montréal-Est, où des stupéfiants ont été retrouvés. Puis, vers 23 h, il aurait abattu près d’un Tim Horton une mère de famille qui était venue chercher sa fille après un quart de travail.

     

    L’homme aurait ensuite tiré un coup de feu en direction d’une voisine ; volé le véhicule de sa deuxième victime ; fait un accident ; pris la fuite à pied ; forcé un homme à lui remettre les clés de sa voiture après lui avoir tiré dessus (blessure légère) ; pris de nouveau la fuite avant d’être arrêté après une poursuite jusque sur la Rive-Sud.

     

    Selon un témoignage livré mardi par sa mère dans La Presse et au 98,5 FM, Frédérick Gingras a fait « psychose par-dessus psychose » depuis quatre ans. Elle raconte qu’il écrivait des lettres au diable. Il y a quelques semaines, il a été condamné à un jour de détention après l’avoir frappée. Il suivait un traitement psychiatrique comprenant des injections d’un médicament antipsychotique (il n’aurait pas pris sa dernière dose), et avait fréquenté un centre de désintoxication.

     

    Sa mère dit qu’elle voulait qu’il soit interné, mais qu’« il n’y a pas de place pour ce monde-là. Il n’y a rien, fuck all ».

       

    Coordination

     

    Interrogés mardi, plusieurs experts soulevaient qu’un cas comme celui de Frédérick Gingras n’est pas unique. « Un jeune homme dans la vingtaine avec des problèmes de santé mentale et de consommation, j’en vois tous les jours au centre-ville de Montréal », dit Olivier Farmer.

     

    Il note que Frédérick Gingras a bénéficié de plusieurs services. « Il avait une psychiatre, il a fréquenté un centre de désintox… Le problème ne semble pas être un manque de services. Le problème, c’est qu’avec une confluence de problèmes et des acteurs qui s’occupent chacun d’un morceau de problème, il n’y a souvent pas de coordination et les interventions sont difficiles », affirme M. Farmer.

     

    Des solutions existent pourtant et sont en place à Québec et à Montréal, relève le spécialiste : celles de centres qui proposent des équipes intégrées — avec psychiatres, travailleurs sociaux, suivi prolongé, etc. « Mais ces équipes ne sont pas déployées à la hauteur [promise par le] Plan d’action en santé mentale. Ça, c’est un problème. »

     

    Dangerosité

     

    L’autre grand enjeu, c’est celui du moment où le « système » peut intervenir. « Le problème, c’est toujours : comment faire pour soigner des gens qui refusent d’être soignés ? relève Gilles Chamberland, directeur des services professionnels à l’Institut Pinel. Contrairement aux autres maladies, en psychiatrie, plus on est malade, moins on veut être soigné. »

     

    Mais la société a fait des choix, rappelle-t-il : à moins d’être un danger, quelqu’un ne peut pas être soigné contre son gré. « C’est pour ça que des gens arrivent à l’urgence et en ressortent 24 heures plus tard, au grand dam de leur famille. »

     

    Cette exigence devrait être assouplie, pense M. Chamberland. Il prône ainsi l’instauration d’un nouveau critère permettant de forcer un individu à être évalué (et soigné) sans attendre qu’il devienne dangereux : « On devrait pouvoir faire valoir qu’une personne qui a déjà un diagnostic est tellement malade qu’elle n’est pas capable de demander des soins pour elle-même. En faisant cela — et ça se fait en Ontario —, on sortirait du critère du danger pour entrer dans la prévention. »

     

    La solution plaît à Hélène Fradet, même s’il « est toujours préférable d’être soigné sur une base volontaire ». Autre axe à étudier, selon la FFAPAMM : permettre un certain échange d’information entre les proches d’un malade et le professionnel qui le traite. « La famille qui veut aider ne connaît souvent même pas le diagnostic », dit-elle.

     

    Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a refusé de commenter le dossier mardi.













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