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    Le progrès

    Jean-François Nadeau
    19 septembre 2016 |Jean-François Nadeau | Santé | Chroniques

    Depuis deux ans, je n’ai pour ainsi dire pas vu M. Moisan. L’autre jour, je tombe sur lui par hasard, rue Hochelaga. Le teint un peu gris, il m’apprend qu’il a un cancer, que rien pour lui n’est plus comme avant.

     

    Un temps, il a refusé les traitements, m’explique-t-il. Et il a pris du mieux.

     

    On a tout de même fini par le convaincre d’accepter de se soumettre à un protocole médical. Des rayons. De la chimio. Je ne sais trop.

     

    Vous vous imaginez bien sûr tout de suite que son état a empiré. Mais non. Il allait mieux aussi.

     

    Puis, depuis un moment, avec ou sans traitement, tout s’est mis à glisser du mauvais côté, celui qui est tendu de gris.

     

    M. Moisan explique tout cela assez longuement, sans se faire prier, avec une mémoire des faits, des dates et un luxe de détails qui forcent l’admiration. Moi, je ne fais que résumer. Et je résume sans doute assez mal. Mais sur le fond, c’est à peu près ça. Qu’importe d’ailleurs puisque le résultat demeure le même : M. Moisan ne va pas très bien.

     

    Je l’ai attrapé au moment où il sortait faire une petite course avec son vieux camion blanc. Sa voiture noire habituelle, il n’ose plus la prendre.

     

    Sa voiture, Gérard Moisan l’a trouvée dans un champ, un jour de 1956. Ce n’était qu’un tas de rouille, abandonné à la végétation. Dans cet amas de métal oxydé, M. Moisan voyait pourtant se profiler une rutilante Ford T. Depuis 57 ans, il possède la même voiture noire, datée de 1921.

     

    Chaque fin de semaine, je voyais M. Moisan partir avec sa voiture de l’entre-deux-guerres accompagné de sa femme. Ils allaient manger au restaurant du coin, fiers et heureux. Pendant des décennies, ce fut leur sortie, une des raisons de leur unisson.

     

    En 1920, Montréal compte environ 13 000 voitures. Ces véhicules, jugent les gens fortunés qui les possèdent, doivent pouvoir compter sur un nouveau pont jeté sur le Saint-Laurent. Ce sera le pont du Havre, inauguré en 1930 et rebaptisé Jacques-Cartier en 1934, afin de souligner le quatre centième anniversaire de l’arrivée de cet explorateur qu’on n’avait pas su anticiper quatre ans plus tôt. Remarquez qu’à Québec, le pont Frontenac, à la veille d’être inauguré en 1970, fut renommé Pierre-Laporte parce qu’on ne savait pas comment souligner la mort tragique d’un ancien journaliste devenu ministre autrement qu’en improvisant sur-le-champ.

     

    On estime aujourd’hui à plus de 800 000 le nombre de voitures qui circulent sur l’île de Montréal. Sur le pont Jacques-Cartier, on ne croise plus de charrettes tirées par des chevaux. Les automobiles y ont rarement plus que quelques années. La puissance du système de crédit a transformé en valeur culturelle le fait de rouler dans un tombeau daté de l’année.

     

    Avec M. Moisan, il y a quelques années, j’étais parti un après-midi en promenade. Juchés sur la banquette de sa vieille voiture, nous nous étions arrêtés à une station-service pour faire le plein, une station toute bleue remplacée aujourd’hui par des condos en blocs de béton tout gris. Le service était compris, mais pour M. Moisan, le pompiste ne touchait à rien, ne sachant pas même où se trouvait le bouchon du réservoir à essence.

     

    « L’an passé, j’ai sorti ma voiture deux fois, je crois », me dit M. Moisan dépité. Cette année, elle n’est pas sortie de son petit garage. M. Moisan n’en avait pas même envie.

     

    « J’ai dit au médecin : “si je suis pour devenir idiot comme ça, j’aime autant en finir et qu’on n’en parle plus. Je ne vais pas m’imposer à ma femme dans cet état.”»

     

    Dans son atelier, il conserve des phares tout ronds, des klaxons en laiton, des calandres, des statuettes dont la base est vouée à boucher les radiateurs. Des voitures très anciennes, il en a réparé patiemment des dizaines, souvent au profit de plateaux de tournage de cinéma ou bien d’amis passionnés comme lui par les débuts de l’automobile. Il n’y a pas si longtemps, je me souviens qu’il avait fabriqué en un été à partir de ses pièces une ambulance de campagne pour un film campé en pleine Première Guerre mondiale. Mais les humains se remontent moins bien que les automobiles anciennes.

     

    À deux pas de l’atelier de M. Moisan, on trouve l’ancien Institut du radium, fondé en 1923 par l’Université de Montréal. C’est là où, au Québec, on commença à traiter systématiquement les cancéreux à l’aide de radiations.

     

    Le Dr Ernest Gendreau, un médecin originaire de Coaticook dans les Cantons de l’Est, dirigeait cet hôpital particulier d’une trentaine de lits. Il avait été élève à Paris de Marie Curie, deux fois Prix Nobel.

     

    Dans Hochelaga, sous la gouverne du Dr Gendreau, on commença à irradier des cancéreux. Dans l’ombre de leur vie, ces gens étaient veillés par des soeurs grises. C’est là où Mary Travers, dite la Bolduc, est morte en 1941, à l’âge de 46 ans.

     

    On meurt comme ailleurs à Hochelaga. Mais on continue d’y mourir en général plus jeune, cancer ou pas. En moyenne, selon les différents indicateurs de la santé publique, on y meurt entre 6 et 9 ans plus tôt que dans les quartiers plus riches de Montréal. Le taux de mortalité infantile continue d’y être douze fois plus élevé qu’ailleurs sur l’île. Le taux de suicide y est pour sa part deux fois plus élevé que la moyenne de la métropole. Mais comme partout ailleurs, les voitures qu’on y croise sont pour la plupart neuves.

     

    Ce doit être ce qu’on appelle le progrès.













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